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n°127 - avril/mai 06
Arnaud Lerch
Centre de recherche sur les liens sociaux (Paris V / CNRS)
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Methods of HIV Disclosure by Men Who
Have Sex with Men to Sexual Partners |
Comment et pourquoi les personnes séropositives informent-elles leurs partenaires de leur statut sérologique ? Les sciences sociales jusqu'à présent ont surtout questionné les déterminants de la révélation ou du silence. L'étude qualitative présentée ici prend plutôt pour objet les stratégies utilisées pour cette information, et leurs déterminants, chez des homosexuels séropositifs.
Cet article rend compte des résultats dune recherche de sociologie qualitative qui vise à établir une typologie des manières de réveler sa séropositivité à ses partenaires sexuels par lanalyse dentretiens semi-directifs auprès dhommes ayant des pratiques homosexuelles. Partant du constat que labsence de révelation de sa séropositivité contribue de manière importante au développement de lépidémie de sida en empêchant ladoption de mesures de prévention adaptées, cette recherche se propose dexplorer la varieté des stratégies déployées par les hommes concernés pour partager linformation avec leurs partenaires.
Divulguer ou nonUne part importante de la recherche en sciences sociales sest intéressée jusquà présent au statut des personnes à qui lon révèle sa séropositivité (partenaires, proches, famille etc.), ainsi quà la proportion des partenaires sexuels informés avant le rapport sexuel, et ce avec des résultats variant énormément selon les études et les périodes : Hays rapporte par exemple un taux de divulgation aux partenaires privilégiés de 98%1, tandis que les taux de divulgation aux partenaires sexuels varient selon les études de 89%2 à 48%3. Les dernières études parlent elles dun taux de divulgation au partenaire sexuel de 60%4, et de 75,7% au dernier partenaire sexuel5. La recherche dont il est question ici sintéresse moins à la proportion des personnes révélant leur statut sérologique, quaux stratégies individuelles mises en places par les hommes concernés pour faire connaître leur maladie. Un des objectifs affichés de cette recherche est de fournir aux personnes concernées, aux acteurs de prévention ainsi quaux professionnels de santé des outils pédagogiques pour faciliter une divulgation "réussie" de linformation.
Les 57 hommes séropositifs dont le discours fournit le matériau danalyse de cette recherche ont été recrutés dans une grande ville du Midwest américain par le biais dassociations en rapport avec le VIH ou dévénements tels que Gay Pride ou Aids Walk. Les critères dinclusion dans lenquête sont volontairement larges puisquils concernent potentiellement tous les gays séropositifs ayant, dans les trois années précédents lentretien, "eu des comportements sexuels qui impliquent une décision sur le fait de révéler ou non son statut sérologique". Léchantillon est composé dhommes sans emploi au moment de lentretien pour 64% dentre eux, afro-américains pour 51%, entre les âges de 21 et 57 ans (âge médian 38 ans), diagnostiqués séropositifs depuis une période allant dun mois à 21 ans (durée médiane 56 mois) et avec un niveau déducation assez élevé pour 47% dentre eux.
Léchantillon ainsi selectionné est réparti en trois groupes selon leur propension à révéler leur séropositivité à leurs partenaires sexuels, de façon à ne pas surreprésenter dans lanalyse proposée les hommes communiquant le plus facilement sur leur maladie. Ainsi sur le total, 23 hommes disent navoir "révélé à personne ou à très peu" de leurs partenaires leur séropositivité (soit moins de 20% des partenaires informés sur les trois années précédentes), 14 hommes lont "révélé parfois" (entre 20 et 80% des partenaires informés) et 20 hommes à "la majorité ou tous" (plus de 80%).
StratégiesLes hommes, interrogés sur leurs trois dernières rencontres sexuelles, décrivent les méthodes utilisées pour évoquer leur statut sérologique lorsquils ont décidé den informer leurs partenaires sexuels. Les auteurs de larticle décrivent cinq grand types de stratégies dont la première est ce quils appellent la divulgation "de but en blanc" consistant dans lexpression directe de sa séropositivité au partenaire sans préparation particulière. Cette stratégie, si elle offre lavantage de savoir rapidement à quoi sen tenir quant à la perception du partenaire, peut néanmoins savérer coûteuse pour lestime de soi, si elle provoque une réaction de rejet aussi frontale que lannonce elle-même. Aussi les hommes concernés lutilisent-ils souvent, lorsquils le font en face-à-face, dans un environnement considéré comme favorable, tels que dans lespace public (restaurants, bars, boîtes de nuits etc.) ou entourés damis. Ils atténuent ainsi les risques de réaction négative et de violence possibles associés à la révélation, ou saménagent des portes de sortie pour la rencontre dautres partenaires potentiels. Cette même crainte associée aux coûts possibles anticipés de la révélation en face-à-face (refus de rapports sexuels, fin de relation, violence) incite un certain nombre à introduire une distance protectrice par le biais de lutilisation de chat rooms pour la divulgation "de but en blanc".
La deuxième stratégie utilisée pour limiter les effets parfois anxiogènes de lapproche précédente consiste selon les auteurs à "préparer le terrain", cest-à-dire à envoyer des indices préalables à lannonce en tant que telle. Il peut sagir par exemple de faire des allusions verbales au thème général du sida pour évaluer les sentiments de lautre à légard de la maladie, ou de fournir à lautre des "indices symboliques" comme de la documentation ou des boîtes de médicaments quon aurait laissé traîner pour susciter les questions sur le sujet. Ce type de stratégie a lavantage de ne pas constituer la révélation de sa séropositivité en événement, et de linclure dans le flux quotidien des interactions. De même, évoquer demblée sur un profil de rencontre sur Internet son statut sérologique permet deuphémiser la dimension volontariste de lannonce, en faisant de la maladie une donnée biographique parmi dautres (la réponse positive à la question "As-tu lu mon profil ?" par exemple valant comme acceptation implicite de la maladie), et dexclure a priori la rencontre de partenaires sexuels à qui la situation pose un problème. Commencer par demander à son partenaire son statut sérologique, ou insister sur lutilisation du préservatif lors des premiers rapports sexuels sont autant de tactiques rhétoriques utilisées par ces hommes et identifiées par les auteurs comme des façons de "préparer le terrain" pour la divulgation.
Le troisième type dapproche, qualifiée d"indirecte", est employée par les hommes estimant que laffirmation ouverte de sa séropositivité nest pas nécéssaire ; soit quils pensent que leurs allusions ont été comprises, soit quils estiment que, comprises ou non, elles sont une forme suffisante de divulgation, leur rôle nétant pas de sassurer de la bonne réception du message. La fonction dune allusion comme "Ce quon fait nest pas safe !" par exemple, nest pas tant dans ce cas de préparer la révélation que de léviter en tant que telle.
Une quatrième stratégie identifiée par les sociologues dans le corpus dentretiens consiste à utiliser des tiers pour "faire tampon" et prendre en charge la révélation du statut sérologique, limitant ainsi les coûts anticipés de lannonce.
Enfin, la dernière technique consiste à "chercher des semblables" : selon la définition des auteurs, cette façon de faire diffère du sérotriage en ce que ces hommes ne recherchent pas uniquement des partenaires séropositifs, mais plus globalement des personnes qui, trouvées par le biais de groupes de paroles ou dévénements autour du sida, sont dejà sensibilisés à la question et sont mieux à même, comparativement, de recevoir linformation de façon sereine.
DéterminantsLa typologie proposée ici a pour intérêt principal de donner à voir la variété des stratégies individuelles de révelation de sa séropositivité aux partenaires sexuels. Les déterminants du choix de lune par rapport à lautre sont quant à eux moins bien explorés dans larticle. Les auteurs les rapportent à la conjonction complexe de la personnalité de lindividu, des circonstances de la rencontre et de la nature de la relation au partenaire. Si la taille de léchantillon ne permet pas détablir des corrélations claires, ils esquissent néanmoins quelques hypothèses. Pour ce qui est de la personnalité des hommes interviewés, ils notent une corrélation entre le choix privilégié de types de stratégies "de but en blanc" et le fait davoir fait part de sa séropositivité à "la majorité ou tous leurs partenaires", ce qui semble indiquer une plus grande acceptation individuelle de la maladie, un plus haut degré dactivisme, ou bien lexpérience possible dun plus grand nombre de rejets consécutifs à la révélation.
Le fait de "préparer le terrain" ou dutiliser des tiers "tampon" renverrait plutôt quant à lui à des profils dhommes plus isolés socialement, plus craintifs du rejet et "préférant le rôle passif dans la relation sexuelle" - ce dernier critère, cité uniquement à cet endroit de larticle, ne faisant pas lobjet dune analyse particulière. En ce qui concerne les données contextuelles influençant la manière de faire connaître sa maladie, les auteurs notent que certains environnements de consommation sexuelle tels que saunas ou lieux de drague, par les normes implicites quant au risque dinfection VIH qui y circulent, peuvent aider à "préparer le terrain" ou, selon les cas, encourager des stratégies dallusions indirectes. Quant au lien entre la nature de la relation au partenaire et la stratégie adoptée, dont on peut à juste titre présumer quelle nest pas sans conséquence, les auteurs soulignent quune relation ponctuelle augmente la probabilité de divulgation "de but en blanc", tandis que lanticipation dune possible intimité future avec le partenaire favorise des stratégies de report du sexe, et le déploiement de techniques de "préparation du terrain" de façon à tester le degré dacceptation de la personne rencontrée.
La nature même de cette recherche par entretiens nautorise pas la généralisation quant au lien entre les stratégies de divulgation choisies et les différents types de profils, ou de relations en jeux dans les interactions. On peut néanmoins regretter que les justifications fournis par les interviewés pour expliquer leurs choix ne soient pas explorées plus avant et mis en lumière dans larticle si ce nest sur le registre, certes important mais en partie réducteur, de la crainte du rejet ou de la violence. On pense par exemple à lensemble des justifications dordre "éthique", ou en termes de construction imaginaire du risque, qui entourent certainement une partie des stratégies dites "indirectes". De ce point de vue, puisque le critère de recrutement est davoir "eu des comportements sexuels qui impliquent une décision sur le fait de révéler ou non son statut sérologique" aux partenaires sexuels, il aurait été sans doute intéressant dune part de comprendre quels comportements sexuels impliquaient pour eux une telle décision, et dautre part, lorsque le choix a été de ne rien dire, de donner à voir la dynamique relationnelle à loeuvre dans de telles décisions.
1 - Hays RB, McKusick L, Pollack L
"Disclosing HIV seropositivity to significant others"
AIDS, 1993, 7, 425-431
2 - Schnell DJ, Higgins DL, Wilson RM, et al.
"Mens disclosure of HIV test results to primary sex partners"
Am J Public Health, 1992, 82, 1675-1676
3 - Perry S, Ryan J, Fogel K, et al.
"Voluntarily informing others of positive HIV test results : Patterns of notification by infected gay men"
Hosp Community Psychiatry, 1990, 41, 549-551
4 - Stein MD, Freedberg KA, Sullivan LM, et al.
"Disclosure of HIV-positive status to partners"
Arch Intern Med 1998, 158, 253-257
5 - Niccolai LM, Dorst D, Myers L, et al.
"Disclosure of HIV status to sexual partners : Predictors and temporal patterns"
Sex Transm Dis, 1999, 26, 281-285