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n°91 - mars/avril 2001


TEMOIGNAGE

Réflexions d'un adepte des relations non protégées

Isabelle Célérier








Contaminé en 1985, Patrick, 45 ans, est un adepte des relations non protégées. Non pas un "intégriste de ces pratiques", tient-il à préciser, mais, après 5 ans de "tout préservatif" entre 1985 et 1990, son goût pour les rapports non protégés s'est peu à peu "confirmé", l'amenant à ne plus rechercher désormais qu'exclusivement ou presque des relations sans préservatif. Morceaux choisis.

Ses pratiques
"Je fréquente des endroits où il y a surtout des hommes mariés, donc bisexuels, qui tendent logiquement plus souvent à se protéger. Mais dans les endroits plus spécifiquement gay, il y a sans doute - même si c'est difficile à évaluer - 30 à 40% de rapports non protégés. Dans les établissements, on distribue des préservatifs mais on ne sait pas s'ils sont utilisés. Et quand Act Up intervient, on se dit : "qu'est-ce que c'est que cette police du sexe ?".
J'ai eu mes premiers rapports avant 1980 et, comme on dit, "il n'y a pas photo" entre le plaisir qu'on peut prendre avec ou sans. J'ai l'impression qu'une relation sexuelle protégée n'est pas une relation sexuelle aboutie.

Ses raisons
C'est une sorte de roulette russe. C'est lié aux traitements actuels, au fait de pouvoir se dire qu'on trouve des solutions. Le paravent des traitements est très démobilisateur. Je crois que, pour beaucoup, les choses sont redevenues comme avant, qu'on pense "ça peut arriver à tout le monde sauf à moi".
Il y a aussi l'incertitude : on nous dit qu'on n'est certain de rien en ce qui concerne les surcontaminations, donc on en profite. Advienne que pourra.

L'augmentation des prises de risque
Je crois que cela a toujours été comme ça. Il y a plusieurs "escroqueries" comme de dire qu'utiliser des préservatifs peut représenter un jeu érotique, un jeu renouvelé... Je n'y crois pas du tout. On n'est pas né avec le préservatif et, qu'on soit homo ou hétéro, on a tous goûté au plaisir "naturel".
Il y a dix ans, c'était la peur et l'hécatombe, mais les gens baisaient sans capote et ne s'en vantaient pas. Ils ne voulaient pas l'avouer. Aujourd'hui, sur certains sites internet, dans les annonces et dans les lieux gais, on sait parfaitement que ce genre de pratiques sont très suivies. Dans l'anonymat le plus complet des backrooms, il est presque implicite que les rapports ne sont pas protégés.

Les moins de 25 ans
J'ai eu l'occasion de rencontrer un jeune de 24 ans il n'y a pas longtemps. En le voyant, je me suis dit que j'allais le protéger mais c'est lui-même qui m'a demandé - en prétextant je ne sais quelle douleur - d'enlever le préservatif. Alors j'ai accepté et je me suis rendu compte qu'il était apparemment adepte de telles pratiques.
Autre anecdote : une fois, j'étais avec un garçon dont le préservatif a craqué. Pour lui c'était la catastrophe, pour moi pas. Mais la fois suivante, on n'a plus mis de préservatif. Ce n'était donc pas si catastrophique que cela.

La prévention
Je comprends tout à fait les arguments d'un Didier Lestrade, c'est vrai que le préservatif protège de tout. Mais derrière tout cela, l'hédonisme prend le dessus, la volonté de jouir sans entrave, de ne plus être condamné au préservatif ad vitam aeternam, d'avoir à dire adieu à toute fusion. Le préservatif protège peut être "de tout, sauf de l'amour". Mais il n'est pas toujours question d'amour, il est question de prendre son pied.
Les discours de prévention ont raison, mais je ne crois pas qu'ils soient très appropriés, notamment ceux qui se basent sur la morale. Ça ne marche pas chez les jeunes.
Celui qui veut se protéger a tout compris et il a la tête sur les épaules. Mais ce n'est pas du tout mon truc. Entre deux partenaires qui me proposent des rapports avec ou sans, je choisirai celui sans. C'est clair.

Contaminer quelqu'un
Je pars du principe que les gens sont suffisamment informés, mais je ne me reconnais pas du tout dans les porte-drapeau du bareback, comme Dustan, que je trouve absolument lamentable. Dire, par exemple, que les séropositifs n'ont qu'à baiser ensemble sans capote et les séronégatifs de même, c'est de l'escroquerie complète, parce qu'un séronégatif qui baise sans capote a très peu de chances de rester séronégatif. Comment savoir - à part avec des signes visibles de la maladie - que son partenaire est séronégatif ?

Vivre séropositif
Dans mon cas, personne ne dirait que c'est invivable mais, en même temps, je ne le souhaiterais pas à mon pire ennemi. C'est un traitement contraignant, qui marque, avec des effets secondaires... Effectivement, il faut informer les jeunes. Mais quand on lit des annonces pour des rapports non protégés précisant "séropositif s'abstenir", on se dit qu'ils sont conscients du risque et que si c'est cela, ils n'ont qu'à aller jusqu'au bout et donc se protéger.
J'ai aussi vu des annonces comme "j'ai envie de me faire plomber" ou "demande de conversion rapide", et là, j'ai du mal à comprendre. Ce n'est pas une situation enviable. Pourtant, on en voit de plus en plus.

L'avenir
Je n'ai pas peur mais je suis très lucide et très conscient des risques. Il peut m'arriver une tuile. Quand j'ai été contaminé, en 1985, on ne parlait déjà que du sida, mais je n'y croyais pas. Maintenant, j'en suis exactement au même point. Je me dis "on verra bien", qu'il ne peut pas m'arriver quelque chose de grave et qu'en même temps tout est possible. Mais si cela arrivait, je ne m'en prendrais qu'à moi.
Le virus s'est démocratisé. Maintenant, on peut aussi dire que le relapse s'est démocratisé. Cela devait forcément arriver. Mais on n'en serait pas là s'il n'y avait pas eu les progrès médicaux."