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n°61 - décembre 97


SEXUALITE

Séropositivité et sexualité entre hommes

Fabrice Clouzeau
Écoutant référant auprès des communautés gay, Sida Info Service (Paris)




Sexual negociation strategies of HIV-positive gay men: a qualitative approa
Keogh P., Beardsell S. in Aggleton, P., Davies, P., Hart, G. (dir.)
AIDS: activism and alliances London: Taylor & Francis, collection Social Aspects of AIDS, 1997, 226-237
HIV seropositive gay men: understanding adoption of safe sexual practices
Godin G., Savard J., Kok G., Fortin C., Boyer, R.
AIDS Education and Prevention, 1996, 8, 6, 529-545

Si les difficultés à dire sa séropositivité sont si fortes chez les personnes atteintes face à un partenaire sexuel, c'est que la discrimination envers les séropositifs est toujours vivace.

L'épidémie de sida a révélé les difficultés socio-culturelles à parler de la sexualité en général et de sa propre sexualité en particulier. Les enjeux de la sexualité dans la construction, voire la libération de soi-même face à des pesanteurs sociales et politiques sont esquivées. Aujourd'hui encore, le discours moralisant sur ce qu'il est permis de dire et sur le "comment dire" étouffe toute velléité du parler ou du communiquer autrement. Les restrictions posées par le BVP (Bureau de vérification de la publicité) sur la dernière campagne de AIDES sur les préservatifs en sont un exemple frappant.

Au delà de cette difficulté, parler ou faire référence à la sexualité des séropositifs représente une difficulté plus considérable encore. Ce thème est abordé depuis peu et voilà pourquoi les articles de Keogh et coll. et Godin et coll., s'ils sont de portées inégales, contribuent à leur manière à souligner l'importance de traiter de cette problématique. Nous nous attacherons ici à commenter l'article de Peter Keogh à la lumière de certains témoignages d'homosexuels séropositifs ou séronégatifs, entendus sur la ligne de Sida Info Service. A l'inverse de Godin, l'article de cet auteur nous semble rejoindre les préoccupations exprimées par ces appelants.

L'étude que Peter Keogh présente ici met d'abord l'accent sur l'impact d'une annonce de séropositivité sur les comportements sexuels. Parmi les personnes interrogées, une partie se réfugie dans l'abstinence ; une autre à l'inverse augmente le nombre de partenaires dans une sexualité anonyme. Dans un second temps, I'article met en perspective les différents modes d'adaptation des personnes séropositives devant deux angoisses essentielles : Faut-il le dire -et comment le dire? Faut-il se sentir seul responsable de la non-contamination du partenaire?

En toile de fond de ce dilemme, on trouve comme enjeu central la complexité de la relation à I'Autre. A lire certains témoignages cités dans l'étude de Peter Keogh, comme à entendre les propos tenus par certains appelants de Sida Info Service, on s'aperçoit que le rejet de l'Autre séropositif comme partenaire sexuel demeure très prégnant dans les populations homosexuelles.

Si l'angoisse de l'"aveu" de la séropositivité est si forte chez les personnes atteintes face à un partenaire sexuel, c'est que la discrimination envers les séropositifs est toujours vivace. Dès lors que la séropositivité est "avouée", le séropositif n'est plus une simple personne sexuée, source de désir sexuel, il devient aussi un danger, un vecteur de risque. Par exemple, beaucoup d'homosexuels séronégatifs qui appellent Sida Info Service veulent être rassurés sur l'absence totale de risque concernant les baisers profonds ou la masturbation avec un partenaire dont ils connaissent la séropositivité. En dehors de toute considération "rationnelle", ces personnes, qui sauraient sérier correctement les risques avérés dans la transmission du VIH s'ils étaient interrogés en temps normal, se laissent submerger par la peur envahissante de la contamination une fois confrontés à une exposition au risque supposée.

Cette problématique renvoie au débat plus large sur l'intégration des gays séropositifs à l'intérieur des réseaux d'"homosocialisation". Ces réseaux ont-ils su se transformer en réseaux de solidarité? L'information et l'expression autour de la sexualité y circulent-elles de manière libre? Pour leur part, les établissements commerciaux ont-ils tentés et réussi à faciliter l'intégration de l'Autre séropositif ou malade? On objectera que Paris n'est pas San Francisco et que la maladie du sida n'y connaît pas la même visibilité au sein de la communauté homosexuelle. C'est pourquoi il est parfois perçu comme préférable par certains homosexuels séropositifs de passer sous silence leur statut sérologique et de se montrer "bien portant", ce que certains appelants à Sida Info Service qualifient de "sain".

En annonçant sa séropositivité à ses partenaires de rencontre, la personne risque d'être dévaluée. Sexuellement, certaines pratiques ne peuvent plus se faire. Les partenaires sont bridés dans leur plaisir même. Dès lors, la relation ne porte plus en elle l'optimisme du "tout est possible si on se plaît". Savoir que l'autre est séropositif peut remettre en cause l'idée de construire une relation amoureuse basée sur des projets d'avenir. Là, les images qui viennent à la conscience du séronégatif, et dont Sida Info Service est un récepteur majeur, sont inmanquablement teintées d'angoisse de mort pour l'autre et pour une relation qui, à peine démarrée, n'existe plus. L'aléatoire devient insupportable.

Comment les personnes séropositives tentent-elles alors d'y remédier? Très souvent, en essayant de nouer des relations amoureuses et sexuelles avec des personnes du même statut sérologique uniquement. Les personnes interrogées dans l'étude de Peter Keogh le disent, certains appelants de Sida Info Service aussi. Comme l'expriment d'autres séropositifs, là à Cap Town (Afrique du Sud) à l'occasion d'une rencontre internationale de personnes atteintes, ici dans un témoignage littéraire (1) ou bien encore par l'intermédiaire de réseaux de rencontres sexuelles réservés aux séropositifs comme à New York ou dans des petites annonces explicites comme à Paris.

La possibilité d'une surcontamination lors d'un rapport non protégé entre séropositifs est évacuée par les participants à l'étude de Keogh, en partie par défiance à l'égard des informations médicales, trop incertaines en la matière. Elle est en revanche souvent posée à Sida Info Service, où elle apparaît d'ailleurs couplée avec la question de la transmission d'autres MST. L'abandon de prophylaxies dans le cadre de la relation sexuelle ne saurait pour autant éviter la négociation verbale ou gestuelle des deux partenaires, débouchant in fine sur un accord explicite ou tacite.

Toutefois, l'accord tacite peut être basé sur un malentendu, car accepter sans en parler de ne pas utiliser de préservatif ne garantit pas la concordance des statuts sérologiques. Différentes ambiguités peuvent intervenir lors de cette négociation. L'un d'elles, sur laquelle la Gay Men's Health Crisis de New York a fortement communiqué, est le non-dit. Sur une affiche réalisée par cette organisation, deux amants de statuts sérologiques différents s'apprêtent à avoir une relation sexuelle impliquant une pénétration anale non protégée. Le partenaire séropositif pense -dans une bulle- que si l'autre n'évoque pas le préservatif c'est qu'il est lui aussi contaminé; inversement, le séronégatif pense que si l'autre était contaminé il lui proposerait le préservatif.

S'il est aussi difficile d'en parler, c'est que peu d'oreilles sont prêtes à entendre et à prendre la personne pour ce qu'elle est. Pour l'envie, le désir qu'elle suscite. Il apparaît ainsi clairement que les gays séronégatifs ont une responsabilité dans le bien-être sexuel des gays séropositifs. Ce n'est pas par hasard que les homosexuels séropositifs de l'étude mettent en avant leur préférence pour des structures de soutien animées par des séropositifs pour des séropositifs, soulignant combien, en fin de compte, la séropositivité révèle les limites des solidarités sociales et communautaires. Et laisse la personne seule. -


1 - Dustan G.
Dans ma chambre
Paris : P.O.L., 1997