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n°129 - Automne 06
Loïc Desquilbet
Inserm-Ined U569
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L'allongement de la durée de vie des personnes infectées par le VIH, grâce à l'accès aux traitements antirétroviraux, introduit un nouveau challenge : celui de prendre désormais en considération les maladies ou manifestations associées au vieillissement.
Aux Etats-Unis, la proportion estimée de personnes infectées par le VIH et âgées de 50 ans et plus est passée de 17,1% en 2001 à 22,5% en 20041. Cinquante ans est en effet considéré comme le seuil à partir duquel les personnes infectées par le VIH sont qualifiées de "plus âgées", alors que le seuil est de 65 ans pour les personnes non infectées. Parallèlement, le nombre estimé de nouveaux diagnostics du VIH dans cette tranche dâge a augmenté entre 2001 et 2004, passant respectivement de 5500 (13,4% des nouveaux diagnostics) à 5908 (15,2% des nouveaux diagnostics). Les personnes âgées de plus de 50 ans présentent dimportants facteurs de risque dacquisition du VIH2, dont le manque de connaissance des risques de transmissions du VIH3 et le fait que les personnes plus âgées ne sont pas la cible des messages de prévention4. En Afrique du Sud, Shisana et coll. ont montré que parmi 2787 participants âgés de plus de 50 ans, 35% nétaient pas sûrs ou étaient en désaccord avec le fait que le multipartenariat augmentait le risque dacquisition du VIH, et seulement 21% étaient en accord avec le fait que le préservatif pouvait empêcher la contamination5.
Depuis lavènement des multithérapies, les causes de décès non reliées au VIH ont fortement augmenté par rapport à lépoque pré-HAART6. Bonnet et coll. ont décrit dans la cohorte Aquitaine les causes de morbidités sévères ayant conduit à une hospitalisation, collectées dans la cohorte entre 2000 et 20047. Parmi 1854 hospitalisations, 21% étaient dues à des infections bactériennes, 20% à des événements sida (24% en 2000 contre 11% en 2004), 10% à des désordres psychiatriques, 9% à des événements cardiovasculaires (5% en 2000 contre 15% en 2004), et 5% à des cancers non sida. Cette étude montre que la morbidité sévère de la population infectée nest plus seulement liée au VIH/sida, mais est aussi liée au fait que cette population est désormais plus âgée, et va donc manifester des comorbidités associées à lâge.
Par ailleurs, avant les trithérapies, des similitudes avaient déjà été observées entre le vieillissement chez les personnes non infectées, et la progression de la maladie VIH chez les personnes infectées, avec notamment : des altérations fonctionnelles, des désordres rhumatologiques incluant des troubles de la régénération du tissu osseux, des dysfonctions cognitives, des myopathies, ou une perte de poids8,9.DEMINERALISATION OSSEUSE
Le processus de déminéralisation osseuse, phénomène associé à lâge chez les personnes non infectées, a été observé de façon plus précoce chez des personnes infectées par le VIH, avec cependant des divergences quant à sa cause potentielle : traitement antirétroviraux, ou bien infection par le VIH elle-même10.
Klein et coll.11 ont comparé 328 hommes infectés par le VIH à 231 hommes non infectés, inclus dans une cohorte dhommes âgés de 49 ans et plus, infectés ou à risque dinfection. La densité minérale osseuse (DMO) était mesurée aux niveaux du col fémoral et de la colonne lombaire par la technique dabsorptiométrie biphotonique aux rayons X (DEXA). Les auteurs ont trouvé que les hommes infectés avaient significativement une plus faible DMO que les hommes non infectés, après avoir pris en compte lâge, lindice de masse corporelle et lorigine ethnique. Cependant, la proportion de sujets avec une faible densité minérale osseuse (ostéopénie ou ostéoporose) nétait pas significativement différente selon le fait dêtre ou non infecté (58% pour les HIV+ contre 53% pour les HIV-). Le risque de fracture nétait pas non plus significativement associé à linfection par le VIH.
Dans une autre étude, Guillemi et coll.12 ont évalué la prévalence de faible DMO (ostéopénie ou ostéoporose) à laide de la méthode du DEXA parmi des personnes infectées par le VIH (n = 119 ; 14% de femmes ; moyenne dâge de 48 ans ; moyenne du taux de CD4 de 368 cellules/mm3). Les auteurs ont trouvé une prévalence de 61% de faible DMO. Un faible indice de masse corporelle et un faible niveau du taux de CD4 étaient indépendamment et significativement associés à une faible DMO. La durée de traitement par HAART ou plus spécifiquement celle sous inhibiteur de protéase nétait pas associée à la DMO.ALTERATIONS NEUROCOGNITIVES
Le développement daltérations cognitives est lune des manifestations majeures du processus du vieillissement13. Il met en jeu des mécanismes similaires à ceux observés parmi des personnes infectées par le VIH présentant des altérations neurocognitives14. Leffet de lâge ainsi que celui de linfection par le VIH semble opérer en synergie sur le développement de ces altérations15.
Wright et coll.16 ont évalué dans la région pacifique (Thaïlande, Indonésie, Chine, et Malaisie) la prévalence daltérations neurocognitives, de neuropathies périphériques, et de dépressions, parmi 658 sujets infectés par le VIH (âge moyen de 34 ans, 41% de femmes, médiane du taux de CD4 de 203 cellules/mm3, 65% des sujets recevaient un traitement par HAART) : 12% des sujets présentaient une altération neurocognitive modérée ou sévère ; 13% des sujets présentaient une neuropathie périphérique considérée comme probable, et 6% présentaient une neuropathie périphérique considérée comme certaine ; 36% des sujets atteignaient le score de dépression supérieur à 16 sur léchelle du CES-D. Un âge élevé, un diagnostic de neuropathie périphérique, un sida déclaré, ainsi quun niveau déducation inférieur au lycée étaient indépendamment associés à la présence daltérations neurocognitives.
Lopardo et coll.17 ont cherché à évaluer leffet des traitements par HAART sur le développement daltérations cognitives chez des sujets infectés par le VIH avec un taux de CD4 supérieur à 350 cellules/mm3. Les auteurs ont comparé la présence daltérations neurocognitives (mesurée à laide dun score récemment développé par Saktor et coll.18, rapide et facile dutilisation même parmi des non spécialistes en neurologie) entre 158 sujets VIH+ traités par HAART avec une charge virale inférieure à 1000 copies/ml et 102 sujets VIH+ nayant jamais été traités ou ayant arrêté leur traitement HAART depuis au moins un an. Les deux groupes de sujets étaient comparables en termes dâge, de niveau déducation et de taux de CD4. Aucune différence na été observée sur la moyenne du score de démence entre les deux groupes de patients. Dans le groupe de patients traités, 46 (29%) avaient un score inférieur à 10 suggérant une démence possible, contre 31 (30%) dans lautre groupe. Dans la mesure où le score utilisé nétait pas non plus associé à des facteurs tels que lâge et le nadir de CD4, les auteurs suggèrent que labsence dassociation entre le traitement et le développement daltérations cognitives pourrait provenir dun manque de sensibilité de linstrument de mesure utilisé.
Kumarpillai et coll.19 ont étudié laltération neurocognitive de 116 sujets infectés par le VIH-1 de sous-type C en Inde. Les auteurs ont observé que la rapidité des fonctions motrices et la mémoire auditive étaient corrélées au taux de CD4. Aucune démence VIH ni désordre cognitif moteur mineur na été observé.SENESCENCE REPLICATIVE ET ATTEINTE DES TELOMERES
Le processus de vieillissement chez les personnes non infectées, et linfection par le VIH, présentent des similitudes dans la dégradation du système immunitaire20, en particulier au regard de la sénescence réplicative des cellules lymphocytes T, associée à la maladie dAlzheimer, aux fractures ostéoporotiques et à la densité minérale osseuse21. Lun de ses marqueurs est la réduction de la longueur des télomères de certaines cellules lymphocytes T22 observée de façon similaire entre des personnes infectées par le VIH dâge moyen de 43 ans, et des centenaires23. Lactivité enzymatique de la télomérase permet de maintenir la longueur des télomères au cours de la réplication cellulaire. De façon intéressante, Reynoso et coll.24 ont montré que linfection par le VIH entraînait une diminution de lactivité de la télomérase au niveau du compartiment nucléaire des lymphoblastes. Ce résultat, sil était confirmé, permettrait de mieux comprendre le phénomène dimmunosénescence observé au cours de linfection VIH25.DEGRADATION PHYSIQUE ET FONCTIONNELLE
Plusieurs études comprenant des sujets infectés et non infectés par le VIH se sont attachées à étudier lampleur de la dégradation physique et fonctionnelle chez des personnes infectées par le VIH, phénomène par ailleurs largement observé au cours du vieillissement en population générale26.
Dans une cohorte dusagers de drogues injectables (cohorte ALIVE), Patel et coll. ont étudié le risque de décès selon le fait dêtre limité ou non fonctionnellement27. Léchantillon (n = 1269) comportait 35% de sujets infectés par le VIH, 32% de femmes, 25% de sujets de plus de 50 ans, 92% de sujets dorigine africaine-américaine. Un sujet manifestait au moins une limitation fonctionnelle sil répondait être très limité à au moins un parmi six items relatifs aux activités de la vie courante. Comparés aux sujets non infectés de moins de 50 ans, les sujets non infectés de plus de 50 ans et les sujets infectés de moins de 50 ans avaient le même risque de présenter au moins une limitation fonctionnelle (respectivement OR = 2,4 et OR = 2,5) ; lOR des sujets infectés de plus de 50 ans comparés aux sujets non infectés de moins de 50 ans était de 4,0. Parmi les sujets infectés par le VIH, et indépendamment du taux de CD4, de lâge, du sexe, et dautres facteurs de risque de décès, la présence dau moins une limitation fonctionnelle était significativement associée au risque de décès.
Terzian et coll.28 ont étudié transversalement les performances physiques des femmes incluses dans la cohorte WIHS (n = 2 065, dont 74% de femmes infectées) à laide de la vitesse de marche (mesurée par le temps de marche sur une longueur de 3 ou 4 mètres) et de la force dans le poignet (mesurée à laide dun dynamomètre). Les femmes étaient dorigine africaine-américaine dans 58% des cas, avaient plus de 50 ans dans 12% des cas ; parmi les femmes infectées, 90% avaient déjà reçu un traitement antirétroviral, et 32% avaient déclaré un sida. Comparées aux femmes non infectées, et après ajustement sur des facteurs tels que lâge, le niveau déducation, lorigine ethnique et lindice de masse corporelle, les femmes infectées et ayant déclaré un sida avaient une vitesse de marche moins élevée et une force dans le poignet plus faible ; aucune différence sur ces deux mesures navait été observée entre les femmes non infectées et celles infectées mais sans sida. Parmi les femmes infectées, comparées à celles dont le nadir des CD4 était supérieur à 500 cellules/mm3, seules celles avec un nadir inférieur à 100 avaient une vitesse de marche et une force dans le poignet moins élevées. La présence dun sida, un faible indice de masse corporelle, un faible niveau déducation et un âge plus élevé étaient significativement associés à de faibles performances physiques.
Desquilbet et coll. ont étudié longitudinalement dans une cohorte dhommes homosexuels/bisexuels (cohorte MACS) la fréquence dapparition de signes de "fragilité" selon le taux de CD4 et 3 périodes calendaires (1994-1995, 1996-1999, et 2000-2005)29, ainsi que le risque de sida ou décès après initiation dun traitement par HAART selon la présence de "fragilité" à la mise au traitement30. La "fragilité" est un syndrome clinique associé à lâge, et identifie un sous-groupe de sujets à risque dhospitalisation, de chute, de handicap dans les tâches de la vie quotidienne, et de décès31. Les auteurs ont tout dabord observé que les sujets infectés par le VIH manifestaient un syndrome de fragilité plus de 10 ans plus tôt que les sujets non infectés. Parmi les sujets infectés (n = 1046), le syndrome de fragilité était significativement associé au taux de CD4 lorsque celui-ci était inférieur à 350 cellules/mm3, indépendamment de facteurs tels que lâge, le niveau déducation, lindice de masse corporelle, la déclaration dun sida, et la période calendaire. Leffet initial de la période calendaire dans le modèle univarié (risque plus important de présenter un syndrome de fragilité en 1994-1995 par rapport à 2000-2005) disparaissait après ajustement sur le taux de CD4. Enfin, parmi les sujets infectés ayant initié un traitement par HAART et sans sida à linitiation du traitement (n = 530), les sujets "fragiles" à linitiation du traitement étaient plus à risque de présenter un sida ou de décéder par la suite, comparativement aux sujets non "fragiles", y compris après ajustement sur le taux de CD4, la charge virale, lâge, lindice de masse corporelle, le niveau déducation et les revenus (RR = 1,9).LE MOT DE LA FIN
Avant 1996, la faible espérance de vie des personnes infectées par le VIH ainsi que le jeune âge à la contamination des populations à risque conduisait à une population infectée relativement jeune. Aujourdhui, compte tenu, entre autres, des succès de la multithérapie allongeant considérablement lespérance de vie des personnes infectées, la proportion de sujets âgés de plus de 50 ans parmi la population infectée a plus que doublé par rapport à 1994 aux Etats-Unis32.
Dans un tel contexte de redistribution de la pyramide des âges dans une population infectée par le VIH et ayant accès aux traitements, le train publié par Coffin dans la revue AIDS en 1996 représentant le cours de linfection par le VIH33 peut désormais en cacher un autre : le processus de vieillissement.
Même si, par définition, ce processus commence dès la naissance, la morbidité qui lui est associée ne commence à se manifester en population générale quà partir denviron 65 ans, seuil à partir duquel la majorité des enquêtes de cohorte dans le domaine de la gériatrie recrute leurs sujets. La Conférence de Toronto, bien que discrète en termes de communications orales sur le sujet, a donné loccasion de montrer à un public a priori non averti, que les compétences diverses dans le domaine de la gériatrie allaient devoir, dans un proche avenir, être sollicitées afin de répondre à de nouveaux besoins en termes de prise en charge clinique et thérapeutique.
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