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n°129 - Automne 06
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La circoncision peut-elle constituer une méthode de prévention pour diminuer significativement le nombre de nouvelles infections par le VIH ? Au-delà des données scientifiques elles-mêmes, présentées dans ce numéro par Bertran Auvert, la question fait débat.
Le sujet avait déjà tenu la vedette lors de la conférence de lInternational Aids Society en juillet 2005 à Rio de Janeiro, avec la présentation de létude menée à Orange Farm, en Afrique du Sud. Léquipe dirigée par Bertran Auvert avait montré un taux de protection de 60% vis-à-vis de linfection par le VIH chez les jeunes adultes qui avaient bénéficié dune circoncision pratiquée par des médecins dans le cadre de létude. Lors de la XVIe Conférence internationale sur le sida à Toronto, la question a été de nouveau évoquée par les scientifiques, notamment lors dune session scientifique parallèle1 et dun symposium de lANRS2, mais aussi par les personnalités de marque invitées, Bill Gates et Bill Clinton.
LES NATIONS UNIES PRÉPARENT LE TERRAIN
De même, alors que les deux autres études sur la circoncision, conduites en Ouganda et au Kenya, ne prendront fin quen juillet et septembre 2007, les organisations internationales - Organisation mondiale de la santé (OMS), Unicef, Fonds des Nations Unies pour la population et Onusida - ont dores et déjà dû prendre des positions de principe. Dans un communiqué publié à Toronto le 17 août, ces organismes expliquaient quils "nont pas modifié leur position actuelle et quils ne recommandent toujours pas la circoncision aux fins de la prévention du VIH. Toutefois, les Nations Unies reconnaissent limportance danticiper et de se préparer à léventualité dune demande accrue si les essais actuels venaient à confirmer laction protectrice de la circoncision".
Evoquant la modélisation mathématique qui a été faite de limpact potentiel de la circoncision en partant dun taux de protection de 60%3, les Nations Unies expliquent que "le nombre dinfections et de décès liés au VIH pourrait, en une vingtaine dannées, diminuer considérablement en Afrique subsaharienne si ce niveau de protection se confirmait et si la pratique de la circoncision se généralisait". En réponse à nos questions, le nouveau directeur du département sida à lOMS, Kevin De Cock, a jugé les donnés scientifiques "très convaincantes, même si nous ne disposons pour linstant que des résultats dune seule étude randomisée. Si ces résultats sont confirmés par une autre étude, alors nous organiserons une réunion en urgence pour analyser ces données, notamment le taux de protection retrouvé, et formuler des recommandations".
Catherine Hankins, conseillère scientifique en chef à lOnusida, insiste sur le fait que "si la circoncision savère efficace, il faudra la considérer comme lun des éléments dun ensemble de mesures de prévention du VIH". Dores et déjà, lOMS et lOnusida préparent le terrain à lajout de ce moyen de prévention à la panoplie existante. Un plan de travail des Nations Unies sur la circoncision a été élaboré avec le soutien financier des Instituts nationaux de la santé aux Etats-Unis, du secrétariat de lOnusida, de lANRS française et de la Fondation Bill et Melinda Gates.
Le plan prévoit des outils dévaluation que les pays concernés pourraient utiliser pour apprécier la prévalence de la circoncision, les taux deffets indésirables survenant lors de cette intervention, et son acceptabilité. De plus, il comprendra des outils dinformation, un manuel chirurgical, des recommandations sur la formation des personnels, lévaluation des ressources nécessaires et la modélisation de limpact potentiel sur lépidémie, tout en prenant en compte les droits humains, notamment en ce qui concerne le consentement des adolescents pour un geste chirurgical.
On le sent bien, à moins dune surprise, il semble probable que la question de la circoncision va rapidement passer du statut de données scientifiques en cours dévaluation à celui dune intervention de santé publique dont il faudra apprécier le rapport coût-efficacité, la pertinence et la faisabilité selon les situations locales.RÉSERVES
La discussion à ce sujet sest déroulée à Toronto dans le contexte du grand retour de la prévention. Alors que le centre de gravité des conférences précédentes, en particulier depuis celle de Durban en 2000, avait été la question de laccès aux traitements, Toronto a marqué un recentrage et un rééquilibrage. Une sorte de consensus sest dégagé pour considérer quil nest pas possible de modifier significativement et espérer inverser le cours dune épidémie où 11000 nouvelles infections se produisent chaque jour sans interventions préventives, même partiellement efficaces. Doù la place quont tenu dans les discours des uns et des autres la circoncision, les microbicides et les recherches sur un vaccin préventif.
A première vue, la circoncision semble lintervention qui réunirait le plus rapidement les conditions pour être mise en pratique. Cest une intervention unique, comme lest dans beaucoup de cas une vaccination. Cest une pratique qui est déjà répandue, même si cest de façon très disparate à travers le monde. Pratiquée dans de bonnes conditions dhygiène et dasepsie, elle nest pas grevée par un nombre important deffets indésirables. Enfin, un certains nombre darguments scientifiques existent pour expliquer la protection partielle conférée par la circoncision, comme la rappelé lors dune session plénière Gita Ramjee4 : le prépuce contient beaucoup de cellules cibles pour le VIH, qui disparaissent donc avec la circoncision et la kératinisation de la surface du gland diminue la pénétration des agents dinfections sexuellement transmissibles (IST).
Cependant, un certain nombre de réserves doivent être formulées sur la circoncision utilisée comme méthode préventive. Certes, quelques commentaires lors de la session parallèle parlaient de la circoncision comme dune "mutilation sexuelle" - une assimilation aux mutilations dont sont victimes les femmes qui peut paraître quelque peu déplacée. Lessentiel est ailleurs.
Tout dabord, les disparités dans la pratique, souvent entre différentes ethnies dans une même région en Afrique subsaharienne, renvoient à des réticences culturelles dont il ne faut pas sous-estimer le poids. Ensuite, la circoncision dun jeune adulte est loin dêtre un geste aussi simple que la circoncision rituelle du nouveau-né. Chez ladulte, le saignement est nettement plus important et la pose de points de suture est nécessaire. Cest dailleurs pour cette raison que dans limmédiat après-circoncision, le risque de contracter une IST est augmenté chez lhomme circoncis. Chez ladulte comme chez lenfant, elle doit être effectuée dans des conditions dhygiène rigoureuse, mais elle ne serait pas praticable dans les pays en développement si elle ne devait être faite que par des médecins. Cest pour cela que Bertran Auvert, notamment, défend le besoin de développer une nouvelle technique de circoncision et dy former des personnels non médecins.RISQUES
Car le risque existe bel et bien, comme ce serait le cas pour dautres interventions préventives nayant quune efficacité partielle, dune demande excédant les capacités réelles dapplication sur le terrain. Il nest pas difficile dimaginer la dimension catastrophique quaurait le développement de circoncisions à la sauvette, activité qui pourrait devenir très rémunératrice et donc attirer des aigrefins.
Plus généralement, la circoncision ne saurait être considérée comme un moyen de prévention universel. Elle concernerait les pays où la transmission hétérosexuelle est dominante, où le taux de circoncision actuel est bas (autrement il y aurait peu de bénéfice à en attendre) et où la prévalence du VIH est élevée.
A Toronto, plusieurs voix se sont donc élevées pour réclamer des études de recherche opérationnelle pour prendre en compte tous les effets pervers possibles dune politique de circoncision massive et apprécier le plus justement possible la faisabilité dune telle mesure.
Si les comportements de désinhibition et de prise de risque ne semblent pas être mis en évidence pour le moment dans les essais cliniques, on ne peut écarter léventualité que le fait dêtre circoncis soit un prétexte de plus pour certains hommes daffirmer à leurs partenaires quil est inutile dutiliser un préservatif. "La circoncision resterait un moyen de prévention dont les hommes ont la maîtrise", a rappelé Bill Gates lors de la cérémonie douverture de la conférence de Toronto. Néanmoins, les résultats de létude en cours en Ouganda pour évaluer limpact de la circoncision sur le taux dinfection des femmes sont attendus avec impatience. Ils devraient être connus à la fin 2007. En tout état de cause, elle ne saurait constituer un moyen de prévention majeur du point de vue des femmes.
Il est à noter que si leffet de la circoncision sur le risque de transmission lors de relations sexuelles entre hommes a suscité quelques travaux, il na pour linstant fait lobjet daucun essai clinique.
1 - "Male circumcision : Is it time to act ?",
TUAC02
2 - ANRS,
Satellite "New perspectives in HIV prevention : From research to action in developing countries",
TUSA22
3 - Williams B. et al.,
"The Potential Impact of Male Circumcision on HIV in Sub-Saharan Africa",
PLoS Med, 2006, 3(7)
4 - Ramjee G.,
"Microbicides and other prevention technologies",
TUPL02