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n°129 - Automne 06
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Près de 200 résumés d'expériences et réflexions ont contribué aux discussions sur les stratégies de dépistage du VIH pendant la Conférence internationale de lutte contre le sida à Toronto cet été.
A partir du mot clé "testing", il est possible de dégager trois étapes de lanalyse : lintérêt dinstaurer un dépistage de routine dans le cadre du passage à léchelle de la lutte contre la pandémie du VIH ; les limites voire les dangers dun dépistage de routine ; et enfin le développement de stratégies centrées sur les facteurs qui influencent le dépistage, et plus largement laccès aux soins et à la prévention.
UNE CONTROVERSE QUI PERSISTE
En séance plénière, Anand Grover, juriste à la Haute Cour de Bombay, a consacré plus de la moitié de son intervention intitulée "droits de lhomme et vulnérabilité sociale"1 à argumenter contre la stratégie de dépistage en routine, et à appeler un débat élargi sur ce sujet. Il a également interpellé le directeur du département VIH/sida de lOMS, lépidémiologiste Kevin De Kock, promoteur de la stratégie du dépistage de routine, sur labsence de garanties quant à la réalité de laccès aux soins en regard dun test VIH, sur la non-protection du consentement éclairé des personnes, et enfin sur les incertitudes qui perdurent quant à la qualité de la relation daide ou counseling pré- et post-test. Anand Grover a enfin proposé un investissement massif dans des programmes de lutte contre la stigmatisation des personnes vivant avec le VIH.
Deux jours plus tard, Kevin De Cock, dans son intervention en plénière, na pas répondu à ces questions, sur la nécessité ou non de conserver un pré-test. Il a rappelé que le dépistage de routine était la nouvelle stratégie de lOMS, et quil devait être pratiqué avec des garanties de confidentialité, une protection contre les discriminations, et des traitements gratuits pour les personnes infectées ; sans expliciter comment y parvenir.
Ce débat est retrouvé en miroir dans léchange à distance qui a lieu en France : à léditorial de la revue Transcriptases de janvier 20062, insistant sur la nécessaire fin de lexceptionnalisme pour de nouveau "utiliser dans la lutte contre le VIH les outils standardisés de la lutte contre les maladies infectieuses" au nom de "la défense du bien commun", répond un article du numéro de septembre-octobre 2006 de Transversal3, pointant le risque datteinte des droits individuels en termes de consentement éclairé, et le risque "de voir certaines populations déjà marginalisées, sexclure encore davantage de laccès aux soins".VERS UN DEPISTAGE DE ROUTINE POUR FACILITER LACCES UNIVERSEL AUX SOINS ET A LA PRÉVENTION ?
Depuis 2004 et la Conférence de Bangkok, lOMS et lOnusida insistent sur la mise en place du dépistage en routine dans les pays en développement4. Le dépistage du VIH en routine ici défendu, ou "opt out" (cest-à-dire "choisir de ne pas participer au test"), consiste à réaliser le test de façon systématique, en lincluant dans un bilan diagnostic général par exemple, à moins que la personne exprime explicitement un refus du test5.
A linverse dans l"opt in" ("choisir de participer au test"), il est demblée demandé à la personne de donner son accord. Le VCT (pour "Volontary Counseling and Testing" : test volontaire et counseling) sinscrit dans cette dernière stratégie, et fonde encore le dépistage dans la plupart des pays.Arguments en faveur dun dépistage en routine
La non-connaissance de leur statut sérologique de près de 280000 Américains vivant aux Etats-Unis (un tiers des personnes infectées de ce pays)6, et de plus de 90% des personnes vivant sur le continent africain, ainsi que les consultations tardives dun nombre significatif de personnes déjà au stade sida (entre 20 et 30% à New York)7 et laugmentation de lincidence, sont les premiers arguments avancés par les Center of Disease Control américains bien avant 2004, puis par les autorités sanitaires du Botswana ensuite, pour justifier un dépistage de routine.
Ce dépistage est déjà proposé de façon systématique dans certaines structures sanitaires aux Etats-Unis (particulièrement à San Francisco), au Royaume-Uni, au Kenya et au Botswana, dans les services durgence, les services de consultations pour les femmes enceintes, ou dautres services spécialisés (en premier lieu ceux prodiguant des soins aux personnes présentant une infection sexuellement transmissible), voire encore pour tout bilan de santé. En ce sens, il ne sagit pas ici dune stratégie seulement réservée aux pays en développement, mais bien dune recommandation pour tous les sites où la prévalence est supérieure à 1%8.
La réduction du délai entre le diagnostic et le traitement a été également invoquée à Toronto pour améliorer la stratégie de dépistage en France, en particulier dans les groupes décrits comme à haut risque de transmission du VIH9.Acceptabilité
Les taux dacceptation du test en routine par les patients sont présentés comme supérieurs à 60% (Etats-Unis)10, voire à 80% (Botswana)11.
Une étude dans des centres de santé du Botswana12 compare en termes de population séropositive identifiée le dépistage de routine sans pré-test pratiqué de 2004 à 2005 et le dépistage volontaire avec counseling pratiqué de 2002 à 2003. Le dépistage de routine permet de dépister en un an près de 24% de la population infectée -contre 3% pour le dépistage volontaire. Les auteurs en concluent que 4 ans seront nécessaires pour dépister lensemble des personnes infectées dans le second cas et 29 ans dans le premier. Cependant, cette étude compare deux situations différentes dans le temps en termes daccès aux soins et dinformation du public. Dautre part, il est peu probable que lensemble de la population infectée consulte dans les centres de santé offrant un dépistage systématique.
Une autre étude au Ghana13 a étudié leffet de lintroduction du dépistage de routine sur la réalisation des tests dans une population de femmes enceintes venues en consultation entre 2002 et 2005. Le nombre de tests réalisés est passé de près de 24% et 25% des femmes venues consulter dans deux centres, à respectivement 56% et 86%. Si les mêmes remarques peuvent être faites quau sujet du Botswana, il faut ici souligner la différence dans les résultats dun centre à lautre, qui questionne sur les conditions du dépistage.
La plupart de ces études remarquent que le taux dacceptation des femmes est supérieur à celui des hommes, et que plus de femmes sont dépistées parce quelles sont davantage en contact avec les services de santé.Efficience et validité
Une étude aux Etats-Unis10 menée à partir dentretiens avec le personnel de santé apporte des arguments dans le sens dune efficience du dépistage en routine : les agents de santé considérant que le dépistage de routine, même en situation de pénurie de personnel, ninterrompait pas le flux de patients. A contrario, le pré-test est souvent décrit comme peu efficient, voire comme une perte dun temps qui pourrait être plutôt consacré à améliorer les soins. Dans le même sens, puisque les traitements deviennent davantage accessibles, le pré-test devient inutile8.
Enfin, certains personnels de santé insistent sur leffet barrière que le counseling pré-test pourrait avoir sur le dépistage, pouvant dissuader certaines personnes de réaliser un test14.
La mise à disposition de tests rapides et simples est citée comme susceptible datteindre les zones enclavées et des familles entières, de façon à mieux circonscrire lépidémie avec une validité similaire à celle des approches standards8,15. Les résultats peuvent être communiqués dans la journée, diminuant ainsi le risque de perdus de vue. Cependant, si les techniques biologiques répondent aux exigences scientifiques en la matière et sinscrivent dans une approche dépidémiologie dintervention, leur mise en application (qui a déjà commencé) est questionnée par ses promoteurs mêmes8, qui se demandent comment "définir les meilleures pratiques de soin pour une nouvelle ère" concernant : la fourniture de services de prévention adaptés pour les personnes infectées, lannonce de la séropositivité, ou encore les modalités de notification des partenaires...LES LIMITES DU DEPISTAGE DE ROUTINE : DE LA SEMANTIQUE AUX ENJEUX SOCIETAUX.
Dans ce contexte, limprécision de la terminologie "test de routine" fait dire à Daniel Tarantola et Sofia Gruskin16 dans leur présentation à Toronto quil nest pas possible de déterminer si les tests seront proposés de façon systématique avec une relation daide adaptée, ou bien sils seront imposés "en routine". Ils posent ainsi au moins deux limites. La première limite concerne labsence de débats et de concertation autour dune stratégie qui pose au moins des questions dopérationalisation et déthique, alors même que certaines structures de santé réalisent déjà un dépistage systématique sans consentement éclairé des personnes. La seconde limite quils identifient est celle de la contre-productivité dune telle approche, qui débouchera de fait sur lexclusion de populations en situation de vulnérabilité, ayant de moins en moins accès aux soins et à la prévention. Ils recommandent ainsi que les dispositifs et les programmes de soins soient clarifiés, de façon à proposer une offre de dépistage routinière.
Dans le même sens, la plupart des présentations en faveur du dépistage de routine insistent sur la nécessité de préciser les dispositifs et les programmes en regard, à commencer par les modalités de formation du personnel de santé et les outils de suivi et dévaluation17.Droits de lhomme et santé publique
Un certain nombre dauteurs, et en premier lieu les associations de défense des droits de lhomme18, rappellent que les jeunes filles et les femmes sont les premières concernées par un dépistage de routine, et que si des mesures à court et moyen terme ne sont pas mises en place pour diminuer leur vulnérabilité, la violence faite aux femmes risque daugmenter. En particulier, lannonce de leur séropositivité à ces femmes, et la communication à leurs partenaires et entourage, risquent de déboucher sur des situations familiales (répudiation, perte dhéritage ou perte des enfants), ou encore sociales (perte demploi) pour le moins délicates.
La pratique du dépistage de routine, même en labsence daccès aux antirétroviraux, pose la question de la cohérence de la stratégie de prévention1 - alors même quà Toronto il a été particulièrement souligné que larticulation entre la prévention et le traitement est une priorité. Même les centres de santé susceptibles de fournir du cotrimoxazole, comme le recommande Kevin De Cock8, ne pourront pas prendre en charge correctement une infection opportuniste plus ou moins compliquée et adresser dans des conditions de soins efficaces une personne infectée, si lorganisation du système de santé publique nest pas réalisée en parallèle, y compris laccès aux antirétroviraux et la communication au public sur le fonctionnement des dispositifs de soin.Relation daide
Un certain nombre de travaux présentés à Toronto ont insisté sur le manque détudes appréciant la qualité et lefficacité de la relation daide au cours des soins, au contraire de celles focalisées sur la performance (en termes de recrutement de personnes infectées), déjà citées plus haut. Une étude sur les représentations et les pratiques autour du test de routine, menée à la frontière entre lInde et la Chine et portant sur 1468 personnes, a montré que plus de 30% des participants disent avoir eu le sentiment de ne pas pouvoir refuser le test, même si plus de 80% des participants à létude ont déclaré être en faveur dun test de routine. Dans le même temps, 43% des participants ont exprimé lopinion que le dépistage de routine allait déboucher sur un évitement des médecins par les usagers, par crainte du dépistage19. En ce sens, dautres études présentées à Toronto, portant cette fois sur la qualité de la relation daide lors du dépistage volontaire, rapportent des expériences négatives au cours desquelles les counselors perçoivent lincapacité des patients à accepter le test et à résoudre leurs difficultés de vie comme une cause de mauvais traitement. Les personnes qui utilisent ces services ont dans le mêmes temps rapporté les violences qui leurs sont faites (mauvais traitement psychologique, physique, y compris sexuel)20.Contrainte ou contractualisation consensuelle
Il nest pas inutile à ce stade de partager la contribution de Jean-Pierre Dozon sur les modèles de prévention21. Il distingue quatre modèles de prévention et insiste sur la tension qui existe entre le modèle contractuel et celui de la contrainte profane : "Malgré la tendance queut cet exercice de la contrainte à devenir éminemment consensuel, il nen demeure pas moins toujours possiblement autoritaire. Cest ce qui faillit advenir, voici quelques années en France, au moment où lépidémie de sida était censée dangereusement croître au sein de la population générale [...], avec le projet queurent les plus hautes autorités de lEtat de lancer une vaste campagne de dépistage systématique. Sous la pression dassociations et du Conseil national du sida qui arguèrent de son caractère antidémocratique et surtout inefficace, il fut finalement abandonné. Mais au-delà du sida, [...] la scène actuelle et mondialisée dun retour des épidémies [...], ne laisse de remettre au goût du jour [...] les vieux dispositifs de ségrégation, et de faire accroire que les Etats démocratiques pourraient se transformer en Etats dexception".
La nécessité dune véritable mutualisation des stratégies a été soulignée à Toronto, à rebours dune focalisation sur le dépistage de routine généralisé. Il est intéressant de citer : lanalyse approfondie des difficultés rencontrées dans le dépistage, tant dans les centres privés que dans ceux publics6 ; lévaluation de la qualité du counseling et des besoins des soignants et counselors22 ; la mobilisation daccompagnateurs de confiance dans les structures de santé, interface entre les soignants et les soignés ; la réalisation doutils dappui au dépistage comme la vidéo23 ; ou encore le développement de stratégies avancées en direction et avec des personnes en situation de vulnérabilité24,25.QUELLE RELATION SOIGNANT-SOIGNE ?
Cependant, dans nombre de centres de santé, un certain nombre détudes, dont celle de Yannick Jaffré et Jean-Pierre Olivier de Sardan en Afrique, insiste sur le déficit de qualité des soins et de laccompagnement des personnes soignées26. Ces auteurs y analysent la configuration de lespace moral et psychologique des personnels de santé, et encouragent la réforme dune éthique sous contrainte. Sur ce terrain, il est à craindre que le dépistage de routine du VIH/sida naggrave encore la situation.
A linverse, lexemple du centre de soins de Casey House27, situé dans la ville même de la Conférence et présenté lors dune session spéciale, illustre le dépassement dun modèle centré autour de la personne soignée avec des réseaux de soins et de santé pour des "besoins de soins". Il sagit ici dune approche qui cherche à sinscrire dans la dynamique de vie de la personne, en lassociant aux choix de prévention et thérapeutiques et en laccompagnant dans le développement de ses compétences.EN CONCLUSION il est donc légitime comme nécessaire de sinterroger sur la pertinence du dépistage de routine en létat, et de considérer à nouveau et en premier lieu la relation soignant - soigné, à partir de ce qui a déjà été pensé et développé concrètement à son sujet.
La formation du personnel de santé à la relation daide, et la construction de partenariats avec la société civile, apparaissent comme une urgence et une priorité au même titre que lapprofondissement de stratégies de dépistage diversifiées associant, pour le moins, des représentants dassociations de droits des femmes et de personnes vivant avec le VIH et dautres groupes de personnes. En ce sens, ce qui se joue autour du VIH/sida vaut pour dautres pathologies.
Létymologie du mot "dépistage" en français correspond à "découvrir le gibier en suivant sa piste", rechercher systématiquement ce qui est peu apparent, dissimulé28. Se passer dune telle analyse, dans une optique dite pragmatique, revient au mieux à ne pas revisiter la violence spécifique de linstitution médicale décrite dans le texte fondateur de Daniel Defert en 1989 à la Ve Conférence internationale sur le sida à Montréal29. Daniel Defert y propose "le partage et le contrôle du savoir médical", "la transformation de la société à la maladie", "la modification de la relation médecin / malade" et "la transformation de lorganisation hospitalière". Pourtant, cette capacité des personnes, individuellement et collectivement, à intervenir sur le sens donné aux soins dans la société quils habitent, est un résultat de la longue lutte contre le sida. Au pire, il ne faut pas oublier que les mesures coercitives en regard des groupes dits à risque et souvent en situation de vulnérabilité (migrants en situation administrative difficile, usagers de drogues, prostitué(e)s...) et qui ne concernent pas que les personnes infectées par le VIH, risquent de trouver une justification dans le développement dune stratégie de dépistage systématique dite de routine. Cest aussi ce que le dépistage volontaire avec la relation daide avait cherché à éviter.
1 - Jonathan Mann
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