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n°118 - septembre/novembre

 


Sexualités entre hommes, VIH et Afrique

 

Christophe Broqua

IRD - UR 107, Bamako (Mali)

 








La conférence de Bangkok fera sans doute date dans l'amélioration des connaissances sur les hommes ayant des pratiques homosexuelles en Afrique. Une prise de conscience émergente qui se révèle encourageante. Même si les données sont souvent inquiétantes, en particulier en matière de prévention.

 

En 1996, au cours de la XIe conférence internationale sur le sida à Vancouver, un rapport était rendu public par l’Institut Panos, qui dressait un bilan des connaissances sur les "hommes qui ont des rapports sexuels avec des hommes" dans les pays en développement1. Dans l’introduction de la version française, il était écrit : "Après des années et des années de négligence, nous continuons à avoir très peu de certitudes épidémiologiques concernant la diffusion du VIH parmi les hommes qui ont des rapports sexuels avec des hommes dans les pays en développement. Il y a donc un besoin urgent d’entreprendre de multiples recherches dans ce domaine complexe"2.
Huit ans et quatre conférences plus tard, force est de constater que les recherches alors jugées nécessaires pour améliorer les connaissances sur les hommes ayant des pratiques homosexuelles dans les PED sont actuellement, elles aussi, en développement... Ce qui n’est déjà pas si mal. C’est notamment qu’entre-temps Onusida était créée, décidant d’impulser certaines dynamiques de recherche et d’action en direction de cette population dans différentes régions du monde3. Les premières à en avoir bénéficié sont l’Amérique latine et la Caraïbe ; sans que cela surprenne, la dernière est le continent africain, longtemps considéré comme le terrain d’une épidémie exclusivement hétérosexuelle.
A Bangkok, sur les dizaines de communications consacrées aux hommes ayant des pratiques homosexuelles, plus de la moitié portaient sur les pays en développement. Une première réunion sur ce thème s’était tenue l’avant-veille de la cérémonie d’ouverture, au siège des Nations unies, à l’initiative d’Onusida et d’un représentant de la Banque mondiale. C’est ensuite principalement au travers de posters que la question a été abordée. La place accordée à la question des hommes ayant des pratiques homosexuelles en Afrique, bien que modeste, était plus importante à Bangkok que lors des précédentes conférences internationales sur le sida ; deux communications orales (dont une lors d’une session sur les droits de l’homme4) et plusieurs posters l’ont évoquée. Enfin, le dernier jour de la Conférence, a eu lieu une session de synthèse intitulée "Prevention, access, choices: men who have sex with men in a developing country context", comprenant une intervention sur la situation en Afrique subsaharienne5, sur laquelle mon propos s’appuiera ici en grande partie.

Bilan de la situation dans neuf pays d’Afrique

En introduction à son intervention, C. Anyamele a rappelé que l’homosexualité est illégale dans plus de la moitié des pays d’Afrique. Selon lui, l’année 1995, au cours de laquelle les droits des homosexuels ont été inscrits dans la constitution sud-africaine, a marqué un tournant historique, à partir duquel se seraient accrus dans de nombreux pays d’Afrique les efforts de mobilisation sociale en même temps que les attaques homophobes.
Il a qualifié les cas de transmission sexuelle entre hommes et les situations de violence rencontrées par les personnes ayant des pratiques homosexuelles d’"épidémies cachées", pour n’être pas officiellement documentées. Face à ce vide, une enquête avait été réalisée en préparation de la première rencontre d’organisations gays et lesbiennes d’Afrique qui a eu lieu en Afrique du Sud en février 2004, et à l’occasion de laquelle a été créé un réseau d’organisations issues de seize pays anglophones, dont l’objectif est d’agir à la fois dans le domaine du VIH/sida et des droits de l’homme. C. Anyamele en a présenté les principaux résultats.
Sur le modèle de l’importante enquête réalisée au Sénégal6 (voir Transcriptases n°117), un questionnaire a été envoyé à des leaders associatifs de huit des seize pays qui constituent le réseau. Ceux-ci devaient être au minimum trois par pays (généralement un homme, une femme, et une personne "homosexuelle" oeuvrant dans le domaine de la lutte contre le sida) et réaliser des entretiens de groupe avec des membres de leur organisation afin de remplir le questionnaire7. Une telle méthode peut paraître impressionniste ou artisanale, et serait sans doute jugée irrecevable dans bien dans d’autres contextes, mais sur un continent où les recherches sont si rares, elle offre de précieuses indications sur des réalités largement ignorées, laissant dès lors entrevoir l’ampleur du chantier à mettre en oeuvre, tant en matière d’action que de recherche. L’étude a ainsi permis de comparer les situations de neuf pays africains : Sénégal, Kenya, Zimbabwe, Ouganda, Tanzanie, Sierra Leone, Namibie, Rwanda, Afrique du Sud.
Dans tous ces pays, les violences et les discriminations sont fréquentes, mais c’est au Sénégal qu’elles sont le plus importantes (bien que depuis l’enquête, et grâce à elle, les pouvoirs publics aient entrepris de lutter contre ces fléaux). La situation légale contribue pour une part aux risques de discrimination ou de violence, mais d’autres déterminants sont à prendre en considération, en particulier le niveau socio-économique des individus. En ce qui concerne le VIH, la situation est alarmante dans tous les pays : des cas de décès liés au sida ont été observés, l’usage du préservatif est très faible, les programmes d’information spécifiques sont inexistants, et l’accès aux traitements antirétroviraux très rare. Seuls le Sénégal et l’Afrique du Sud ont commencé à mettre en place des programmes d’intervention accessibles aux hommes ayant des pratiques homosexuelles.

Recommandations

Selon C. Anyamele, les responsables politiques doivent se préoccuper des différents problèmes rencontrés par les hommes, ou les femmes, ayant des pratiques homosexuelles : les situations de violence, inacceptables de manière générale, et en particulier lorsqu’elles sont le fait de la police ou quand il s’agit d’abus sexuels sur des jeunes ; la vulnérabilité sociale induite par la stigmatisation, la discrimination, l’absence de solidarité familiale, etc. ; enfin la forte exposition au VIH/sida. Les pays ayant développé des actions dans ce domaine restent pourtant très rares.
L’intervenant a souligné les éléments de contexte actuellement favorables à la prise en considération de ces problèmes: l’extension du débat public sur ce thème, certains signes d’attention de la part des autorités publiques et des organisations de lutte contre le sida, le soutien croissant des organismes internationaux (Onusida et ses co-sponsors, Banque mondiale, etc.), et enfin certaines possibilités de financement par les Programmes nationaux de lutte contre le sida. Sur ce dernier point, un an avant la conférence, il n’y avait encore que deux pays où les hommes ayant des pratiques homosexuelles étaient pris en considération par les Programmes nationaux de lutte contre le sida (Afrique du Sud et Botswana) ; depuis, cinq autres pays ont reconnu l’importance de cibler cette population dans le domaine de la prévention, des soins et des traitements (Ghana, Nigeria, Ouganda, Sénégal, Sierra Leone).
C. Anyamele a expliqué que l’existence d’organisations homosexuelles est nécessaire afin de diffuser l’information, réduire la stigmatisation, procurer un espace social sécurisant, et lutter contre les violences. En raison de la stigmatisation et du secret qui entourent les pratiques homosexuelles, des actions menées par le secteurs public ou les ONG ne peuvent atteindre les gays et les lesbiennes ; ainsi, seules les organisations homosexuelles peuvent mettre en oeuvre des programmes de prévention et de soin efficaces. Depuis plusieurs années, il existe des groupes relativement bien organisés en Afrique du Sud, au Zimbabwe et en Namibie. Au cours de l’année écoulée, d’autres ont été créés dans les pays suivants : Ouganda, Tanzanie, Kenya, Nigeria, Ghana, Botswana, Sierra Leone, Rwanda, Sénégal et Côte d’Ivoire. Mais tous sont confrontés à d’importantes difficultés : lois oppressives et campagnes diffamatrices ; médiatisation négative, désapprobation culturelle et religieuse ; risque d’isolement et de violence ; absence de lieux de rencontre sécurisants et de soutiens financiers. L’actualité l’illustre tragiquement, puisque fin septembre, en Sierra Leone, Fanny Ann Eddy était assassinée dans les locaux de l’association gay et lesbienne qu’elle avait fondée et qu’elle dirigeait.
En ce qui concerne le VIH/sida, C. Anyamele a souligné la nécessité d’axer les messages de prévention sur les comportements et non sur les groupes concernés. Il s’agirait donc de ne pas parler de transmission homosexuelle ou hétérosexuelle mais de transmission sexuelle (par voie vaginale, anale ou orale), et d’informer le public des risques liés aux différentes pratiques sexuelles, en les représentant graphiquement. Selon l’intervenant, il faudrait par ailleurs dissocier les stratégies de prévention du VIH/sida en direction des hommes ayant des pratiques homosexuelles, des questions relatives aux droits de l’homme et des gays.

Evolutions en Afrique de l’Ouest

Paradoxalement, alors que les travaux sur l’homosexualité en Afrique sont plus nombreux dans les pays anglo-saxons que dans les pays francophones (où ils sont pour ainsi dire inexistants), c’est la recherche menée au Sénégal qui a servi de modèle ou de déclencheur à la plupart des enquêtes réalisées depuis en Afrique sur les hommes ayant des pratiques homosexuelles face au VIH/sida. Outre l’enquête effectuée en préparation de la rencontre en Afrique du Sud, elle a donné lieu à des études comparatives au Burkina Faso et en Gambie8. Ces enquêtes ont été réalisées au moyen d’observations ethnographiques et d’entretiens (mais sans volet quantitatif contrairement à l’enquête sénégalaise), et leurs résultats présentent de fortes similarités en particulier en ce qui concerne la santé sexuelle : niveau élevé de pénétrations anales non protégées, niveau élevé d’IST, retard dans le recours au soins, comportements hostiles et non respect de la confidentialité dans les hôpitaux. Les auteurs en concluent que les hommes ayant des pratiques homosexuelles doivent être considérés comme un des groupes exposés au VIH/sida en Afrique. Une étude menée séparément au Kenya montre que la situation y est très comparable9.
Au-delà des ces résultats, déjà exposés lors de précédentes conférences sur le sida en Afrique, ce sont principalement les suites données à l’enquête sénégalaise qui ont été présentées à Bangkok. Après la réalisation de l’étude, une "task force" d’ONG a été constituée et formée à produire des services accessibles aux hommes ayant des pratiques homosexuelles dans le domaine de la prévention du sida et de l’accès aux soins10. Des hommes ont reçu une formation d’éducation par les pairs. Le service sida du ministère de la Santé a oeuvré à faciliter l’accès de ces hommes au dépistage et aux soins. Enfin, un séminaire de deux jours a été organisé pour plusieurs dizaines de journalistes afin de les sensibiliser au problème, et de les inciter à produire une information non stigmatisante et fidèle aux problèmes rencontrés par les hommes ayant des pratiques homosexuelles11. L’expérience sénégalaise semble ainsi avoir montré qu’au-delà de l’exigence du savoir, l’activité de recherche peut aussi avoir une utilité concrète en aidant à la sensibilisation des ONG, des pouvoirs publics ou des médias, et en contribuant à la mise en oeuvre d’actions adaptées.
Si d’autres recherches se développent actuellement sur le continent africain, ce n’est pas sans difficulté, comme l’ont montré les auteurs d’un poster exposant les raisons pour lesquelles les chercheurs sont réticents à s’engager sur un tel objet12. Ils indiquent cependant que l’enquête sénégalaise a suscité des vocations dans d’autres pays africains, tels que le Burkina Faso, le Ghana, le Nigeria et le Kenya. Ils affirment en conclusion la nécessité d’une conférence régionale de consensus sur les hommes ayant des pratiques homosexuelles en Afrique de l’Ouest, afin de permettre le partage des expériences et des savoirs.



1 - McKenna N.,
On the margins : men who have sex with men and HIV in the developing world,
London : Panos, 1996

2 - McKenna N.,
L’épidémie silencieuse : VIH/sida et les hommes qui ont des relations sexuelles avec d’autres hommes dans le monde en développement,
London: Panos / ALCS, 1999, p. 12

3 - Voir :
Le sida et les rapports sexuels entre hommes : point de vue Onusida, Genève :
Onusida (collection Meilleures pratiques), 1998

4 - Binswanger H.P. et al.,
"Sexual minorities, violence and AIDS in Africa",
WeOrE1264

5 - Anyamele C.,
"Sexual orientation, violence and AIDS in Sub-Saharan Africa: policy and program recommendations",
ThSy279

6 - Voir :
Niang C.I. et al.,
Satisfaire aux besoins de santé des hommes qui ont des rapports sexuels avec d’autres hommes au Sénégal,
New York : Population Council, 2002
(
www.popcouncil.org/ pdfs/horizons/msmsenegalfr.pdf)
Broqua C,
"Vulnérabilité des hommes ayant des pratiques homosexuelles à Dakar".
Transcriptases, septembre 2004, n°117, p.11

7 - Pour le détail des résultats de l’enquête, voir :
All Africa symposium on HIV/AIDS & human rights : official report,
ICC, GALZ, 2004

8 - Niang C. et al.,
"Men who have sex with men in Burkina Faso, Senegal, and The Gambia : the multi-country HIV/AIDS program approach",
WePeC6156
(
www.popcouncil.org/pdfs/BangkokPosters/Niang_MSM_4Country.pdf)
9 - Sharma A. et al.,
"HIV risk and prevention among men who have sex with men in Nairobi, Kenya",
WePeC6148

10 - Ly A. et al.,
"Building a broad coalition to support HIV/AIDS/STI responses for MSM in Senegal",
WePeC6150
(
www.popcouncil.org/ pdfs/BangkokPosters/Broad_Coalition.pdf)
11 - Diouf D. et al.,
"Working with the media to reduce stigma and discrimination towards MSM in Senegal",
WePeC6153

12 - Tapsoba P. et al.,
"What kept away African professionals from studying MSM and addressing their needs in Africa ? : challenges and obstacles",
WePeC6155
(
www.popcouncil.org/pdfs/BangkokPosters/asocscimsm.pdf)