TranscriptaseRevue critique
de l'actualité scientifique internationale
sur le VIH
et les virus des hépatites

   
Recherche dans les archives Transcriptases avec google.
Les archives contiennent les articles parus dans les N° 1 à 137.
Les articles des n° 138 et suivants sont publiés sur
www.vih.org


n°118 - septembre/novembre

 


Prévention : place aux jeunes !

 

Bérénice Staedel

Crips (Paris)

 








Le programme de la Conférence faisait état d'un programme spécifique et inédit de sessions par les jeunes, pour les jeunes. A l'examen, le déroulement de ces sessions est révélateur d'une évolution générale des conférences internationales, particulièrement nette à Bangkok; aux présentations scientifiques sur l'efficacité de la prévention chez les jeunes a succédé un programme social de promotion de la jeunesse, fait d'ateliers et de débats idéologiques qui, finalement, épouse les enjeux politiques de l'épidémie.

 

Au cours d’une session dédiée à la prévention chez les jeunes1, Arushi Singh, une Indienne de 24 ans, volontaire au conseil régional pour l’Asie du Sud de l’International Planned Parenthood Federation, prend la parole. Soutenant l’approche CNN (pour condom, needle exchange, negociation – préservatif, échange de seringues, négociation), elle expose à l’assistance la situation de bon nombre d’adolescentes dans son pays: abus sexuels au sein des familles et mariages forcés dès l’âge de 14 ans à des hommes nettement plus âgés sont au coeur de la condition féminine aujourd’hui en Inde. Elle met aussi l’accent sur les risques encourus par une population d’adolescentes maintenues volontairement dans la plus grande ignorance en matière de sexualité jusqu’au jour du mariage, ce qui entraîne de nombreux comportements à risques et des traumatismes. Son intervention est particulièrement centrée sur la situation des jeunes filles de son pays et du sud de l’Asie en général. Elle tend à prouver que l’approche ABC (abstinence, be faithful, condom – abstinence, fidélité, préservatif) est parfaitement irréaliste dans le cadre de la prévention dirigée vers ces jeunes filles : comment pourraient-elles invoquer le droit à l’abstinence ou exiger la fidélité lorsque le mot qui désigne le mari dans plusieurs pays d’Asie du sud signifie littéralement "Dieu" ? Au sein de son organisation, Arushi Singh défend le droit à une information complète et sans tabou sur la sexualité, les risques qui y sont liés et l’usage du préservatif : "A l’époque du sida et en tant que membres de la génération sida, nous avons le droit d’être pleinement informés sur la sexualité, le sexe, la négociation du préservatif, et les différents choix qui s’offrent à nous. Parce que nous finirons bien par savoir ce qu’il en est, que vous acceptiez de nous en parler ou non. Et si vous ne m’aidez pas, je me tournerai vers mes amis, vers la télévision, vers les vidéos ou les magazines porno ou, pire, vers quelqu’un qui est plus âgé que moi, plus expérimenté."
En face, un jeune Ougandais, Simon Peter Genaba, se met à défendre le rôle des campagnes ABC dans la réduction récente de la prévalence du VIH/sida dans son pays. Il raconte que lorsque d’autres jeunes de son université lui ont parlé de l’abstinence et de la fidélité, ils l’ont ainsi encouragé à s’interroger sur ses propres comportements. Il n’utilisait pas alors systématiquement le préservatif et prenait donc certains risques. Il s’est informé sur la réalité des risques qu’il encourait puis a décidé de devenir abstinent jusqu’au jour de son mariage. Selon lui, le choix de l’abstinence doit se faire de manière éclairée et après avoir été informé des autres méthodes de prévention, telles que le préservatif. Il considère que les jeunes ont en eux la force de résister et de tenir cet engagement. Il va même plus loin : le risque nul face au danger du VIH/sida n’existerait que dans la solution ABC: "Je suis pour l’abstinence et pour le changement de comportement et pas tellement pour le préservatif, parce que le A et le B de ABC seuls peuvent vous donner une garantie d’efficacité. Ils vous écartent complètement du risque. Ils vous soustraient de l’environnement dans lequel vous pourriez facilement attraper le sida."
La session s’anime, les deux jeunes leaders n’hésitant pas à solliciter les réactions et encouragements de la salle : l’intervention de la jeune Indienne est saluée par des applaudissements et des commentaires enthousiastes, tandis que les liens entre la méthode ABC et les programmes de prévention mis en place et financés par l’administration Bush, principalement axés sur l’abstinence jusqu’au mariage et la fidélité, sont montrés du doigt.

Une Youth Force très attendue

Pour la première fois depuis sa première édition, en 1985 à Atlanta, la Conférence mondiale sur le sida comportait un programme spécifique de sessions réalisées par et pour des jeunes. Lors de la conférence de Barcelone il y a deux ans, on ne comptait que 200 inscrits âgés de moins de 30 ans sur un total de 15000 délégués; c’est là l’un des constats qui a alors motivé ces mêmes jeunes à se constituer en réseau pour optimiser leur présence et leur visibilité durant cette conférence de Barcelone. Ainsi est née la Youth Force, un réseau international de jeunes activistes secondés par des professionnels plus expérimentés. Ce réseau rassemble de nombreuses organisations du monde entier qui ont pour point commun de mener des actions avec et en faveur des jeunes.
Leur message, More Youth Voices = Fewer HIV Infections (davantage de voix jeunes = moins d’infections par le VIH) rejoint les revendications de nombreux jeunes, infectés ou affectés par le VIH/sida ou bien impliqués dans la lutte contre la pandémie.
Qui sont ces "jeunes" ? A charge pour leur représentant, Raoul Fransen, 27ans, de répondre à la question en plénière – une première2. Il n’y a, selon lui, de vulnérabilité spécifique de la jeunesse au VIH que dans les "rêves et désirs" propres à cet âge. Militant contre l’homogénéisation de "la" jeunesse, il a insisté sur la diversité des modes de vie et des fragilités des jeunesses du monde – tout en les unifiant sous une vulnérabilité liée à "la difficulté du processus qui consiste à choisir et à construire sa vie".
Depuis 1994, un consensus a émergé sur le fait que les jeunes doivent être davantage intégrés au processus de construction des politiques concernant le VIH/sida. Pourtant les représentants de cette jeunesse continuent à s’insurger car ils s’estiment tenus à l’écart de la majeure partie des débats. Les jeunes rappellent qu’ils sont certes impliqués dans les phases de mise en place des projets de prévention, mais très rarement consultés en amont, au cours de la réflexion et de l’élaboration. Notamment lorsqu’il s’agit de stratégies de prévention les concernant, ils s’étonnent de ne pas faire partie des différents comités de travail et de recherche. Les jeunes refusent de n’être encore et toujours vus que comme une population à risque et revendiquent leur capacité à devenir ressources et partenaires du travail effectué autour de l’épidémie de VIH/sida. Ils souhaitent aussi être davantage inclus lors des prises de décisions concernant les politiques et attributions de subventions dans le cadre de la lutte contre le VIH/sida.
A Bangkok, un forum de la Youth Force leur a permis d’échanger et de formuler leurs revendications. Un atelier pour 130 jeunes venus de plus de 40 pays a été organisé sur deux jours. L’objectif était de favoriser le développement de leurs compétences afin qu’ils puissent participer et réagir lors des sessions et des débats. Cela passait par l’acquisition de connaissances sur la recherche vaccinale et thérapeutique, sur les spécificités du vécu du VIH/sida chez les personnes jeunes, et sur l’impact économique et social que l’épidémie peut avoir sur la jeunesse.

Une riche palette de projets

L’imagination, le travail et l’implication des jeunes ont déjà donné naissance à des expériences de prévention positives. Quelques posters s’en sont fait l’écho.
Une initiative en Jamaïque3 a pour objectif de permettre aux jeunes d’acquérir les connaissances principales concernant le VIH/sida, de manière à leur permettre de prendre des décisions responsables en étant informés. Un aspect original de ce projet est que les jeunes participent aux processus de recherche en allant recueillir auprès des jeunes qui les entourent du matériel par le biais de discussions, afin d’améliorer ensuite les réponses proposées. Les jeunes chercheurs ont ainsi appris à faciliter le passage de l’information et acquis des compétences en communication, et en recherche active.
Une expérience similaire a été menée au Pérou4. L’objectif: renforcer la volonté d’agir et la participation à la vie de la communauté de 60 adolescents et jeunes adultes. Investis auprès de leurs pairs d’une mission d’éducation à la santé et de sensibilisation aux risques liés à la sexualité, ces jeunes ont reçu une formation et leur action est reconnue et soutenue par les institutions. Ils se déplacent dans les villages et communiquent par le biais d’un site Internet5; ce qui leur permet d’atteindre des populations dans des régions éloignées et de répondre à des questions en ligne.
Au Ghana, le programme lancé par African Youth Alliance6 va plus loin : il demande aux jeunes de faire de l’évaluation de projets de prévention. Ils créent et montent des projets adaptés à leur génération et leur environnement puis les évaluent dans leur totalité. Cette initiative invite également ces jeunes à attester que les structures de santé correspondent aux besoins d’information de leurs pairs et proposent un accueil adapté.
"La jeunesse est la clef de la lutte contre le sida", a annoncé Kofi Annan lors de la cérémonie d’ouverture. 50% des 14000 nouvelles infections dans le monde chaque jour surviennent chez les 15-24 ans, et ces derniers ont donc par définition un important rôle à jouer dans la recherche de solutions. Rappelons aussi qu’aujourd’hui, ce sont 1,2 milliard d’individus, soit 1/5 de la population mondiale, qui sont âgés de 10 à 19 ans, une proportion historiquement inédite.



1 - "CNN versus ABC",
12/07/04, Db02

2 - Fransen R.,
"Access for all: But what if you’re youth ?",
WePl10

3 - Campbell P. et al.,
"Jamaica’s right to know initiative: promoting adolescent participation in HIV preventive services and activities",
THPeE8072

4 - Flores Arroyo L.G. et al.,
"Implementation of peer counseling with PWAS in the Statal program for HIV/Aids",
THPeE8092

5 - www.ies.org.pe/puntoj
6 - Boadi E. et al.,
"Ensuring the meaningful involvement of youyh in HIV prevention programs: lessons from Ghana",
ThPeE8138