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n°129 - Automne 06
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A l'occasion de l'Assemblée générale des Nations Unies, Unitaid a été lancée à New York le 19 septembre. Afin de mieux connaître ce que le langage courant a appelé la "taxe sur les billets d'avion", Transcriptases a rencontré Michel Kazatchkine, qui présentait à Toronto cet outil novateur pour soutenir la riposte au sida, au paludisme et à la tuberculose dans les pays du Sud.
Vous avez présenté Unitaid à Toronto dans le cadre dun symposium intitulé "Modes de financement innovants". Que recouvre cette expression ?
Jusquà présent, les modalités daide à la lutte contre le sida, en dehors des aides privées comme celle de la Fondation Gates ou encore de certaines firmes, étaient principalement des sources publiques. Ces aides constituent ce que lon appelle laide publique au développement (ou APD). Cela représente de 95% à 98% de laide en matière de sida. Les budgets dAPD consacrés à la santé constituent soit de laide multilatérale, soit de laide bilatérale. Laide bilatérale voit un pays donné soutenir directement un pays en développement ; cest la modalité, par exemple, de linitiative Esther en France. Laide multilatérale, quant à elle, caractérise des initiatives comme le Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme, ou bien les projets de la Banque mondiale et des agences onusiennes.
Ce mode traditionnel de financement est dépendant des budgets que les pays donateurs choisissent chaque année dallouer à lAPD dans le vote de leur budget.
Unitaid rompt radicalement avec ce schéma, car ses ressources ne proviennent pas de lAPD, ce qui est une première. Lintérêt est que les fonds de Unitaid seront, eux, pérennes et prévisibles par nature. En effet, puisquils proviennent dun impôt prélevé sur les billets davion, ils constituent une recette qui nest pas dépendante des parlements, et dont les recettes sont stables. Il faut aussi insister sur le fait que les fonds de Unitaid sont additionnels par rapport à ceux de lAPD, puisquils ne seront pas comptabilisés comme de lAPD.
Lautre caractéristique novatrice de Unitaid, cest quil sagit bien dun impôt - mais dun impôt qui ne transite pas par le budget national. Cest là une première très intéressante. En effet, ce sont les compagnies aériennes qui vont récolter les fonds ; ceux-ci transiteront par lAgence française du développement, avant dêtre déposés dans un fonds fiduciaire (cest-à-dire un compte en banque), placé auprès de lOMS et géré par le secrétariat exécutif de Unitaid.
Enfin, troisième innovation : cest aussi la première fois dans notre histoire quon lève un impôt spécifique dont les effets se feront ressentir en dehors des frontières de notre pays.Ce principe nentrave-t-il pas ladhésion dautres pays à Unitaid ?
En effet, les Etats-Unis par exemple ne participent pas à cette initiative, et cela est lié au fait que ce pays est en général réticent à la levée dimpôts et de taxes. Cest un pays qui soppose en général aux impôts dans la mesure du possible, pour que largent nentre que dans un circuit compétitif économique.
Et cela est dautant plus vrai quil sagit là dun impôt national à visée internationale. Or, là encore par principe, un dollar que les Etats-Unis engagent quelque part doit être un dollar suivi dun retour pour le citoyen américain. Dune manière générale, linvestissement pour laide à létranger est problématique aux Etats-Unis, même si le pays est très généreux dans les programmes bilatéraux de lutte contre le sida.
Cette remarque est valable pour le Japon et la Russie. LItalie était réticente à lépoque du gouvernement Berlusconi, mais les orientations récentes du gouvernement Prodi suggèrent quil sera possible de relancer linitiative diplomatique vers lItalie.Comment fonctionnera Unitaid ?
Le secrétariat exécutif de Unitaid comptera entre 5 et 10 personnes et gérera les fonds ; il recevra ses instructions générales dun conseil dadministration, qui devrait se réunir pour la première fois au début du mois doctobre. Ce conseil dadministration compte un représentant de chacun des cinq premiers pays donateurs (France, Brésil, Chili, Norvège, Grande-Bretagne), et, au titre des receveurs, deux représentants pour lAfrique, un représentant pour lAsie, ainsi que deux représentants dONG.Quelle est la fonction de Unitaid parmi les différents dispositifs internationaux de lutte contre le VIH ?
Unitaid est là pour agir sur le maillon de la chaîne spécifique quest le médicament, cest-à-dire financer des médicaments à bas prix dont la qualité a déjà été approuvée par la communauté internationale.
La distribution et la vérification de la qualité des médicaments relèvent des organismes internationaux, et ne rentrent pas dans les attributions de Unitaid. Unitaid, qui na pas non plus de structures de reviewing pour apprécier la qualité de programmes récipiendaires, ne recevra pas de requêtes des pays. Autrement dit, ce nest pas une nouvelle agence qui va faire de laide pour tel ou tel pays, et, jy insiste, elle ne va pas se substituer aux programmes du Fonds mondial, à ceux de lUnicef ou bien encore dautres partenaires comme la Fondation Clinton.Quels sont les objectifs de laction de Unitaid ?
Unitaid a lambition de faciliter laccès des pays du Sud aux médicaments, entre autres antirétroviraux. Lidée de Unitaid est de constituer un levier puissant pour faire baisser les tarifs. Unitaid pourra soit acheter directement les médicaments, soit les négocier en amont pour les pays qui les achètent.
Même sil reste encore des points à préciser, Unitaid a dores et déjà arrêté 5 cibles daction prioritaires : les ARV pédiatriques, les ARV de seconde ligne, les antipaludéens contre le paludisme résistant, les antituberculeux pour la tuberculose résistante, et les antituberculeux pédiatriques. Par ailleurs, Unitaid doit également financer le programme de préqualification des médicaments à lOMS, pour accélérer la mise à disposition de nouveaux médicaments.Comment Unitaid pourra-t-elle influencer les prix des médicaments ?
En affichant une demande importante et durable dachat de médicaments, et en attestant que cette demande est solvable puisque ses fonds sont pérennes et prévisibles, Unitaid va permettre aux firmes de faire des économies déchelle. Si vous investissez dans une chaîne de production dun médicament pour nen produire quune petite quantité, vous pratiquez des prix très élevés : mais plus vous produisez, plus vous faites ce quon appelle des économies déchelle, qui vous permettent de pratiquer des tarifs plus compétitifs. Savoir quil existe une demande importante, sur plusieurs années, avec des garanties de solvabilité, peut convaincre les firmes de négocier les tarifs.
La demande de médicaments portée par Unitaid sera poolée : elle indiquera aux firmes quelle sera la demande dantirétroviraux, sur plusieurs années et pour plusieurs pays. Un exemple avec les secondes lignes : actuellement, le Fonds mondial soutient environ 130 pays qui représentent 300 programmes ; il y en a peut-être 25 ou 30 qui ont besoin dARV de seconde ligne. Faire une commande, précisant, sur plusieurs années, combien dARV de seconde ligne vont être nécessaires, en fournissant la garantie de pouvoir payer à long terme, est un atout auprès des firmes.
Ceci pour les secondes lignes, pour lesquelles labsence de génériqueurs implique de travailler sur la baisse des tarifs. Mais en outre, Unitaid a lambition de créer, selon cette même logique, de nouvelles vocations de génériqueurs. En effet, si les firmes peuvent fixer leurs propres tarifs, cest en particulier parce quelles sont en situation de relatif monopole. Il est donc nécessaire que Unitaid puisse favoriser le développement de lindustrie du générique. Prenons le cas dun génériqueur produisant des antirétroviraux pédiatriques. Actuellement, la demande concerne environ 300 malades en Côte dIvoire, 200 au Bénin, etc. Le caractère fragmentaire et modeste des demandes explique facilement la frilosité des firmes. En revanche, si nous proposons dacheter tous les ans pendant 7 ans pour 40 millions de dollars de médicaments pédiatriques, et que nous donnons le contrat à celui qui sera le plus compétitif, en termes de prix, à qualité équivalente.. nous devrions susciter des vocations !