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La lecture des médias de l'époque est un excellent révélateur de la situation qui a conduit au vote de la Loi de 1970. Revue de presse, de la "French Connection" à l'overdose de Bandol.
Dans les démocraties occidentales, les décisions politiques sont fortement influencées par l"opinion publique". Si beaucoup de sociologues décrient cette notion en tant que concept creux, simple artefact statistique, il faut bien reconnaître que certains sujets font lobjet de tels consensus moraux au sein de la société que les hommes et femmes politiques se voient obligés dy réagir, ou du moins de faire mine de réagir, pour éviter de se discréditer auprès de leurs électeurs.
Si lon veut réellement comprendre une décision politique comme la Loi de 1970, on ne peut se contenter danalyser le contexte factuel dans lequel elle a été votée. Le contexte "opinionnel" est tout aussi important. Or, sil est difficile de revenir quarante ans en arrière pour effectuer des sondages, il existe une autre solution : passer par les médias. En effet, si souvent accusés de produire lopinion publique, les médias en sont aussi dexcellents révélateurs.
"Incroyable : des lycéens fument de la marijuana"
Pour qui na pas connu cette époque, la première chose qui frappe lorsque lon regarde des journaux parus dans les années précédant le passage de la Loi de 1970, cest limportance accordée à des faits divers aujourdhui dune telle banalité quils nauraient pas droit de cité dans le plus petit quotidien local. Pour en donner la mesure, on peut citer un encart publié à la Une du Parisien Libéré du 13 mai 1969 faisant suite à larrestation de quelques jeunes fumeurs : "Incroyable : des lycéens dApt fumaient de la marijuana" !Il faut dire quà lépoque ce type daffaires est une nouveauté. Avant 1965, la France semble nêtre que très peu touchée par la consommation de drogues, et la plupart des articles relatifs au sujet concernent en fait des arrestations liées au trafic dhéroïne et à la "French Connection". La France est en effet une plaque tournante du marché de lhéroïne mais, malgré les énormes quantités qui y transitent à destination des Etats-Unis, un marché intérieur ne sy est pas développé.
Dans dautres pays en revanche, la consommation de drogues (cannabis, LSD, héroïne...) est déjà en pleine expansion et, des romans beatniks au look hippy en passant par la musique psychédélique, nul ne peut lignorer tant la culture quelle accompagne rayonne jusquici. On peut dailleurs trouver des articles traitant de drogues autrement que sous langle des arrestations liées à la French Connection lorsque les journaux évoquent la situation dautres pays à travers des comptes rendus de conférences internationales ou des récits de faits divers sordides outre-Atlantique.
En 1966, les choses commencent à changer : Le Monde publie en avril un dossier en trois épisodes portant sur les hallucinogènes, intitulé "les poisons de lesprit". Cette enquête annoncée à la Une informe les Français sur "le drame qui se déroule depuis trois ans aux Etats-Unis et que nous commençons à connaître en France"1. En septembre de la même année, Le Crapouillot publie un numéro spécial LSD, "Une bombe atomique dans la tête"2, dans lequel sont croisés les points de vue les plus variés, de Timothy Leary à Maurice Papon en passant par François Mauriac. Y est aussi publié "Une visite en enfer", long texte de Jean Cau, prix Goncourt 1961, qui relate la désastreuse expérience quil a vécu après avoir assisté à une "LSD partie" lors de laquelle le "maître" la drogué à son insu. En octobre, des extraits de ce texte seront repris dans Paris Match sous le titre "Jaccuse"3. Lintroduction de cet article informe le lecteur quaprès "avoir fait des ravages aux Etats-Unis et en Angleterre, le LSD nous menace".
La "menace n° 1"
Quelques mois plus tard, en février 1967, un petit revendeur de LSD est arrêté. La quantité est minime mais la saisie est historique puisque cest la toute première sur le territoire français. Tous les journaux en parlent, y compris Le Monde, pourtant dordinaire peu enclin à traiter ce type de faits divers. Le 10 octobre, trois jeunes sont arrêtés, en possession cette fois de 4000 doses du même produit, ce qui fera aussi les gros titres. Parallèlement, les affaires de consommation de cannabis se multiplient : des lycéens, des étudiants, des jeunes travailleurs sont interpellés... Cette fois cest sûr, la France est lancée sur la pente ô combien savonneuse de la diffusion de lusage des drogues psychédéliques.Les journaux choisissent alors leur camp : certains refusent de se faire lécho de ces faits divers, dautres au contraire en font leurs choux gras. Ceux là ti(t)rent à boulets rouges sur la possible dégénérescence du patrimoine génétique quinduirait la consommation de cannabis, sur les "drames de la folie" liés au LSD, sur les beatniks "crasseux et dépenaillés", sur les voyages à Katmandou, ce "mouroir de hippies", etc.
Lannée suivante, en mai, les étudiants occupent leurs universités et le péril jeune squatte les colonnes de tous les journaux. En juillet, tout en concédant quil sagit dune population difficile à estimer, les sources reprises par lensemble des journaux font état de quelques milliers ou dizaines de milliers de "drogués"4. En août de cette même année, dans Le Parisien Libéré, toute affaire se rapportant à la drogue se voit affublée dun bandeau "La drogue : menace n° 1 qui pèse sur le monde" et lon ne se gêne plus pour interpeller les politiques afin que les peines liées au trafic soient à la hauteur du danger que représentent les drogues pour la société.
Une "panique morale"
Tout cela prépare le terrain pour lévénement qui viendra réellement mettre le feu aux poudres : loverdose de Bandol en août 1969 (voir encadré). En effet, jusqualors la recrudescence de la consommation de drogues concernait uniquement le cannabis et le LSD. Deux produits dont on connaissait mal les dangers et quun principe de précaution poussait certes à stigmatiser, mais deux produits qui nentraînent finalement que des dépendances minimes et pas doverdoses. Avec lhéroïne il en va tout autrement et, pour reprendre lexpression de Stanley Cohen, cest désormais à une véritable "panique morale"5 que lon va assister.Lincendie médiatique est allumé, et il touchera la majorité des titres de lépoque. Impossible dy échapper, cest "la grande peur", comme titrera avec un recul étonnant Le Nouvel Observateur dans un numéro spécial drogues paru dix jours après lépisode de Bandol. Le dossier qui sy voit publié commence ainsi : "Trente mille adeptes, une dizaine daffaires en quelques jours, des morts tous très jeunes : la France découvre ses drogués. Lété 1969 restera pour beaucoup celui du réveil brutal." A cet instant, il est clair que lopinion publique affolée réclame des mesures importantes. Cest de ce contexte quest née la loi de 70, votée un an et demi à peine après loverdose de Bandol... Le traitement médiatique de ce fait divers est un véritable cas décole dont lanalyse se révèle passionnante.
La règle de non dépassement par la concurrence
Tout dabord, il faut remarquer que cette overdose nest pas la première de lété 1969. Pourquoi les autres ont elles été passées sous silence et pas celle-là ? En guise de réponse, on peut évoquer les premiers résultats dune étude australienne en cours, dévoilés par P. Dillon lors dune conférence en juin6 : des chercheurs ont eu lidée de dresser le profil type de la personne décédant suite à une ingestion decstasy de deux façons différentes. Dabord en compilant des données dordre médical, ensuite à partir de données médiatiques. Dans le premier cas, il semble quils aboutissent à un homme de 26 ans consommateur depuis plus de cinq ans, et dans le second à une jeune femme de 19 ans consommatrice depuis environ un an... Le résultat se passe dexplication, les overdoses touchant des jeunes filles seraient tout simplement plus propres à susciter lémotion, plus "média-géniques".Pour le cas de Martine, peut être faut-il aussi prendre en compte le fait que sa mère, les policiers ainsi que le maire de Bandol aient été disposés à témoigner, offrant ainsi du contenu de "premier choix" pour des journalistes désireux de croiser les points de vue.
Lautre fait notable est leffet dauto-renforcement, de propagation qui entraîne les médias : le 27 août, un certain nombre de journaux nont pas relayé linformation. Cest le cas du Figaro, de La Croix ou encore de Combat. Pourtant, ces trois journaux en parleront dès le lendemain, parfois même à leur une. Cest ce que Cyril Lemieux appelle la règle de non dépassement par la concurrence7. Quant aux autres journaux qui navaient pas non plus couvert lévénement, la plupart finissent par publier de longs et passionnés articles au cours des trois semaines suivant le décès de Martine. Plutôt que sur le fait divers, ces derniers sont centrés sur le phénomène de société quil a révélé : le problème-drogue débarque dans le débat public.
Loverdose de Bandol
Le 26 août 1969, Martine, une jeune fille de 17 ans, est retrouvée morte dans les toilettes dun casino de Bandol (Côte dAzur), des traces de piqures sur les bras. Elle a été aperçue entrant dans le casino accompagnée de Roger, un jeune "beatnik" bien connu dans la petite ville, qui sera interpellé aussitôt et avouera avoir fait linjection dhéroïne à Martine. On apprendra que Roger est lui-même consommateur et quil fournissait la petite bande de jeunes dont ils faisaient partie. Lémotion est à son comble mais, que lon se rassure, dès le lendemain le maire annonce le lancement dune grande opération baptisée "jeunes castors" qui devrait permettre de tirer les jeunes du coin de loisiveté dont ils sont les proies et qui, comme chacun sait, est mère de tous les vices
1 Le Monde, 21/04/66
2 Le crapouillot, sept-oct 1966
3 Paris Match, 15/10/66
4 En 1968, le commissaire Carrère, chef de la "brigade des stups", estime leur nombre à 4500, le ministre de la santé à 6000-7000 et lORTF à 35000 (Le Parisien libéré, 1/07/1968)
5 Cohen S, Folk devils and moral panics, Mac Gibbon and Kee, 1972
6 6th International conference on nightlife, substance use and related health issues, Zurich, 7-9/06/10
7 Lemieux C, Mauvaise presse, une sociologie compréhensive du travail journalistique et de ses critiques, Métaillé, 2000