TranscriptaseRevue critique
de l'actualité scientifique internationale
sur le VIH
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n°125 - janvier 06

 


Edito n°125

 

Mélanie Heard

Gilles Pialoux








 

 

Un changement de paradigme
peut en cacher un autre !
N’est-il pas temps de penser le passé de cette épidémie qui dure et s’étend dans le monde depuis 25 ans*? Un passé en forme de constat: l’épidémie VIH progresse sans rémission, les nouvelles contaminations s’accroissent; les pratiques à risque augmentent dans certains "groupes de transmission" ; les décès stagnent; les diagnostics tardifs sont plus fréquents ; etc. Ce constat fait aux Etats-Unis n’est pas très différent de celui fait ici par l’InVs ou le CNS (voir l’analyse de Gilles Raguin dans ce numéro).
Aujourd’hui on ne peut que s’interroger sur le refus, au nom de l’exceptionnalisme, d’utiliser dans la lutte contre le VIH les outils standardisés de la lutte contre les maladies infectieuses - entre autres : dépistage en routine et notification des partenaires (ndlr : à "dépistage systématique" on préfèrera l’habillage sémantique du "dépistage en routine", comme à "groupe à risque" fut substitué "groupe de transmission", d’"homosexuels" en "MSM"... à moins qu’en finir avec l’exceptionnalisme commence par en finir avec ces nomenclatures caricaturales ?).
Contre ceux qui font aujourd’hui la promotion de ces outils de santé publique, à commencer par l’OMS et Kevin de Cock, la riposte est là, toute prête : "à quoi bon dépister des individus qui n’auront que la souffrance d’être stigmatisés en échange de ce savoir ? Stigmatisation renforcée comme de bien entendu par la notification..."
Comme si jusqu’ici le risque de stigmatisation n’était bien souvent pris en compte qu’au détriment du combat contre le risque sanitaire, toujours au nom d’un exceptionnalisme qui a opposé éthique et démarche de santé publique. Cantonnant au passage l’éthique du côté des libertés individuelles - comme si la défense du bien commun n’était pas, elle aussi, un impératif éthique !
Revenons-en aux sources de cet exceptionnalisme. Il s’agissait de remplacer le paradigme hygiéniste de santé publique par un paradigme humaniste fondé sur la solidarité entre malades et non-malades. A l’image de la vie et de l’œuvre de Jonathan Mann, ce changement de paradigme est inachevé. Selon lui, la prévention du risque de stigmatisation n’était qu’un outil, une étape dans la défense du bien commun : "Dans les années 1980, nous avons appris et nous avons enseigné qu’il fallait éviter la discrimination et la stigmatisation à l’égard des personnes infectées, et cela pour le bien de tous. Plus récemment, nous avons découvert qu’au-delà du concept limité de lutte contre la discrimination, il était une vertu plus positive et plus active, le respect des droits et de la dignité de l’homme, un esprit de tolérance en action. Mais, au-dessus du combat contre la discrimination et pour la tolérance, il existe, plus élevé encore, celui de la solidarité."**
Au-dessus du combat contre la stigmatisation, plus élevé encore, celui de la défense collective, par les malades et par les non-malades, de la santé publique : un effort solidaire pour le bien de tous, à savoir - faut-il ici le rappeler - la réduction des transmissions. Au-delà des dogmatismes et des schémas qui ont atteint leurs limites.



* pour reprendre l’expression de Daniel Defert dans l’ouvrage d’Eric Favereau, Nos années sida, 25 ans de guerre intime, La Découverte, 2006
** Jonathan Mann, Ve Conférence mondiale sur le sida, Montréal, 1989