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n°44 - avril 96


Tout rose ou tout noir ?

Pierre-Olivier De Busscher
historien-démographe, Laboratoire d'Ethique Médicale et Biologique; chercheur, INSERM U 158
Patrice Pinell
(Inserm U158)






Le rose et le noir Les homosexuels en France depuis 1968
Frédéric Martel
Editions du Seuil, collection L'épreuve des faits

Nous laissons la liberté à nos lecteurs d'interpréter notre commentaire volontiers critique comme le texte de deux chercheurs travaillant sur l'histoire de la lutte contre le sida. Il est surtout le fruit d'une grande lassitude vis-à-vis de travaux qui confondent travail de sciences sociales et journalisme engagé, position scientifique critique et procès d'intention.

L'écho médiatique considérable qui salue la sortie du livre de Frédéric Martel souligne à l'évidence que l'histoire récente des homosexuels est devenue un pôle d'intérêts et un objet d'enjeu qui déborde largement le milieu directement concerné. L'épidémie de sida et le rôle tenu par nombre d'homosexuels dans le mouvement associatif organisant des réponses sociales face à la maladie expliquent le phénomène. Et c'est bien d'ailleurs la réaction des homosexuels dans la période des débuts de l'épidémie qui constitue le cœur de l'ouvrage, la raison d'être de cette «histoire collective d'une population qui n'est pas -pas encore- organisée» (p. 13). Livre attendu sur ce point précis si l'on en juge par la polarisation des critiques médiatiques sur la thèse soutenue par l'auteur «le déni homosexuel du sida dans les années 1981-1985». Certes, la thèse ne brille pas par son originalité. Elle fait même partie des idées reçues à caractère polémique qui circulent dans les lieux communs de la lutte contre le sida, mais cette fois elle prend corps et consistance dans un ouvrage qui sans explicitement se revendiquer du label «travail universitaire» est présenté comme le fruit du labeur d'un diplômé en sociologie, philosophie et sciences politiques, tout en obéissant aux exigences canoniques par lesquelles le genre prouve son sérieux (chronologie, bibliographie, index et liste des sources). L'ambiguïté que laisse planer la présentation se doit d'être levée. Disons-le d'emblée, un travail socio-historique qui sur un problème faisant controverse épouse une des thèses en présence ne saurait être autre chose qu'une contribution à la polémique mobilisant les oripeaux de l'investigation historique à fin de règlements de compte, surtout lorsque l'auteur est lui-même partie prenante du débat. La chose n'est pas nouvelle, elle est même franchement banale pour qui s'est intéressé aux «contributions historiques» à l'histoire du mouvement ouvrier.

¬ L'ouvrage débute par une première partie balayant la période 1968-1981. En dehors des parties concernant le mouvement féministe, de quelques portraits de personnalités médiatico-culturelles et de son opinion personnelle (1), l'auteur n'apporte rien qui n'ait été écrit dans des études antérieures (2). Remarquons simplement que l'ouvrage apparaît dès lors d'un genre hybride. Il est étonnant de voir, par exemple, comment la description du Groupe de Libération Homosexuel (GLH) de Lyon amène à retracer l'itinéraire de Patrice Chéreau sous l'unique prétexte que celui-ci codirigeait à l'époque le Théâtre National Populaire de Villeurbanne et qu'il n'a jamais été membre du GLH (p. 108).

Outre un certain nombre d'erreurs de détail comme, par exemple, la création du Salon de l'homosocialité en 1992, date de la 4e édition du dit salon, l'ouvrage est truffé d'analyses curieuses qui cependant ne prêtent pas à conséquence. Par exemple, l'auteur interprète la mobilisation des militants homosexuels lors d'une visite de Brejnev à Paris comme «un indice du désenchantement (...) à l'égard du gauchisme» (p. 114) alors même que le gauchisme s'est toujours défini (du moins depuis 1956) en rupture avec le régime soviétique. Cependant, la multiplication de ces petites «bévues» peut laisser le lecteur perplexe sur l'«érudition» de l'auteur, pourtant célébrée d'Illico au Journal du Sida en passant par la presse généraliste.

De la même manière, nous n'aborderons que brièvement les moments où l'auteur se laisse aller à son écriture -plutôt agréable par ailleurs- en se détachant totalement de toute réalité : «L'ectasy, le cristal et le «K» complétant les acides et le crack, on voit des garçons jouer aux robots en tentant d'attraper les sons. Les gais ont désormais besoin de «pilules de l'amour». La mousse ou le brouillard (fog machine) ont envahi les pistes : les homos jouent aux danseurs épileptiques et aux pharmaco-dépendants» (p. 308). Notons simplement que cela a parfois la vertu de rendre l'ouvrage involontairement drôle : «Les mouvements de libération sexuelle viennent de porter François Mitterrand au pouvoir» (p. 9) ou «Si les relations entre l'Eglise et l'homosexualité dans l'histoire ont toujours été problématiques -surtout d'ailleurs pour les homosexuels, parfois brûlés (...)» (p. 292).

¬ Il nous faut maintenant observer la thèse centrale de l'ouvrage. Celle-ci, exposée dans le chapitre 10 de l'ouvrage (intitulé «L'incendie»), est simple : face à la découverte de la maladie et sa prévalence marquée par l'importance du nombre de malades homosexuels, les militants engagés dans le mouvement homosexuel en raison de leur crainte de tout signe d'«homophobie» ont nié l'existence de la question, entraînant par là un retard considérable dans la prise en charge de l'épidémie, retard qui se traduit par autant de contaminations qui auraient pu être évitées.

Pour pouvoir élever sa thèse au rang de «vérité historique», l'auteur commet une première erreur rédhibitoire pour l'historien : l'anachronisme. Frédéric Martel, à propos de la période 1981-1983, i.e. avant la découverte du rétrovirus, rappelle lui-même au moyen d'une parenthèse que «(le virus n'est pas découvert, ni les voies de transmission, on ne connaît pas la séropositivité, ni le test)» (p.216). Cependant lorsqu'il analyse les textes issus de l'Association des Médecins Gais (AMG) et de Gai-Pied, il semble ne jamais tenir compte de cet état de la connaissance scientifique. Il est assez facile en citant ces textes de conclure à «une négation de la maladie» (p. 216) alors que, par exemple, en 1983 le prestigieux Journal of the American Medical Association pouvait encore laisser entendre que les enfants atteints auraient pu être infectés «par des contacts de routine dans un milieu familial malsain» (3). De surcroît, si des médecins n'étaient pas à même de démêler les différentes questions que posait le «cancer gay» comment peut-on supposer que des patrons d'établissements commerciaux aient une réaction différente ? Pourtant, l'auteur feint de croire qu'ils auraient dû s'intéresser immédiatement à cette question. En ignorant l'état des connaissances et les zones d'ombres où le savoir médical pouvait énoncer des hypothèses aussi diverses que variées sur l'étiologie de la maladie, Frédéric Martel peut alors conclure «On entre ici dans le plus sombre chapitre de cette sombre histoire : aux tentatives d'un groupe pionnier de médecins d'alerter militants homosexuels, responsables du Gai-Pied et patrons de lieux commerciaux, va faire écho le refus de quelques représentants autoproclamés qui ne les prendront pas au sérieux, vont rire, se défausser du problème, pour finalement s'en désintéresser» (p. 219).

Cependant, pour pouvoir étayer une hypothèse telle que ce supposé «déni», il faut aussi taire tout les faits qui puissent devenir des contre-exemples. Ainsi Frédéric Martel méconnaît (est-ce un déni ?) l'existence de l'association Vaincre Le Sida (VLS) créée dès 1983. En effet, s'il est vrai que l'on peut considérer la position de l'AMG comme ambiguë, en particulier lorsque les connaissances médicales s'affinent après la découverte du rétrovirus, c'est à ce même moment qu'apparaît cette première association de lutte contre la maladie. Le groupe fondateur de cette association possède la caractéristique d'être presque complètement composé de militants du «mouvement» homosexuel (4). On y retrouve, par exemple, le chroniqueur «santé» de Fréquence Gaie, le premier rédacteur en chef de Gai-Pied qui à cette époque occupe la même fonction au sein de la revue Samouraï, le directeur administratif de Samouraï - ancien fondateur de Fréquence Gaie... L'existence même de VLS prouve que le sida n'est pas l'objet de déni mais de débats au sein des divers groupes homosexuels constitués. Frédéric Martel choisit de renvoyer la création de VLS en note de bas de page (p. 222 et 255) sans jamais observer sa composition, en dehors de Patrice Meyer.

Symptôme des parti-pris de l'auteur, la catégorisation (hiérarchisation) de la bibliographie est révélatrice de la position qu'il occupe dans la lutte contre la maladie. Ainsi, sous la rubrique «Histoire des associations de lutte contre le sida», l'auteur place les ouvrages publiés par Act-Up Paris, par Emmanuel Hirsch ou les articles de Daniel Defert. En revanche, l'ouvrage de Franck Arnal (5) est renvoyé dans la rubrique «Témoignages et récits sur le sida» (p. 429). Soit l'on considère que ces différents textes sont des analyses de la lutte contre le sida malgré leur partialité et dans ce cas on peut les classer dans la première catégorie, soit l'on considère que tous sont des agents de ce mouvement et que par la même ils ne peuvent exprimer qu'une opinion qui leur est propre et alors on doit les classer dans la seconde catégorie ; mais en aucun cas on ne peut faire deux poids et deux mesures .

Au total le livre de Frédéric Martel est un ouvrage difficile d'utilisation tant pour le chercheur, l'étudiant ou le simple lecteur qui souhaitent s'informer ou travailler sur ces mouvements. Certes, il aura à sa disposition une masse importante d'informations mais celles-ci auront été pour une part sélectionnées en vue d'appuyer la démonstration d'une thèse dont les enjeux ne sont pas «scientifiques» mais directement partie prenante des luttes à l'intérieur du domaine. Cette logique se retrouve jusque dans le choix des sources secondaires. L'auteur, qui fait grand cas des enquêtes quantitatives décrivant les attitudes de la population homosexuel face au sida, ne mentionne pas les enquêtes qualitatives (pourtant nombreuses à être financées par l'ANRS) à l'exception d'une seule, celle d'Hubert Lisandre sur les homosexuels et le safer-sex (p. 365). Ce dernier point n'est peut-être pourtant pas neutre. De la théorie du «déni» collectif des homosexuels face au sida à celle du fantasme inconscient de contamination (6), il existe en effet des affinités permettant de penser effectivement les homosexuels comme «groupe de destin» (p. 15). On retrouve ici la marque d'une vision fataliste du monde social, vision fataliste qui permet alors de mieux saisir le positionnement de l'auteur dans les débats manichéens entre «droit à la différence» et «droit à l'indifférence», entre «universalisme» et «communautariste», débats qui camouflent le plus souvent la lutte entre les tenants de l'homosexualité comme essence et ceux de l'homosexualité comme une construction sociale. - Patrice Pinell, Pierre-Olivier de Busscher



1 - Ainsi que la discussion sans fin de points de détail qui n'est guère passionnante pour l'analyse, comme de savoir si Foucault a donné ou non son titre à Gai-Pied (p.127).
2 - Cf. Jan-Willem Duyvendak, Le poids du politique. Nouveaux mouvements sociaux en France, Paris, L'Harmattan, 1994 ; Janine Mossuz-Lavau, Les lois de l'amour. Les politiques de la sexualité en France (1950-1990), Paris, 1991 ; ainsi que Jacques Girard, Le mouvement homosexuel en France 1945-1980, Paris, Syros, 1981 et Lionel Povert, Dictionnaire Gay, Paris, Grancher, 1994, vis-à-vis de textes issus du mouvement homosexuel.
3 - Mirko D. Grmek, Histoire du sida, Paris, Payot, 1989, p.69.
4 - Cf. Pierre-Olivier de Busscher et Patrice Pinel, «La naissance de la lutte contre le sida en France», conférence prononcée dans le cycle Jalons pour une approche des sexualités à l'époque du sida (1981-1988), GREH, Sorbonne, 29 mars 1996. Un article portant le même titre doit être publié courant 1997.
5 - Résister ou disparaître ? Les homosexuels face au sida, Paris, L'Harmattan, 1993.
6 - Hubert Lisandre, «Les facteurs inconscients de la contamination par voie sexuelle» in ANRS Les homosexuels face au sida. Rationalités et gestions des risques, Paris, ANRS, 1996, p. 82.