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n°122 - mai/juin 05

 


INDE

Centre de recherche cultures, santé, sociétés, Université Aix-Marseille 3

 

Ashley Ouvrier


 








Le point de vue d'une anthropologue sur les mobilisations anti-amendement des associations indiennes de lutte contre le sida.

 

Avec un taux de prévalence national estimé à moins de 1% mais une population de plus d’un milliard d’habitants, l’Inde est aujourd’hui la seconde population la plus touchée par le VIH dans le monde, après l’Afrique du Sud. Longtemps, comme dans de nombreux pays en voie de développement (PVD), en raison du coût extrêmement élevé des médicaments, seule une minorité de patients infectés par le VIH pouvait avoir accès aux traitements antirétroviraux (ARV). En 2001, lorsque la firme pharmaceutique indienne Cipla proposait au gouvernement de produire le générique d’un triple cocktail d’ARV pour un coût annuel de 350 dollars par patient, elle bouleversait littéralement l’organisation et les perspectives de soins dans le pays1. Aujourd’hui, grâce à des accords commerciaux établis entre le National Aids Control Organisation (NACO) et les producteurs de génériques indiens, plusieurs programmes pilotes d’accès gratuits aux ARV ont été mis en place2. La récente décision du gouvernement de réformer, suite à la demande de l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC), la loi de 1970 qui permettait la production de ces médicaments, menace par conséquent la vie de milliers de personnes infectées par le VIH/sida en Inde. Le 26 février 2005, alors que se tenaient des rassemblements à Paris et à Washington contre la réforme, en solidarité avec tous les PVD dépendant du marché indien, la mobilisation s’organisait à Chennai (anciennement Madras) pour défendre les droits des personnes vivant avec le VIH (PvVIH) en Inde3.

Depuis le premier cas d’infection VIH dépisté en 1986, au Tamil Nadu, de nombreuses associations et ONG se sont investies dans la lutte contre le VIH/sida en Inde4. La ville de Chennai (capitale du Tamil Nadu), qui dispose aujourd’hui des programmes de prévention et de soins parmi les plus reconnus du pays, fut l’un des points névralgiques de ce mouvement5. Créé à Chennai en 1997, l’Indian Network of People living with HIV/Aids (INP+) est aujourd’hui un réseau national qui décline ses activités dans les domaines de la prévention, du counseling et de la coordination, et se revendique comme le porte-parole des personnes infectées par le VIH en Inde6. INP+ a lancé en février un appel au rassemblement au centre de la ville de Chennai, dans le quartier de Chepauk, avec d’autres associations locales : la Social Welfare Association for Men (SWAM), qui travaille en particulier avec les populations homosexuelles de Chennai, le groupe de support féminin Positive Women Network of south India (PWN+), l’ONG South India AIDS Action Programme (SIAAP), et YRG Care, une ONG qui a la spécificité d’être à la fois une structure de soins, un lieu de formation et un centre de recherche en sciences sociales et en médecine7.

Chennai, le 26 février 2005 : une petite installation faite de bois de coco, de tapis et de tissus colorés, est mise en place devant les murs du bâtiment gouvernemental, recouverts d’affiches anti-amendement (voir ci-contre). Emancipés de nombreuses conventions sociales en vigueur en Inde, hommes et femmes de castes et de religions différentes se saluent chaleureusement pendant qu’un homme kothi8 vêtu d’un sari bordeaux les invite à s’asseoir. Au milieu des slogans répétés en anglais et en langue tamoule, des manifestants viennent prendre la parole. Certains décrivent les débuts de l’épidémie du sida en Inde et rappellent la véritable révolution qu’ont connu les PvVIH avec l’accès aux ARV. D’autres expliquent que même si les médicaments conservaient leur prix actuel, beaucoup d’Indiens ne pourraient toujours pas acheter leur traitement. Enfin, fait encore relativement rare en Inde, des personnes infectées par le virus ont choisit de parler dans la rue à visage découvert. "Nous devons dire non à l’amendement. Je suis séropositif et je ne pourrai peut-être plus payer mes médicaments si cet amendement passe - et ceci n’est pas seulement valable pour le sida. J’ai aussi ma mère qui est atteinte d’un cancer et le prix du traitement peut aussi augmenter pour elle", explique ainsi le kothi.

Bien que l’on soit tenté de comparer la manifestation de Chennai aux mobilisations qui se sont déroulées le même jour à Paris et à Washington sur l’initiative d’autres ONG, il est important de rappeler qu’en Inde, les ONG investies dans la lutte contre le VIH travaillent dans un contexte culturel et social tout à fait spécifique. Les différentes modalités de l’organisation de la lutte contre le VIH, du dépistage à la promotion des préservatifs en passant par le suivi médical des PvVIH par exemple, s’organisent au sein de la trame complexe des inégalités de classes, de castes et de genres qui marquent la société. Au Tamil Nadu comme dans la plupart des états du pays, l’épidémie bouscule le langage conventionnel sur la sexualité, et met notamment à jour l’importance et la variété des pratiques extra-maritales. Le VIH/sida déconstruit, en particulier, l’image sacrée du mariage arrangé qui est une norme sociale fondamentale en Inde9. Ainsi, bien que les études du NACO montrent que 98 % des infections se font par voie sexuelle (hétérosexuelle et homosexuelle), et que les femmes au foyer sont de plus en plus touchées, les discriminations au travail et dans certaines institutions médicales ainsi que l’expulsion du milieu familial ou marital sont encore les corollaires de la révélation du statut sérologique. Le combat pour un meilleur accès aux traitements ARV est aujourd’hui, comme le rappelle S. Jeypaul, directeur de projet au sein de l’INP+, inséparable du travail de prévention et de sensibilisation au VIH.

La manifestation du 26 fevrier 2005 à Chennai qui réunissait au nom du droit universel à la santé des personnes infectées par le virus et des acteurs de terrain (travailleurs sociaux, counselors, chefs de projet...) doit par conséquent être lue pour ce qu’elle représente : une initiative encore marginale en Inde, fruit de personnes militantes et engagées.



1 - Singhal A, Rogers EM
Combatting AIDS - Communication strategies in action,
Sage Publications, New Delhi, 2003
2 - Over M et al.
HIV/AIDS Treatment and Prevention in India
World Bank, Washington, 2004
3 - A propos de l’organisation de la lutte indienne anti-amendements, voir
www.gcaipa.org/ ;
à propos de l’organisation de la lutte internationale, voir
http://insaaf.aidindia. org/patents_petition.html, et http://msf.org
4 - Nairan SP
Aids in Asia - A challenge Ahead
WHO Sage publications, New Delhi, 2004
5 - Bourdier F
Of research and Action. Contribution of Non Governmental Organizations and social scientists in the fight against HIV/AIDS Epidemic in India
FIP Editions, 1998
6 -
www.inpplus.net
7 -
www.yrgcare.org
8 - Kothi est un terme d’origine Telugu, la langue vernaculaire de l’Andra Pradesh, qui est utilisé en Asie du sud pour définir les hommes qui se féminisent afin de mettre en évidence leur préférence sexuelle pour les hommes.
9 - Bourdier F
Sexualité et Sociabilité en Inde du sud - Familles en péril au temps du sida
Karthala, 2001