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sur le VIH
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n°118 - septembre/novembre

 


A l'oeilleton des prisons

 

François Berdougo

Responsable des Programmes Associatifs, Sidaction (Paris)

 








Détenus du Nord ou détenus du Sud: la conférence de Bangkok a été l'occasion de constater la constance des problématiques liées à l'infection par le VIH et les hépatites en milieu carcéral.

 

Partout dans le monde, les taux de prévalence du VIH/sida, des hépatites B et C chez les personnes détenues sont bien plus importants que dans la population générale. Dans les prisons d’Afrique du Sud, le taux de prévalence du VIH chez les détenus atteint les 41%. En Amérique latine, ce chiffre tourne autour de 10,9%, atteignant 21,5% au Brésil. En Europe de l’Est, 7% des détenus ukrainiens sont séropositifs ; ils sont 15% en Lituanie. Quant à l’Europe occidentale, c’est dans les prisons du Portugal et de l’Espagne que l’on trouve les taux d’infection par le VIH les plus élevés, avec respectivement 20% et 16%, suivies par ceux de la Suisse (entre 4% et 12%) et de l’Italie (7%). La France est relativement épargnée en ce qui concerne le VIH avec une prévalence qui s’établissait en 2003 à 1,04%. En revanche, le taux de prévalence de l’hépatite C y est plus élevé : 4,2% en 2003. Ce cas de figure est fréquent. Un récent survol de la prévalence et de l’incidence dans des populations incarcérées, à travers le monde, a relevé des taux de VHC allant de 4,8% dans une prison de l’Inde à 92% dans deux prisons du Nord de l’Espagne.
De fait, les détenus constituent une population vulnérable en matière de VIH et des hépatites, mais il est aussi frappant de constater à quel point les problématiques soulevées par la transmission du VIH et des hépatites en prison sont identiques ou en tout cas très proches quelle que soit la société à laquelle on s’intéresse, tant les conditions de vie des détenus sont analogues.
Deux facteurs de risque propres au milieu carcéral s’y combinent et semblent intimement liés à cette surexposition des détenus au VIH et aux hépatites. Le premier facteur est l’injection: en prison, les taux d’usage de drogues par injection sont élevés, et c’est parmi les détenus usagers de drogues par voie intraveineuse que l’on compte les taux d’infection par le VIH les plus hauts.
D’après un rapport de 2002 pour l’Union européenne, on compte entre 0,3% et 34% des détenus européens qui sont injecteurs. Surtout, nombreux sont les détenus qui deviennent usagers de drogue par injection pendant leur incarcération (d’après le même rapport, entre 0,4% et 21% des usagers de drogue par injection ont commencé cette pratique alors qu’ils étaient incarcérés). Si un nombre important de détenus deviennent donc usagers de drogue par injection en prison, en général l’injection de drogue diminue parmi les personnes qui s’y adonnaient avant d’être incarcérées. En revanche, ceux qui s’injectent sont plus susceptibles de le faire de manière plus risquée. Une proportion élevée des usagers de drogues en prison partagent en effet du matériel d’injection.
Second facteur de risque propre au milieu carcéral : l’activité sexuelle. Si elle est considérée comme un facteur de risque moins répandu que l’injection de drogue pour la transmission du VIH et de l’hépatite C, elle existe et entraîne un risque de transmission de ces infections pour les détenus qui s’y adonnent. Les pratiques homosexuelles peuvent être liées à l’orientation sexuelle des détenus, mais elles peuvent aussi être liées à la vie carcérale non mixte, et, dans ce cas, les relations sont souvent contraintes. Dans un sondage mené en Russie auprès de 1100 détenus masculins, seuls 10% à 15% ont déclaré ne pas avoir eu de contacts sexuels pendant leur incarcération ; l’activité sexuelle non consensuelle était dominante.

Réponses et Actions

La conférence de Bangkok a été l’occasion de partager différentes expériences en matière de prévention, réduction des risques et traitement et ce tant dans les pays en développement que développés.
Centerforce, une ONG américaine1 travaillant sur les conditions de détention, a présenté une étude sur les modalités d’intervention des ONG. Menée dans 66 prisons de 10 pays différents, elle était tournée vers trois populations: les détenus séropositifs, les détenus séronégatifs ou ceux dont le statut sérologique est inconnu, ainsi que les familles et communautés d’appartenance des détenus, dans lesquels ceux-ci ont vocation à être réintégrés à leur sortie. Cette étude montre que les actions de prévention du VIH et de soutien des personnes touchées ne sont souvent pas les bienvenues dans les établissements. Les ONG doivent souvent négocier pied à pied avec les autorités pénitentiaires, ne serait-ce que pour entrer dans la prison. La patience semble alors devoir être le maître mot. Même si, depuis dix ans, l’attitude des autorités pénitentiaires semble toutefois s’être améliorée, face aux succès des programmes menés par les ONG qui ont su les faire collaborer avec les détenus, leurs familles et leurs communautés d’appartenance.
Aujourd’hui, la pertinence des actions d’éducation à la santé, de réduction des risques et de soutien aux personnes touchées est reconnue. La présentation des résultats du projet START, conduit par le CDC, qui visait à modifier les comportements préventifs des détenus, l’a encore montré à Bangkok. Il s’agissait d’une expérience menée auprès d’une population de jeunes hommes détenus aux Etats-Unis2 qui ont suivi, pour les uns, une séance d’évaluation et de remise à niveau de leurs connaissances en matière de risques sexuels de transmission du VIH, des IST et des hépatites et, pour les autres, une série de ces séances, conduites avant et après leur remise en liberté, à 12 et 24 semaines. Chez ces derniers, la réduction des relations sexuelles non protégées était significative à 24 semaines.
Enfin, le fort taux de prévalence du VIH et des hépatites dans les prisons de Russie et d’Europe orientale a été reconnu comme le point noir du tableau, une situation directement liée à l’explosion de l’épidémie dans ces pays. Le Réseau juridique canadien VIH/sida et Droit, qui a lancé des programmes3 en collaboration avec les associations locales dans les prisons d’Europe orientale et des ex-pays soviétiques, s’en est fait l’écho. A l’heure des premiers bilans, il a montré combien les usagers de drogues par voie intraveineuse y sont sur-représentés parmi les détenus, et combien l’infection à VIH y est une préoccupation croissante et dramatique. Face à cette situation, le programme IHRD (International Harm Reduction Development) a promu le développement de programmes dans les prisons de cette zone géographique, programmes de soutien individuel et de plaidoyer en faveur de la réduction des risques en milieu carcéral. Du côté des politiques, des autorités pénitentiaires et des professionnels de santé, les perspectives ne sont pas aussi sombres que l’on pouvait s’y attendre : tous reconnaissent l’intérêt et la pertinence de programmes de réduction des risques, incluant éducation par les pairs, traitement de substitution et programmes d’échange de seringues. La mise en place et le développement de tels programmes dans la région nécessitent cependant encore de nombreux efforts de conviction et, dans certains pays, des adaptations législatives.

Une arme pour la mobilisation

Enfin, les ONG sont désormais dotées d’une nouvelle arme, la "Déclaration de Dublin sur le VIH/sida dans les prisons d’Europe et d’Asie centrale", qui a été diffusée à Bangkok. Ce texte, publié le 23 février 2004 lors de la Conférence européenne "Breaking the barriers : partnership in the fight against HIV/AIDS in Europe and Central Asia" a été initié par l’Irish Penal Reform Trust et élaboré par une coalition d’associations intervenant sur la prison4. Enonçant les principes qui doivent fonder la prise en compte de la santé en prison en tant que question de santé publique à part entière, la déclaration a pour objet d’offrir un cadre pour l’élaboration d’une lutte efficace contre le VIH/sida en prison, tant en matière de prévention de la transmission du VIH – et des hépatites – qu’en matière d’accès des personnes touchées aux traitements et aux soins. Il s’agit d’un formidable outil de construction pour un plaidoyer en faveur de la mise en place d’actions de prévention et de soutien auprès des personnes détenues, afin que soient pris en compte leurs droits en matière de santé.



1 - Zack B. et al.,
"Control of HIV/AIDS in prisons/jails : the international experience and role of non-government organizations as collaborative partners",
WeOrE1295

2 - Wolitski R. J. et al.,
"Project START reduces HIV risk among prisoners after release",
WeOrC1296

3 - Kerr T. et al.,
"Establishing prison-based harm reduction policies & programs in Eastern Europe & the former Soviet Union",
WeOrE1298

4 - www.aidslaw.ca/francais/Contenu/themes/prisons.htm