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n°119 - décembre/janvier 2005

 


Le Fonds mondial vu du terrain

 

Louis Auguste Boa II

Collectif des ONG de lutte contre le sida de Côte d'Ivoire

 








Transcriptases poursuit sa collecte de points de vue sur le Fonds mondial de lutte contre le sida, la malaria et la tuberculose. Gilles Raguin avait commenté l'étude critique parue dans The Lancet, à quoi Michel Kazatchkine avait répondu dans le dernier numéro. Place à présent au point de vue d'un représentant du terrain, avec le témoignage, encourageant mais ferme, de Louis Auguste Boa, président du Collectif des ONG de lutte contre le sida de Côte d'Ivoire.

 

Mon avis sur l’initiative, l’organisation et la gestion du Fonds mondial est globalement positif. Il reste attendu que certaines améliorations doivent être portées à l’organisation globale, pour une gestion plus efficace, efficiente et saine de cette initiative, qui est à bien des égards révolutionnaire dans ses fondements et dans son approche.

Un outil exceptionnel : le partenariat

En effet, ce Fonds vient bouleverser l’orthodoxie en matière de mise en place d’initiatives de cette ampleur, et surtout en ce qui concerne l’organisation et la gestion à l’échelle des pays. En effet, nous notons le grand intérêt accordé aux partenariats au niveau de toutes les instances du Fonds, aussi bien à l’échelle internationale qu’aux échelles nationales. En Côte d’Ivoire par exemple, les diverses institutions publiques compétentes, les partenaires internationaux (qu’ils soient bilatéraux ou multilatéraux), les organisations du système des Nations-unies, les représentants des entreprises privées, les représentants de la société civile: l’ensemble de ces partenaires ont participé à l’élaboration du projet, à la mise en place des organes et des procédures de fonctionnement. Tous participent de façon solidaire au fonctionnement du Fonds. Par exemple, c’est le Collectif des ONG de lutte contre le sida en Côte d’Ivoire (COSCI), le Réseau Ivoirien des ONG et associations de personnes vivant avec le VIH (RIP+) et les principales centrales syndicales, qui avons rédigé, avec l’appui du PNUD et de l’Onusida, tout le volet communautaire du programme du Fonds mondial, actuellement mis en oeuvre. Ceci a permis que nos besoins spécifiques en matière de formation, d’activités de prévention et de prise en charge globale des personnes infectées et affectées soient pris en compte. Je me souviens que l’arbitrage n’a certes pas été facile pour faire adopter l’ensemble de ces lignes, mais nous avons réussi. Nous avons par ailleurs veillé à élargir la gamme des cibles bénéficiaires: orphelins et enfants vulnérables, jeunes scolarisés, déscolarisés ou non scolarisés, femmes, religieux, femmes libres, médias: toute la population a pu ainsi être prise en compte.
Nous participons aussi activement à l’animation des différents organes du Fonds: Comité national de coordination du Fonds, qui est notre CCM national, Groupe restreint de travail, Comité d’analyse et de sélection des projets (CASEP), et Groupe technique d’examen des projets (GTEP). Je profite de l’occasion pour remercier l’ensemble des membres du GTEP qui ont permis à la Côte d’Ivoire de bénéficier de ces fonds.

Des acquis essentiels

Comme acquis fondamental, relevons l’accès progressif d’un plus grand nombre de personnes infectées aux antirétroviraux (ARV). Il est vrai que le processus d’extension de la prise en charge nous semble trop lent. Les personnes infectées attendent et sont impatientes. Et le programme d’accès aux traitements doit selon nous couvrir les grandes régions du territoire national, aussi bien en zone gouvernementale qu’en zone sous occupation. Aucune raison ne doit limiter l’accès de tous aux soins.
N’oublions pas que selon l’initiative "3 by 5", ce sont environ 66000 Ivoiriens qui devraient avoir accès aux traitements d’ici fin 2005. C’est un droit fondamental. Aussi convient-il de prendre toutes les mesures pour la réalisation de cet objectif. Félicitons au passage le plaidoyer de l’ensemble des partenaires et acteurs qui ont favorisé l’accès financier aux ARV et aux examens biologiques. Par ailleurs, le test de dépistage est désormais gratuit en Côte d’Ivoire.
Il est vrai que 5000 francs CFA par trimestre pour les personnes sous ARV, c’est encore cher pour certaines catégories de personnes ; mais reconnaissons tout de même que c’est un grand pas réalisé aujourd’hui, surtout avec des conditions plus avantageuses pour les femmes enceintes et les enfants. Nous sommes sûrs que la contribution financière pour les personnes infectées ira en diminuant. Nous avons à l’occasion été conforté quant au rôle fondamental de la société civile et en particulier des ONG et des personnes vivant avec le VIH pour ce type de plaidoyer. Nous demeurons tout de même vigilants sur l’importance de la nutrition, de l’éducation thérapeutique et de l’exercice d’une activité économique pour plus de réussite dans la prise en charge des personnes infectées. Et ici, les organisations communautaires devront être soutenues pour jouer pleinement ce rôle. Notons globalement que des lignes budgétaires existent pour ce genre d’activités.

Mais des risques sous-estimés

Au niveau des activités communautaires, 25 projets ont un début de financement, après plus d’un an d’accès de la Côte d’Ivoire au Fonds. Cela nous semble insuffisant, et les procédures administratives sont selon nous trop lourdes à l’exécution. Des dispositions sont aujourd’hui prises pour accélérer les procédures, tout en veillant à faire une bonne sélection des différents bénéficiaires et surtout à atteindre les résultats principaux de bonne gestion et d’atteinte des résultats et indicateurs clés retenus. Relevons en outre que certaines communautés n’ont pas soumis suffisamment de projets ; c’est le cas par exemple des organisations religieuses et syndicales, ainsi que des entreprises.
Nous pouvons dire que le Fonds est maintenant bien lancé, mais avec tout de même un grand retard dans l’exécution des activités, vu le temps passé à asseoir les structures et établir les mécanismes. Attention, il y a un risque pour le récipiendaire principal (le PNUD) à se conduire comme un bailleur de fonds avec ses exigences et une gestion unilatérale. Ce n’est pas le principe du Fonds. La vision, le leadership et les orientations globales sont l’affaire du Comité national de coordination, comme le stipule le décret de création et de fonctionnement du Fonds en Côte d’Ivoire. Par exemple, la décision de l’adoption définitive des projets communautaires par le CASEP aurait du être prise par le Comité national de coordination. En outre, les décisions d’achats des matériels médicaux, des médicaments et des différents intrants devront se faire par la partie nationale concernée, en l’occurrence le ministère de la Santé publique et de la population. Le PNUD comme récipiendaire principal et l’Unité de gestion devront avoir le rôle de manager opérationnel, c’est-à-dire de ceux qui font faire. Ceci est important pour le renforcement des capacités managériales des structures et organisations nationales, qui demeure pour nous un objectif essentiel du Fonds.
Ainsi, nous proposons les recommandations suivantes pour une meilleure gestion du Fonds mondial en Côte d’Ivoire :
- Une bonne coordination de l’ensemble des initiatives actuelles, en vue d’une gestion adéquate des ressources : Fonds mondial et PEPFAR par exemple ;
- Une plus grande implication des structures nationales dans le management stratégique et opérationnel des initiatives pour le renforcement de leurs capacités ;
- La disponibilité du Secrétariat administratif du Comité national de coordination et de l’Unité de gestion à communiquer toutes informations utiles à l’ensemble des partenaires, surtout les organisations de la société civile membres du Comité national de coordination ;
- L’achat de matériels médicaux adéquats pour les centres de santé, en veillant à maintenir des avantages comparatifs coûts / qualité, avec la possibilité de les entretenir et de les réparer facilement ;
- L’accès équitable aux traitements pour la grande majorité des personnes infectées, et ce sur l’ensemble du territoire ;
- La simplification des procédures pour l’analyse et l’adoption des projets communautaires. Et cela nécessite la mise en place d’une équipe d’experts en rédaction de projets communautaires pour appuyer les ONG et associations dans le processus de rédaction et de soumission. Une plus grande célérité de l’Unité de gestion dans le traitement des dossiers est nécessaire ;
- L’adoption d’un plus grand nombre de projets communautaires à l’échelle du territoire national, en fonction du budget disponible ;
- L’implication des réseaux d’ONG (COSCI et RIP+) dans le suivi et l’évaluation des initiatives communautaires ;
- Une plus grande implication des réseaux d’ONG dans l’élaboration des modules et dans l’animation des sessions de formation ;
- Une plus grande attention aux activités de suivi à domicile, d’éducation thérapeutique et de prise en charge psychosociale des personnes infectées et affectées ;
- Un plus grand appui aux organisations communautaires suivantes: structures religieuses, organisations syndicales, coopératives et groupements féminins ;
- La réactivation et la motivation du GTEP pour la soumission d’autres projets de qualité concernant le VIH/sida et le paludisme au Fonds mondial.

Attention, la disponibilité présente ou l’annonce des différents fonds et initiatives au niveau international ne devraient pas être l’occasion de réduire les contributions nationales, tant publiques que privées, à la lutte contre le sida. Il convient donc d’accroître les contributions nationales par diverses sources et initiatives: fonds étatiques, mobilisation publique, apports des entreprises et de la société civile...