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n°130 - Décembre 06

 


VIH – TOM

L'infection à VIH en Polynésie française

 

Sophie Campet

Centre de recherches et de documentation sur l'Océanie, UMR 6574 (Marseille)

 








Transcriptases ouvre ses colonnes à un territoire d'outre-mer méconnu, que l'on a longtemps cru préservé de l'épidémie : la Polynésie française.

 

La Polynésie française, territoire d’outre-mer français (TOM), est composée de terres émergées réparties en 5 archipels. Au total, 120 îles s’étalent sur une surface grande comme l’Europe, mais seulement 76 sont habitées et 6 excèdent 100 km2. L’archipel de la Société, qui comprend l’île de Tahiti, rassemble plus des trois quarts de la population totale et concentre la plupart des infrastructures économiques et touristiques. La Polynésie française est complètement indépendante de la métropole dans le domaine de la santé. En effet, ce territoire possède ses propres structures de santé gérées localement, un ministère de la Santé autonome de celui de la métropole, et les budgets relatifs à la santé sont votés par les instances gouvernementales locales.

Données épidémiologiques
La Polynésie française se trouve parmi les pays les moins touchés par l’infection à VIH dans le monde. A la fin de l’année 2005, on recensait 260 cas de VIH/sida cumulés1. Le gouvernement a rendu obligatoire la déclaration, toujours anonyme, des cas de séropositivité depuis 1993. Les données reposent en grande partie sur les cas dépistés au service de médecine du Centre Hospitalier de Polynésie Française (CHPF) et lors de la consultation à l’Institut Louis Malardé - les laboratoires de ces deux institutions étant les seuls à réaliser la confirmation de sérologie par Western-Blot. Les données sont établies sur le recueil des cas de personnes séropositives résidentes ou ayant résidé pendant plus de 6 mois en Polynésie française.
Si les premiers cas de séropositivité ont été dépistés dans le milieu homo/bisexuel, l’épidémie s’est rapidement étendue au reste de la population et notamment en milieu intrafamilial. Une certaine conception de la maladie par la population, une relative incrédulité face à la médecine occidentale, doublée de messages non alarmistes de la part des instances gouvernementales, ont sans aucun doute participé à l’extension de l’épidémie sur le territoire.
En 2001, on recensait une très faible incidence annuelle de nouveaux cas dans la population native polynésienne2. Par ailleurs, jusqu’à récemment, les chiffres montraient que la contamination avait souvent lieu non pas sur le territoire de Polynésie française mais en métropole, voire à l’étranger. Mais en 2006, sur les 17 nouveaux cas dépistés, la majorité est représentée par des Polynésiens contaminés sur le territoire : l’épidémie a donc rapidement progressé dans ce milieu. La tendance est à l’augmentation du nombre de nouveaux cas par année, alors que depuis 1990 on recensait une dizaine de nouveaux cas par an et que la Polynésie française semblait ainsi contenir l’extension de l’épidémie.
La transmission du virus se fait essentiellement par voie sexuelle et lors de rapports hétérosexuels dans 45% des cas (tableau 1). Si, comme dans le reste du monde, les femmes sont de plus en plus touchées par l’épidémie, les hommes représentent pour le moment la catégorie de population la plus atteinte. Les jeunes sont aussi les plus touchés par le virus puisque près de la moitié des cas de séropositivité ont entre 20 et 29 ans (notons que les moins de 20 ans représentent 40% de la population locale).

Dépistage
Grâce à la mise en place des Centres de dépistage anonymes et gratuits (CDAG) sur le territoire en 1994, plus de 6500 fiches de consultations ont été exploitées afin d’avoir des données précises sur l’épidémie. Aujourd’hui 8 CDAG existent, dont la moitié sur la seule île de Tahiti. Mais seulement trois cas ont été décelés par ce moyen, le dernier datant de 1998. Les cas de séropositivité sont donc généralement découverts "par hasard" : suite à un bilan de grossesse, à une altération de la santé de la personne, à la découverte de la séropositivité du partenaire... Par ailleurs, 1 dépistage sur 10 est réalisé lors d’une action mensuelle et bénévole de dépistage de rue, visant essentiellement la population prostituée de Papeete. Lors de cette action, une dizaine de personnes, majoritairement des transsexuels (raerae), fréquente le CDAG de rue, puis quelques femmes prostituées et dans une moindre mesure les gens de la nuit (sans domicile fixe, jeunes errants). Il s’agit souvent des mêmes personnes venues vérifier leur statut sérologique, avec ou sans prise de risque, tous les 3 mois (tableau 2).
De manière générale, les patients viennent consulter dans un CDAG après une prise de risque (48% des hommes) ou simplement pour connaître leur statut sérologique (49% des femmes) et près de la moitié des consultants ont déjà bénéficié d’un test de dépistage du VIH antérieur. On remarque un pic dans les consultations à la suite des grandes campagne de sensibilisation qui ont lieu autour du 1er décembre. C’est la tranche d’âge 20-29 ans qui consulte le plus les CDAG, et surtout les femmes.

Prévention
En 1998, une enquête sur les "Comportements sexuels et prévention du sida en Polynésie Française" avait mis en évidence "l’absence d’utilisation de préservatifs ou son utilisation occasionnelle avec des partenaires non réguliers chez près de la moitié des personnes concernées"3. Une nouvelle étude est actuellement en cours mais nous pouvons dores et déjà, grâce à une enquête de terrain auprès de la population et des médecins concernés, avancer quelques données quant au comportement vis-à-vis de l’utilisation du préservatif. En ce qui concerne les personnes consultant les CDAG, une faible proportion déclare ne jamais utiliser le préservatif, mais une faible proportion l’utilise à chaque rapport sexuel (tableau 3). L’utilisation du préservatif est donc majoritairement occasionnelle chez les personnes interrogées.
Les préservatifs sont distribués gratuitement dans toutes les structures de santé publique du territoire, dans les infirmeries de certains établissements scolaires, et lors des campagnes de prévention et de sensibilisation de la population. De plus, à Tahiti 33 distributeurs sont en place, permettant l’achat de boîtes de 3 préservatifs pour 100 CFP - soit moins de 1 euro. Le préservatif féminin ne fait absolument pas partie des stratégies de prévention, les femmes interrogées le trouvant trop incommode à utiliser voire même insultant pour la femme de part sa forme peu discrète et son utilisation compliquée.

Prise en charge
Actuellement, entre 90 et 95 patients sont pris en charge et suivis sur le territoire. Peu de données sont disponibles concernant ce sujet. Depuis 1996, l’accès aux traitements et à la trithérapie est gratuit comme en France métropolitaine, ainsi que toute consultation relative à la maladie. Pour ce qui est des soins dits quotidiens et du suivi psychologique, ceci reste beaucoup plus aléatoire et les personnes atteintes ne sont pas suffisamment encadrées. Par ailleurs, un chiffre inquiète les médecins référents du territoire : celui relatif au nombre de séropositifs qui refusent tout traitement et qui sont "perdus de vue". Ils sont au nombre de 5 et l’on ne sait pas si ces personnes se protègent lors de rapports sexuels ou si elles ont informé leur partenaire de leur état.

Malgré l’existence de dispositifs locaux de prévention, le sida est considéré comme une maladie "virtuelle" par les Polynésiens qui ne se sentent qu’épisodiquement concernés, lors des grandes actions de prévention par exemple. La probabilité de connaître une personne de son entourage atteinte reste encore relativement faible. La circulation du VIH en Polynésie française n’est pas le fait de touristes venus de l’extérieur. La propagation du virus se fait par des personnes séropositives, conscientes ou non de leur statut, et résidant de façon permanente en Polynésie, qu’elles soient ou non d’origine polynésienne. Il n’y a aucune raison scientifique, épidémiologique, sociale ou comportementale qui tiendrait la Polynésie française à l’abri d’une extension de l’épidémie, y compris dans les petites îles jusqu’alors soit disant le plus épargnées.



1 - Bureau d’Epidémiologie et de Statistiques Sanitaires
"Surveillance de l’infection à VIH et du Sida en Polynésie Française".
Bulletin d’Information Sanitaires et Epidémiologiques, 2005
2 - P. Schmitt,
"L’épidémie de l’infection par le VIH en Polynésie Française : description de la file active du 01/01/2000 au 31/05/2001",
Thèse de Médecine, strasbourg, 2001
3 - Direction de la Santé et de la Recherche, Ministère de la Santé et de la Recherche, Association messagers contre le Sida
Comportements sexuels et prévention du sida en Polynésie Française,
1999