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n°119 - décembre/janvier 2005

 


Religion et prévention du sida en Afrique centrale

 

Fortuné Franck M’Boussou

CNLS (Brazzaville, Congo)

 








Face à l'épidémie de VIH, les confessions religieuses sont restées pour la plupart muettes. Au Congo-Brazzaville, une récente analyse de situation de l'épidémie du VIH/sida faite dans le cadre du processus de planification stratégique a identifié les obstacles à la mise en oeuvre des mesures de prévention liés aux religions.

 

Plusieurs raisons peuvent expliquer cette attitude des confessions religieuses : d’abord le fait que le VIH/sida était considéré comme un problème de santé, donc intéressant exclusivement les professionnels de santé ; ensuite le fait que les principaux acteurs ont fait de la promotion du préservatif leur cheval de bataille. Face à une telle option qui a tendance à considérer que l’homme est incapable de "maîtriser sa sexualité", les confessions religieuses ont, dans la plupart des cas, préféré le silence à l’action. Manquant, et pour cause, de base théologique en la matière, les leaders religieux ont été confrontés à la difficulté de trouver un langage approprié pour parler du VIH/sida à leurs fidèles. Certaines églises ont même considéré l’infection à VIH comme une "punition de Dieu", laissant ainsi les personnes infectées par le VIH recevoir "le salaire de leur péché".

Du mutisme à la réaction

Cependant, l’importance de la menace que fait peser le VIH/sida sur la survie de l’espèce humaine a obligé les confessions religieuses à réagir. En Afrique centrale, la réaction des confessions religieuses s’est traduite par des déclarations d’engagement tant sur le plan national que sous-régional. Au sein de l’Eglise catholique, les évêques de la sous-région Afrique centrale ont publié, en avril 2001, une déclaration d’engagement dans la lutte contre le VIH au terme d’un colloque tenu à Libreville1. Cette déclaration a été relayée par les conférences épiscopales, notamment au Tchad en octobre 2002 et au Congo-Brazzaville en mai 2003.
A la suite de l’Eglise catholique, le Conseil oecuménique des églises (COE) a lancé, en novembre 2001, "l’initiatique oecuménique de lutte contre le VIH en Afrique". La coordination de cette initiative pour l’Afrique centrale a organisé un atelier sous-régional de réflexion sur la théologie et le sida à Yaoundé en décembre 2002, et a été à la base de la mise en place des coalitions interconfessionnelles en RDC et au Congo-Brazzaville. Au Gabon, les églises dites "de réveil", engagées dans la lutte contre le sida, se sont constituées en un réseau dirigé par le Pasteur Gaspard Obiang.

Si les confessions religieuses jouent un rôle distinctif dans le domaine du soutien et de l’accompagnement des personnes vivant avec le VIH en Afrique centrale - nonobstant quelques dérapages ça et là sur les annonces de "médicaments" ou guérisons miracles –, elles ont du mal à définir de manière spécifique le contenu de leur action dans le domaine de la prévention. Elles ont très vite emboîté le pas aux autres acteurs, se bornant à renforcer les connaissances des fidèles sur le VIH/sida. La parole biblique d’Osée, "mon peuple périt faute de connaissances", a souvent servi de base pour les programmes de prévention des églises chrétiennes.
Dans les domaines de la prévention de la transmission sexuelle et sanguine, il apparaît donc clairement que les confessions religieuses ont des problèmes à définir des stratégies claires et adaptées.

Religion et promotion de l’abstinence sexuelle

Toutes les confessions religieuses ont encouragé l’abstinence sexuelle jusqu’au mariage comme moyen de prévention du sida chez les jeunes. En témoignent les diverses déclarations des leaders religieux. Au Congo-Brazzaville, les leaders religieux du COE se sont engagés à encourager "les méthodes de prévention efficaces qui ne mettent pas la vie en danger et ne favorisent pas la dépravation des moeurs, notamment l’abstinence et la fidélité". Les évêques du Tchad ont appelé les jeunes à "la virginité, considérée comme vertu dans nos traditions culturelles et religieuses"2.

S’il est universellement admis que l’abstinence sexuelle est un moyen efficace de prévention du sida, les efforts des confessions religieuses pour la promotion de ce moyen se révèlent insuffisants. L’abstinence sexuelle ne devrait pas se décréter mais se construire. Cela devrait se traduire par une révision des programmes de catéchisme et des mouvements de jeunesse en vue de répondre aux exigences de la promotion de l’abstinence sexuelle chez des jeunes évoluant dans un environnement où la pratique des rapports sexuels est instituée en norme sociale. Pour amener les jeunes à s’abstenir de tout rapport sexuel jusqu’au mariage, les programmes des confessions religieuses devraient aider ceux-ci à répondre aux arguments en faveur de la pratique des rapports sexuels, à construire des relations vitalisantes et à maîtriser leur désir sexuel.
La difficulté de s’abstenir de rapports sexuels constitue une irréfutable réalité ; c’est pourquoi il paraît nécessaire d’accompagner les jeunes qui s’engagent dans l’abstinence sexuelle. Ce qui suppose, pour les confessions religieuses, une plus grande promotion des mouvements initiatiques de jeunesse visant la formation de la personnalité, ainsi que des programmes d’éducation à la vie et à l’amour.

L’abstinence sexuelle enseignée de manière dogmatique a plutôt favorisé l’hypocrisie. L’empressement des jeunes, en dehors du regard fait de jugement et d’intolérance de leurs leaders, au préservatif, a été observé par plusieurs acteurs de lutte contre le sida en Afrique centrale.
La question de la stratégie de promotion de l’abstinence est finalement celle de sa légitimité pour la prévention. Il semble que la foi soit une motivation plus forte que la peur du sida pour l’abstinence sexuelle. Ainsi, la protection contre le VIH se conçoit comme un bénéfice secondaire que le jeune adepte tire de son attitude.

Religion et promotion de la fidélité conjugale

La fidélité conjugale est aussi un moyen de prévention de la transmission sexuelle considérée comme conforme aux exigences de la foi. Cependant, comme pour l’abstinence sexuelle, elle impose une réflexion sur les exigences de sa promotion.
Si la fidélité est indiscutablement un moyen de prévention du sida dans les couples, elle suppose cependant que les partenaires soient séronégatifs au VIH et que cette fidélité ait un caractère mutuel. Le constat fait par l’Onusida dans plusieurs régions du monde où la polygamie officielle et informelle était courante et permettait à l’homme d’avoir plus d’une épouse ou d’un partenaire régulier3, est une réalité dans l’ensemble des pays d’Afrique centrale. Par ailleurs, les considérations culturelles qui placent la femme dans une position d’infériorité vis-à-vis de l’homme, ne permettent pas l’instauration d’un dialogue de couple indispensable à la création des conditions d’une fidélité mutuelle.
Dans un tel contexte, comme pour l’abstinence sexuelle, la fidélité conjugale ne devrait pas simplement être décrétée mais construite. La fidélité conjugale ne saurait être la conséquence automatique d’un mariage béni par l’Eglise. Là aussi les programmes de préparation au mariage et de soutien aux couples mariés ciblés sur la fidélité n’ont pas été renforcés et suffisamment promus par la plupart des confessions religieuses.

Les confessions religieuses disposent pourtant d’une littérature riche dans le domaine de l’accompagnement des couples ou de ce que les chrétiens appellent pastorale ou ministère de la famille. Au Congo-Brazzaville et en RDC, les mouvements de foyers chrétiens existent dans plusieurs églises, mais fonctionnent comme des sectes réservées à quelques familles qui se retrouvent et se soutiennent mutuellement. La promotion de la fidélité impose aux leaders religieux de développer des programmes adaptés de préparation au mariage incluant la proposition du dépistage du VIH dans le cadre du bilan prénuptial.

Religion et promotion du préservatif

Toutes les confessions religieuses qui s’impliquent dans la lutte contre le sida sont focalisées sur la question du préservatif. Certaines préfèrent passer la question sous silence, évoquant uniquement les moyens conformes aux exigences de la foi et s’abstenant de toute prise de position vis-à-vis du préservatif. C’est le cas de la Conférence épiscopale et du COE du Congo-Brazzaville.
D’autres se prononcent clairement sur le préservatif. C’est le cas des évêques du Tchad, qui ont affirmé dans leur déclaration d’engagement3 qu’"il est de notre devoir de dire qu’il existe des moyens meilleurs que le préservatif pour se préserver du sida : la fidélité conjugale, le fait de n’avoir qu’un partenaire, de le respecter, le fait de grandir dans la capacité d’aimer véritablement... Nous refusons, compte tenu de notre mission, d’entrer dans cette logique qu’à la question dramatique du sida, on répond aussitôt préservatif". Les évêques du Tchad ont cependant déclaré comprendre qu’une personne, par devoir d’amour, puisse être amenée à utiliser le préservatif pour se protéger ou pour protéger son conjoint, tout en affirmant que le préservatif ne protège pas à 100% et ne saurait résoudre à terme les vrais problèmes du sida.
Il existe aussi des confessions religieuses qui affirment ne pas avoir de problèmes à proposer le préservatif comme moyen de prévention du sida, étant donné qu’il s’agit d’un produit de l’intelligence de l’homme, cette intelligence venant de Dieu.
En Afrique, la lutte contre le sida pourrait gagner en efficacité si elle pouvait s’appuyer sur les religions. L’impact de cette aide religieuse sur la vulnérabilité des populations au VIH dépendrait cependant alors de la capacité à dépasser l’hypocrisie qui entoure souvent les stratégies de prévention de catéchisme.



1 - Colloque des évêques de la sous-région d’Afrique du centre. Lutte contre le sida : un défis aux Eglises
2-5 mai 2001, Libreville, Gabon
Safco n° 3, juillet-septembre 2001
2 - Conférence épiscopale du Tchad
Déclaration des évêques du Tchad sur le sida
N’Djaména, Imprimerie du Tchad, octobre 2002
3 - Onusida, Rapport mondial sur le VIH/sida, 1999