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n°21 - décembre 93


MYCOPLASMES

Quels liens entre l'infection à Mycoplasma penetrans et l'apparition de maladie de Kaposi chez les homosexuels séropositifs ?

Rémi Kovacic
Unité d'oncologie virale Institut Pasteur (Paris)
Alain Blanchard
Unité d'oncologie virale Institut Pasteur (Paris)






Mycoplasma penetrans infection in male homosexuals with Aids: high seroprevalence and association with Kaposi's sarcoma
Wang R.Y.-H., Shih J.W.-K., Weiss S.H., Grandinetti T., Pierce P.F., Lange M., Alter H.J., Wear D.J., Davies C.L., Mayur R.K., Lo S.-C.
Clinical Infectious Diseases, 1993, 17, 724-729

La spécificité de l'association entre les infections à M. penetrans et le développement de maladie de Kaposi chez les homosexuels VIH+ a été mise en évidence. Pour autant, le fait que ces résultats soient basés sur le recoupement d'études épidémiologiques transversales ne permet pas d'établir un lien de causalité.

Mycoplasma penetrans est un nouveau mycoplasme, découvert en 1991 (1), dont la pathogénicité est inconnue. Il n'avait jusqu'à présent été isolé qu'à partir d'urines de patients VIH+, les tentatives d'isolement à partir de sujets VIH- ayant été infructueuses.

¬ Une précédente étude (2) de ce groupe avait montré, par un test ELISA, que des anticorps dirigés contre des protéines membranaires de M. penetrans se retrouvaient avec une fréquence beaucoup plus importante chez les sujets VIH+, 40 % pour les patients atteints de sida et 20 % pour les asymptomatiques, par rapport à une population contrôle de donneurs de sang (0,3 %), ou consultant une clinique MST (0,9 %); de plus, aucun des patients présentant d'autres pathologies, souvent associées à des dysfonctions du système immunitaire, n'avait une sérologie positive pour ce mycoplasme. Les auteurs concluaient que M. penetrans semblait être un germe spécifiquement associé au sida. Ils leur a été objecté par Taylor-Robinson et Ainsworth (3) que, d'après les populations étudiées, on pouvait remarquer que M. penetrans se retrouvait essentiellement chez les homosexuels masculins, et qu'il convenait donc de se demander s'il n'y avait pas plutôt une association entre ce germe et les pratiques homosexuelles. M. penetrans a d'ailleurs été isolé pour la première fois à partir d'urines de 6 homosexuels VIH+ (4).

Il restait cependant des questions intéressantes soulevées par cette étude :

- si M. penetrans est un germe commensal, pourquoi ne le détecte-t-on pas dans la population générale ?

- la présence de ce mycoplasme semblant être liée aux rapports génito-anaux, pourquoi ne le retrouve-t-on jamais à partir d'écouvillons rectaux chez les homosexuels ainsi que dans la population hétérosexuelle où de tels rapports existent aussi ?

- comment expliquer que la séroprévalence de M. penetrans augmente en fonction de l'évolution du stade asymptomatique vers le stade sida et pas au cours d'autres types d'immunodépressions ?

¬ Dans la présente étude, publiée dans Clinical Infectious Diseases, Wang et ses collaborateurs montrent que les homosexuels atteints du sida ont une sérologie positive pour M. penetrans avec une fréquence anormalement élevée (55 sur 149: 37 %), ainsi que les homosexuels VIH+ asymptomatiques (13 sur 49: 26,5 %). Dans les autres principaux groupes à risque vis-à-vis de l'infection par le VIH, cette fréquence n'est que de 1 % (3/308) chez les toxicomanes et de 0,6 % (1/165) chez les hémophiles, cette proportion étant statistiquement comparable que ces patients soient ou non infectés par le VIH. On voit donc que, comme le laissait supposer leur première étude, les infections à M. penetrans se retrouvent essentiellement dans la population homosexuelle VIH+.

¬ Dans la mesure où les maladies de Kaposi (MK) se développent presque exclusivement chez les homosexuels séropositifs, les auteurs de cet article ont recherché s'il y avait une corrélation entre la présence de MK et une sérologie positive pour M. penetrans. Leurs résultats montrent que parmi 198 homosexuels VIH+, 49 asymptomatiques et 149 au stade sida, dont 47 avec un MK, ces derniers ont des anticorps dirigés contre M. penetrans avec une fréquence significativement plus élevée: 59,6 % (28 sur 47) que ceux présentant d'autres pathologies opportunistes: 26,5 % (27 sur 102 chez les sida et 13 sur 49 chez les asymptomatiques; p<0,001). En parallèle, sur les mêmes patients, une étude sérologique comparable a été réalisée avec un autre mycoplasme urogénital, M. génitalium. Aucune association n'a pu être trouvée entre une sérologie positive, l'homosexualité et/ou l'apparition de MK. Ils en concluent que M. penetrans est apparemment sexuellement transmissible par une activité homosexuelle, et est épidémiologiquement lié à la formation de MK chez les homosexuels avec un sida. Ainsi, parmi les patients VIH+, le risque de développer un MK est 11,7 fois plus important pour ceux présentant une sérologie positive à M. penetrans. Parmi les homosexuels atteints de sida, chez ceux présentant une sérologie positive à M. penetrans, le risque de développer un MK est multiplié par 4,1. En dépit de la forte association qui vient d'être décrite, seulement la moitié des porteurs d'anticorps (AC) anti M. penetrans développent un MK, et seulement 60 % des MK sont porteurs de ces mêmes AC. Les auteurs donnent plusieurs explications: un défaut de production d'AC spécifiques chez les immunodéprimés, un MK microscopique non diagnostiqué, un diagnostic de MK à tort, le fait que le patient meure avant le diagnostic de MK.

¬ Cette étude montre bien, concluent les auteurs, qu'il y a une association spécifique entre les infections à M. penetrans et le développement de MK chez les homosexuels. Ces résultats étant basés sur le recoupement d'études épidémiologiques transversales, on ne peut donc pas conclure à une causalité. Cependant, il faut noter que les infections à mycoplasmes induisent, dans les cultures de cellules humaines, la production de diverses cytokines (dont les interleukines 1, 2, 4 et 6) et du facteur de nécrosant des cellules (TNFa), ceci pouvant effectivement avoir des effets sur la prolifération et la différenciation cellulaire (les travaux les plus importants sur les mécanismes de développement tumoral du MK portent sur ce sujet). Enfin, les auteurs rapportent plusieurs descriptions d'associations entre les infections à mycoplasmes et les lésions de type tumoral avec la prolifération de cellules mésenchymateuses de forme très allongée (type cellules de MK).

¬ Cet article présente un candidat potentiel à la formation de MK, répondant ainsi aux hypothèses basées sur des données épidémiologiques selon lesquelles l'agent du MK serait transmissible par des rapports oro-anaux ou génito-anaux (5). Il convient cependant de remarquer que les auteurs n'ont jamais pu détecter M. penetrans dans les fèces, ni à partir d'écouvillons rectaux, ce qui est une caractéristique commune aux mycoplasmes du fait de difficultés techniques. La compréhension du rôle de M. penetrans dans la formation du MK nécessite le développement de modèles animaux, ainsi que la confirmation par d'autres études épidémiologiques (notamment parmi les homosexuels VIH-). Il faudrait d'autre part établir par d'autres méthodes (PCR, culture.....) qu'une sérologie positive pour M. penetrans correspond à une infection et déterminer le(s) site(s) colonisé(s) par ce mycoplasme. - Rémi Kovacic, Alain Blanchard



1 - Lo S.C., Hayes M.M. et al.
«Newly discovered mycoplasma isolated from patients infected with HIV»
Lancet, 1991, 338, 1415-1418
2 - Wang R.Y.-H., Shih J.W.K. et al.
«High frequency of antibodies to Mycoplasma penetrans in HIV-infected patients»
Lancet, 1992, 340, 1312-1316
3 - Taylor-Robinson D. and Ainsworth J.
«Antibodies to Mycoplasma penetrans in HIV-infected patients»
Lancet, 1993, 341, 557-558
4 - Lo S.C., Hayes M.M., Tully J.G. et al.
«Mycoplasma penetrans sp nov from the urogenital tract of patients with Aids»
Int Syst Bacteriol J, 1992, 42, 357-364
5 - Beral V., Peterman T.A., Berkelman R.L. and Jaffe H.W.
«Kaposi's sarcoma among persons with AIDS: a sexually transmitted disease?»
Lancet, 1990, 335, 123-128