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n°129 - Automne 06
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A Toronto, 24 abstracts étaient dédiés aux trans' : une population dont la vulnérabilité au VIH mal connue et mal prise en charge commence tout juste à être reconnue.
Alors quémerge depuis peu, au sein des communautés trans et sida françaises, un discours public sur limpact de lépidémie parmi les personnes trans1 et que nous manquons de données sur la situation française, la Conférence de Toronto pouvait être loccasion de nourrir notre expertise. Avant de poursuivre, clarifions la terminologie. Les données dont il sera question ici concernent, en anglais, les "transgenders", traduit en français par "transgenres". Ce terme sest récemment substitué à celui, médical, de "transsexuel", qui réduisait le parcours de vie des personnes à lintervention chirurgicale quelles pouvaient avoir vécu. En revanche, "transgenre" nimplique plus la problématique de lopération et a une définition plus large que "transsexuel", puisquil désigne toute personne qui vit dans une identité autre que son identité de naissance et biologique2. En France, le terme le plus employé dans la communauté est celui de "trans" qui désigne des hommes et des femmes transgenres3 - sachant que lon parle des trans dans leur sexe darrivée et pas dans celui de départ - opérés ou non. Cest celui que nous emploierons ici.
QUESTIONS
On ne trouvait pas, dans le programme, de session spécifique aux enjeux des trans. Seuls un atelier de renforcement des compétences4 et une réunion satellite au sein du Village global5 permettaient de participer à lélaboration dune stratégie de prévention en direction des trans. Quant aux abstracts, 24 (sur plus de 10000 soumis) traitaient spécifiquement des enjeux des trans et présentaient les résultats de recherches, de recherches-actions ou dactions de terrain, menées par des professionnels de laction sanitaire et/ou sociale, par les membres des communautés ou par ces trois types dacteurs. Ils se répartissent assez également entre les domaines "Epidémiologie, prévention et recherche en prévention" (11) et "Sciences sociales, comportementales et économiques" (12, dont 8 pour le sous-domaine "Transgenres & Intersexuels"), le dernier abstract étant classé dans le domaine "Recherche clinique, traitement et soins". LAsie (Inde et Thaïlande surtout) et lAmérique du Nord (Etats-Unis et Canada) sont très majoritaires, avec respectivement 10 et 9 abstracts. Les rédacteurs de ces travaux sont issus dassociations ou dONG (11), dinstitutions universitaires (8) ou des deux à la fois (5). Les données présentées portent sur la prévalence du VIH au sein des communautés trans, les déterminants des prises de risque, lépidémiologie des comportements de prévention, les enjeux de laccès aux soins et à une prise en charge médicale de qualité, enfin sur limplication des personnes concernées dans la lutte contre lépidémie6.DES DROITS
La question des droits des personnes trans parcourt tous les travaux présentés à Toronto et est au coeur des préoccupations de la communauté. Elle a en particulier été lobjet principal de latelier communautaire, faisant passer son sujet annoncé (lélaboration dune stratégie de prévention auprès des trans) à larrière-plan. Les quatre oratrices, toutes trans, ont décrit à quel point la discrimination et labsence de reconnaissance juridique et sociale, ainsi que les violences exercées contre les trans (y compris par les forces de lordre) faisaient obstacle à la mise en place dactions efficaces auprès des communautés. En France dailleurs, les trans réclament en vain, pour les personnes non opérées, un changement du numéro de sécurité sociale à leur demande, ce qui faciliterait les rapports avec ladministration et, éventuellement, la relation thérapeutique7.DENOMBRER ET CONNAITRE
Le premier défi à relever si lon souhaite réfléchir aux enjeux de lépidémie parmi les trans est la connaissance de lépidémie au sein de cette communauté et, en particulier, celle de la prévalence. Remarquons quen France, il nexiste pas de données à ce sujet. A Toronto, les résumés présentés permettent diversement de sen faire une idée, soit quils présentent des données supposées connues sans en présenter les sources, soit quils extrapolent à partir de la prévalence au sein dautres groupes de population "proches"8, soit quils rapportent des données dune enquête, soit enfin que les travaux présentés aient eux-mêmes eu pour objet de produire des connaissances en la matière.
Ainsi, pour la première catégorie, on lit que la prévalence du VIH parmi les femmes trans se situe entre 26 et 63%, quelle est, à ce titre, "un défi international"9, et quon estime quelle se situe dans une fourchette de 11 à 78%10 parmi les femmes trans vivant aux Etats-Unis. Puis, à Bangkok, quelle est présumée supérieure à celle des hommes ayant des relations sexuelles avec dautres hommes (28%)11. On apprend encore quun article de la US Leadership Campaign on AIDS lestime entre 14 et 69%, sur la base de lexpression, par les trans, de leurs besoins en matière de VIH/sida et des études sur leurs comportements sexuels à risque12.
Plus intéressantes sont les études de prévalence présentées. En Thaïlande (Bangkok, Chiang-Maï et Phuket), en 2005, la prévalence découverte parmi les 474 personnes incluses dans létude était de 13,5%13. A San Francisco, la prévalence du VIH que déclarent les 540 femmes et 231 hommes trans inclus dans le projet TRANS depuis 2003 sélève respectivement à 25 et 2%14. Aux Pays-Bas, la prévalence du VIH parmi 45 trans travailleuses du sexe était, en 2002, de 18,2%, contre 5,3% parmi les femmes travailleuses du sexe15. Enfin, à Mumbai (Inde), la prévalence du VIH parmi 205 femmes trans qui accèdent au dispositif de dépistage est de 40% ; celle de la syphilis est de 25%16. Soit, pour cette dernière catégorie dabstracts, un taux de prévalence très élevé puisque se situant entre 13 et 40%.
Les études présentées ne permettent toutefois pas de conclure à une forte prévalence généralisée dans les communautés trans, dans la mesure où elles portent sur de petits échantillons de population, et majoritairement sur des travailleurs du sexe et peu ou pas sur des trans qui ne se prostituent pas. Remarquons au passage que le principal stéréotype discriminatoire subi par les femmes trans est celui qui laisse entendre que le seul métier souhaité et possible est celui de prostituée ; or lon sait que des femmes trans nexercent pas cette activité. Il est donc nécessaire de mener des études épidémiologiques de plus grande ampleur qui permettraient de déterminer le nombre de personnes trans17, leur profil sociodémographique et de connaître la prévalence du VIH parmi elles.ACCES AUX SOINS
Lun des enjeux majeurs de la prise en charge médicale des personnes trans touchées par le VIH est leur accès au système de soins et aux services de santé. Les obstacles au développement dactions de prévention et de réduction des risques ou à un accès aux soins de qualité que les travaux présentés identifient sont, très fréquemment, la méconnaissance, par les professionnels de santé, des enjeux et problématiques spécifiques des trans ainsi quun très fort sentiment, chez les personnes concernées, disolement et de stigmatisation de la part des soignants, allant parfois jusquau refus de soins. Les quelques programmes présentés tentent de lever ces freins dans la fourniture de prestations de santé adaptées. Ils portent essentiellement sur la formation et lacculturation des agents de santé, quils soient professionnels médicaux ou non-médicaux. A San Francisco et dans le Vermont18, un centre de formation sur le sida a mis en place une formation de formateurs, destinée à apporter aux cliniciens VIH une connaissance des problématiques des trans séropositives. Elle a permis, après deux ans, délaborer un partenariat entre le centre de formation et les communautés trans de huit sites au sein desquels ont été recrutées des trans choisies pour leur potentiel de formateurs, et de concevoir un modèle de formation inédit. De même, un centre de formation à la prévention du VIH et des IST de Californie9 offre, depuis 2004, une formation destinée à accroître la capacité des agents de santé à travailler auprès des trans. 159 dentre eux (animateurs de santé, counselors, infirmiers et médecins) ont ainsi été formés, notamment sur les pratiques à risque des travailleurs du sexe en matière de VIH et dIST ou les comportements de leurs clients. Les résultats, évalués en termes de perception par les participants des compétences acquises, montrent un accroissement important (28% en moyenne sur 14 des critères dévaluation) de leurs capacités et de leur confiance à intervenir auprès des trans19. La présence de trans parmi les formateurs est apparue aux participants comme lun des déterminants de cette réussite.SANTE COMMUNAUTAIRE
Limplication des communautés trans dans les programmes qui leur sont destinés est lun des éléments clefs de la réussite des expériences présentées. Celle menée à Phnom Penh (Cambodge)20 pour accroître lusage du préservatif parmi les trans travailleuses du sexe et lutter contre les discriminations subies de la part des équipes médicales a montré lefficacité de la formation par les pairs en termes de diffusion dinformation. Les groupes dautosupport ont en effet fortement contribué à promouvoir les pratiques de safe sex, à inciter à la réalisation de dépistages réguliers des IST, à diffuser des connaissances sur la prise en charge du VIH et à sensibiliser à la solidarité avec les personnes atteintes. Les chantiers à venir sont : limplication dun nombre plus important de pairs, le renforcement du partenariat entre les communautés trans et les institutions publiques afin, notamment, de permettre un meilleur accès des personnes aux services de santé et de demander leur inclusion dans le dispositif de surveillance de lépidémie. Au Nigeria ou au Ghana21, un groupe dautosupport a été créé au sein dun réseau de cliniques de soins primaires afin daméliorer linscription des trans séropositives dans la démarche de soins, leur adhérence aux traitements et de lutter contre leur sentiment disolement et de stigmatisation. 12 personnes, dont des travailleuses du sexe, ont participé, durant deux ans, à des sessions régulières au cours desquelles ont été abordés léducation mutuelle sur le safe sex, les aspects médicaux du VIH, la lutte contre la discrimination, les enjeux de lusage du préservatif et les risques de la violence physique des clients. Le maintien de lapparence physique des femmes trans malgré le VIH et les traitements est apparu comme une préoccupation majeure. Au terme du processus, les participantes ont fait part dun accroissement spectaculaire de leur confiance dans le personnel soignant, et le nombre de rendez-vous médicaux manqués par les membres du groupe a chuté de 64% en 2003 à 12% en 2004. Ce groupe a constitué une communauté de soutien qui a permis à ses membres, en développant une appréhension globale de leurs problématiques, daccroître leur adhérence aux soins et de renforcer leur estime de soi.MEILLEURE PRISE EN COMPTE
Avec les trans, lépidémie de VIH/sida nous pose, une fois de plus, la question des droits des personnes - comme elle le fit notamment pour les homosexuels. En effet, labsence des trans des systèmes de surveillance épidémiologique et des programmes de santé publique, la quasi-inexistence de stratégies de prévention et de réduction des risques en direction des trans - en dehors du prisme du travail du sexe -, labsence de prise en compte de leurs spécificités en matière de prise en charge médicale et, bien sûr, les problèmes destime de soi, de discrimination et de stigmatisation révèlent un criant déficit de reconnaissance sociale et juridique. Il ne faudrait cependant pas que le combat pour la reconnaissance des droits des trans - qui doit se livrer dans larène médiatique, politique et sociale - fasse écran à la mise en place dune stratégie concrète de lutte contre lépidémie. On doit à ce propos déplorer labsence, au sein de la Conférence, de travaux de recherche médicale spécifiques aux trans. Pourtant, certains enjeux, comme les interactions médicamenteuses entre les antirétroviraux et les traitements hormonaux, ont été identifiés par la communauté scientifique française comme suffisamment importants, car potentiellement dangereux pour les personnes, pour être abordés dans la dernière édition du rapport dexperts sur la prise en charge médicale22. Aujourdhui, les institutions sanitaires, les chercheurs, les soignants et les acteurs de la prévention ont un rôle essentiel à jouer dans une meilleure prise en compte des besoins spécifiques des trans en matière de VIH/sida, en particulier en termes daccès au système de santé ou de prise en charge médicale adaptée.
1 - Pour la première fois en 2005, le mot dordre de la marche "Existrans" portait sur le sida ;
voir aussi la 59e RéPI dAct up-Paris, 28/06/06 ;
www.actupparis.org/article2454.html
2 - H.Hazera, commission Trans dAct up-Paris
3 - voir les travaux de T.Reucher
4 - "Transgender and network care of trangender patients with HIV",
TUSB06
5 - "Building a global transgendered HIV/AIDS prevention strategy", Village global,
WEPA43
6 - on ne pourra privilégier ici les travaux portant sur les déterminants des prises de risque et lépidémiologie des comportements de prévention
7 - Act up-Paris,
La communauté du silence,
2005
8 - WEPE0853 ;
les auteurs extrapolent la prévalence connue parmi les HSH de Bangkok pour présumer que celle des trans lui est supérieure
9 - Sausa L. et al.,
"Impact of an innovative HIV/STD prevention training program in improving skills of health providers working with transgender clients",
MOPE0617
10 - Craig S. et al.,
"Lessons learned from a rapid testing project among male to female (MtF) transgender Latinas",
CDD0192
11 - Apichaisiri T. et al.,
"Promoting consistent condom and water-based lubricant (WBL) use among transgenders : findings from Pattaya, Thailand",
WEPE0853
12 - Bushnell S. et al.,
"Addressing and promoting transgender-specific HIV/AIDS issues through community based interventions",
CDD0196
13 - Wimonsate W. et al.,
"Risk behavior, hormone use, surgical history and HIV infection among transgendered persons (TG) in Thailand, 2005",
MOPE0349
14 - Nemoto T. et al.,
"Transgender resources and neighborhood space (TRANS) project in San Francisco, USA",
CDC0662
15 - Van Veen M. et al.,
"Substantial risk behaviour among transgender sex workers in the Netherlands",
MOPE0478
16 - Kumta S. et al.,
"Sexual risk behavior and HIV prevalence among male-to-female transgendered people seeking voluntary counseling and testing services in Mumbai, India",
MOAD0303
17 - Les associations trans françaises saccordent sur le chiffre de 50000 à 60000 personnes vivant dans un genre opposé à leur sexe biologique,
voir Act up, loc.cit.
18 - Bernstein M. et al.,
"Building HIV provider capacity for serving infected transgender populations : a train-the-trainer model",
MOPE0612
19 - Parmi ces critères : capacité de mieux communiquer avec des trans, être plus à laise lors des interventions, identifier les leviers daction efficaces
20 - Chanthan M.,
"The plight of transgender in Phnom Penh",
THPE0293
21 - Nwando O.,
"HIV/AIDS transgender support group : improving care delivery and creating a community",
CDB1130
22 - Yéni P. (dir),
Prise en charge médicale des personnes infectées par le VIH.
Recommandations du groupe dexperts, 2006, 73-74