TranscriptaseRevue critique
de l'actualité scientifique internationale
sur le VIH
et les virus des hépatites

   
Recherche dans les archives Transcriptases avec google.
Les archives contiennent les articles parus dans les N° 1 à 137.
Les articles des n° 138 et suivants sont publiés sur www.vih.org

n°91 - mars/avril 2001


ENQUETE

Des homosexuels réagissent aux résultats del'"Enquête presse gay"

Isabelle Célérier
(Pistes)








L'augmentation des prises de risque répétées - voire régulières - chez les homosexuels et plus particulièrement en Ile-de-France, chez les jeunes gays, les multipartenaires et les séropositifs (déclarée dans l'enquête) correspond-elle à une réalité perceptible par l'ensemble de la communauté ou se restreint-elle à une minorité? Sans pour autant prétendre, comme Patrick, que "le relapse s'est démocratisé" (lire l'aticle "réflexion d'un adepte des relations non protégées"), la tendance semble apparemment se confirmer.

"Ces résultats ne m'étonnent pas du tout." Pour Jean-Christophe, qui vit en couple avec Laurent depuis plusieurs années, les gens ont, en effet, "moins le sentiment que le sida est mortel. Il est en quelque sorte "rentré dans les mœurs", on en parle moins, il est devenu anodin".
Dubitatif quant à la représentativité de l'échantillon ayant répondu à l'enquête - "il faut déjà lire cette presse et répondre au questionnaire, ce qui en fait une population non passive ayant envie de s'exprimer alors que les gens sont de plus en plus passifs" -, l'informaticien reconnaît cependant que ces résultats semblent conformes à la réalité : "On fait de moins en moins gaffe, et c'est plutôt représentatif d'un état d'esprit général."

Un abandon progressif des comportements de prévention attribué pêle-mêle au désintérêt du public, et en particulier des médias, à la lassitude vis-à-vis du préservatif, ou encore - et peut être surtout - à l'arrivée des trithérapies.
"Le sida est moins vendeur, martèle Jean-Paul, la trentaine, ancien militant d'Act Up. Il y a dix ans, quand quelqu'un mourait du sida (Rock Hudson, Klaus Nomi, Cyrille Collard...) les journaux en faisaient leur Une. Maintenant, ça n'intéresse plus personne. Or les médias ont un effet amplificateur, ils ont tendance à faire flipper. Et cette moindre médiatisation fait que les gens se sentent moins concernés."
Autre "accusé" et non des moindres dans cette tendance au relâchement, les trithérapies. "Avec les nouveaux traitements, explique Jean-Paul, on meurt beaucoup plus tard et les gros problèmes sont de plus en plus rares. Un bienfait, certes, mais qui a aussi un effet pervers: les gens sont rassurés. "

Médecin au centre de dépistage anonyme et gratuit du Figuier dans le Marais, à Paris, Philippe Dhotte confirme que "cette enquête met sur le papier ce que l'on entend dire depuis au moins deux ans par nos consultants". Selon le praticien, il semble effectivement que, pour ce qui est de la communauté gay, "on décrit probablement plus souvent maintenant la répétition de comportements à risque fort, comme les pénétrations anales non protégées". Compte tenu de la prévalence importante du VIH dans cette communauté, les conséquences de ce relâchement pourraient donc se faire sentir plus rapidement que dans la population générale.
En janvier dernier, le CDAG du Figuier qui, de par sa localisation géographique, reçoit une importante communauté homosexuelle et, en moyenne, de 40 à 80 personnes par après-midi, a ainsi rendu 10 tests positifs contre 3 durant la même période l'année précédente.
Une hausse importante mais, comme le souligne Philippe Dhotte, il importe désormais de voir si cette tendance se confirme. Cependant, "elle est tout de même inquiétante, car ces cas de séropositivité concernaient principalement des jeunes contaminés récemment".
"Depuis 2000, poursuit-il, on observe un rajeunissement relatif d'une partie de la population gay qui prend des risques forts. Et pour ce qui les concerne, on peut supposer que la lassitude du préservatif est loin d'en être la seule cause."

Parmi les jeunes consultants âgés de 18 à 30 ans ayant pris des risques récents, forts et répétés, le praticien distingue deux catégories :
- Ceux qui connaissent les risques, qui ont, pour la plupart, déjà subi des tests négatifs, et qui mettent, du même coup, à mal les objectifs dévolus au counselling entourant la remise du résultat : une "prévention individuelle qui consiste à amener la personne à comprendre les causes possibles de ces prises de risque pour trouver en elle-même les moyens de se remettre dans une attitude de prévention" ;
- Et ceux qui sous-estiment le niveau de risque, aux "nombreuses notions inexactes qui dénotent probablement d'une défaillance d'information". Comme supposer qu'il n'y a pas de risque lorsque le partenaire séropositif est traité et présente une charge virale indétectable, lors de pénétration active, ou encore lorsqu'il n'y a pas éjaculation. "Ce qui est totalement faux", rappelle le jeune médecin.

Comme le montrent les résultats de l'enquête, les premiers concernés par ce relâchement ou ce "niveau de protection parfois médiocre" seraient donc les jeunes mal informés, qui n'ont pas - ou peu - connu les messages de prévention, et qui, contrairement aux homosexuels âgés de plus de 30 ans, ne fréquentent pas de personnes malades et n'ont pas été confrontés à un grand nombre de décès. En résumé, des jeunes pour lesquels "le sida est invisible".
"Les moins de 25 ans n'ont pas connu la terreur, l'"hécatombe"", renchérit Jean-Paul qui, sans parler de "ceux qui sont complètement "pétés" en fin de soirée", comprend "le jeune de 20 ans qui, comme moi à l'époque, est très fleur bleue, amoureux... bref, prêt à faire de grosses conneries".
"Il faut retaper du poing sur la table, s'emporte-t-il, et le premier point à mettre en avant c'est la prévention. Faire des spots clairs, ciblés et pour tout le monde. Mettre des distributeurs de préservatifs partout, dans les toilettes hommes /femmes, dans les lycées, et ne pas oublier qu'un certain nombre d'adolescents se retrouvent contaminés lors de leurs premiers rapports. Il faut leur donner la possibilité de se prévenir. Les jeunes ont besoin d'anonymat. Même moi, en tant qu'adulte, je préfère éviter d'avoir à aller à la pharmacie pour acheter des préservatifs."

Mais aussi, reprend Jean-Christophe, "ne pas confondre le bareback - une démarche volontaire qu'on pourrait résumer à "j'ai envie de baiser, avec qui et comment m'est complètement égal" - et le séronégatif qui serait amoureux d'un séropositif et qui voudrait avoir des relations non protégées". Et encore moins "faire l'amalgame avec les Dustan et autres Remès"* qui ne sont pas représentatifs de la communauté homosexuelle. "Ce qui est grave, c'est la portée de leur discours, en particulier sur les adolescents qui sont quand même fragiles."
Enfin, "il faut aussi leur dire que la trithérapie n'est pas une finalité, même si elle permet de vivre mieux". Une nécessité que souligne également Philippe Dhotte : "Il faut les informer du fait que même si les trithérapies sont un grand progrès, c'est souvent une contrainte extrêmement lourde sur de nombreux plans que de vivre la séropositivité au jour le jour." Pour le praticien, il faut donc non seulement renouveler les messages de prévention mais aussi relancer l'effort d'information sur le plan national, et "un effort de prévention communautaire, par et pour les communautés particulièrement concernées, les gays, les hétérosexuels multipartenaires, les bisexuels..." Selon lui, ces initiatives devraient aussi toucher les personnes plus âgées dont le relâchement pourrait, de même, être pour partie imputable à la lassitude du "tout préservatif" et à l'espoir suscité par les nouveaux traitements.

Ouverte en décembre dernier en plein cœur du Marais, la galerie d'art et d'information sur le sida, les MST et les hépatites, "Au-dessous du volcan" - où Philippe Dhotte assure également des permanences régulières - pourrait, dans cette optique, s'avérer une bonne idée pour "promouvoir l'usage des préservatifs dans toutes les sexualités et les stratégies de réduction des risques", le tout, en dehors du cadre strictement médical d'un cabinet de ville, d'une consultation hospitalière ou d'un centre de dépistage. "Il conviendra d'évaluer son efficacité sur le long terme, mais les premiers retours sont très favorables et le niveau de fréquentation tout à fait correct", indique le jeune médecin.

Reste que si cette étude montre une diminution - que ce soit en ou hors couple - des comportements de prévention chez des personnes a priori séronégatives, elle la révèle également chez des personnes séropositives, avec des causes vraisemblablement similaires, à l'exception peut être de la sous-information, sans doute moins fréquente dans cette population.

Une tendance retrouvée au CDAG du Figuier, qui conduit directement ou presque au dernier sujet polémique de la communauté : le bareback, que Philippe Dhotte définit comme des "comportements de non protection convenue qui peuvent contribuer à l'extension de l'épidémie de façon non-accidentelle puisqu'ouvertement acceptés, voire recherchés". Et le praticien a, en l'occurrence, un avis bien tranché : "S'il faut probablement que les personnes séronégatives cherchent rapidement la cause de ce relâchement majeur afin d'éviter de devenir séropositives, il me semble que l'accord de ces séronégatifs - ou supposés tels - pour avoir un rapport non protégé ne dédouane pas les personnes séropositives de leur transmettre un virus mortel dont elles se savent atteintes."
"Au niveau des CDAG
, reprend-il, nous essayons sans cesse d'améliorer la qualité de l'information donnée et le contenu psychologique des entretiens, et il est actuellement question de tenter de mettre en place des consultations à l'intention des personnes séropositives - traitées ou non - qui ont des difficultés pour se protéger." L'enjeu étant à la fois d'éviter la transmission du VIH à des personnes séronégatives ou celle de souches résistantes aux traitements à d'autres personnes séropositives.

* deux défenseurs du "bareback"