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n°117 - juillet/août 04

 


VIH - COUPLES

Fidélité conjugale et vulnérabilité de la femme au VIH

 

par Franck Fortuné Mboussou1, Julien Makaya2, Blaise Bikandou3, François Boutsindi Mbemba2, Aoua Paul Diawara4, Marie Francke Puruehnce1
1Secrétariat exécutif permanent du CNLS (Brazzaville)
2Association Serment Merveil
3Laboratoire national de santé publique
4Onusida Congo


 








Une enquête qualitative menée à Brazzaville (Congo) auprès de femmes vivant avec le VIH, dans le but d'étudier les facteurs de vulnérabilité dans le contexte de la vie conjugale, met en évidence l'urgence à promouvoir un dialogue entre hommes et femmes afin de faire évoluer certaines normes sociales et culturelles. Transcriptases en présente ici les principaux résultats*.

 

Nous avons réalisé en mars 2004 une enquête qualitative auprès des femmes vivant avec le VIH suivies au Centre de traitement ambulatoire de Brazzaville et participant aux groupes de paroles animés par l’Association Serment Merveil. Le but de ce travail était de contribuer à une meilleure connaissance des facteurs de vulnérabilité de la femme congolaise dans le contexte de vie conjugale.
En effet, si les professionnelles du sexe et autres filles et femmes seules sont considérées comme particulièrement vulnérables au VIH du fait de la multiplicité des partenaires et des raisons économiques qui les contraignent au commerce sexuel1, la vulnérabilité des femmes mariées reste trop peu explorée. La vulnérabilité de la femme au VIH est anatomique, mais elle est aggravée du fait de l’infériorité de son statut social et économique, statut qui la met en position de faiblesse pour exiger de son partenaire l’utilisation du préservatif2. Les résultats des travaux de plusieurs études semblent montrer que la femme mariée est aussi vulnérable que la femme seule ou libre3,4,5,6. Du fait de la tolérance du multipartenariat de l’homme dans plusieurs traditions africaines et des relations inégales entre les sexes, les femmes mariées éprouvent autant, sinon plus de difficultés que les femmes libres à se protéger contre le VIH/sida. Certains auteurs affirment même que l’adhésion à une union socialement reconnue accentue le risque lié au VIH/sida6.
Au Congo, les données de séroprévalence de 20037 confirment la féminisation de l’épidémie soulignée par l’Onusida. Le taux de prévalence nationale chez les adultes de 15 à 49 ans est estimé à 4,2%. Des prévalences particulièrement élevées ont été observées dans les tranches d’âge de 35 à 39 ans (8,4%) et 40 à 44 ans (7,8%). Mais le risque maximum de séropositivité se situe entre 25 et 39 ans chez les femmes versus 35 à 49 ans chez les hommes. Avant l’âge de 35 ans, les femmes ont été deux fois plus touchées que les hommes. Le taux moyen de séroprévalence était de 4,7% chez les femmes et de 3,8% chez les hommes7.
Sur la base d’un guide d’entretien standardisé, les femmes de notre échantillon ont été interviewées par entretien oral semi-directif. Elles ont été choisies au hasard parmi les participants aux groupes de parole sur la base des critères suivants : être séropositive au VIH, accepter volontairement de participer à l’étude, avoir eu au moins deux années de vie conjugale dans le passé (était considéré comme mariage toute situation de vie conjugale intégrant les unions libres et les mariages coutumiers, religieux ou à l’état civil). Les points renseignés étaient les suivants : l’âge des premiers rapports sexuels, le nombre d’années d’expérience de vie conjugale, le nombre de partenaires avant le premier mariage, le comportement sexuel après la première expérience de vie conjugale, la vie sexuelle après avoir pris connaissance de la séropositivité au VIH, l’appréciation de la fidélité du dernier conjoint.
52 femmes vivant avec le VIH ont été interrogées : 28 en union libre (soit 54%), 6 mariées (11%) et 18 veuves ou divorcées au jour de l’entretien (soit 34%). Elles étaient âgées en moyenne de 35 ans (21 à 48 ans). Elles avaient un niveau d’instruction primaire dans 52% des cas, secondaire dans 40% des cas et universitaire dans 8% des cas, et étaient en majorité sans profession (53%).
L’âge moyen des premiers rapports sexuels était de 16 ans (11-22 ans) tandis que l’âge du premier mariage était de 22 ans (13-33 ans). La durée d’activité sexuelle pré-maritale était en moyenne de 6 ans, et le nombre moyen estimé de partenaires sexuels avant la première expérience de vie conjugale était de 3. La proportion de femmes ayant eu plus d’une expérience de vie conjugale était de 31%. 34 femmes (65%) ont affirmé avoir déjà eu des rapports sexuels extraconjugaux versus 18 (25%) femmes qui ont affirmé n’en avoir jamais eu. Les motivations des rapports sexuels extraconjugaux ont été diverses : complément de ressources pour la satisfaction des besoins quotidiens dans 41% des cas, ou vengeance contre l’infidélité du conjoint (32% des cas) (voir tableau 1).
82% des femmes ont affirmé être certaines de l’infidélité de leur dernier conjoint, et 8% la jugeaient probable. Les deux seules femmes qui ont affirmé être certaines de la fidélité de leurs conjoints étaient des épouses de pasteurs. Parmi les 46 femmes qui ont affirmé être certaines de l’infidélité de leur dernier conjoint, 14 ont été dans des ménages polygames (41%).
19 femmes (36%) ont affirmé n’avoir jamais utilisé de préservatif dans leur vie. Le temps moyen écoulé entre l’année des premiers rapports sexuels et l’année d’utilisation du préservatif pour la première fois a été de 11 ans (2-25 ans). Aucune femme n’a utilisé le préservatif pour la première fois au cours de l’année des premiers rapports sexuels. Dix femmes (30%) l’ont utilisé pour la première fois après l’annonce de leur séropositivité. Le préservatif a été utilisé irrégulièrement (au cours de certains rapports sexuels occasionnels) dans 15 cas (45%), au cours de tous les rapports occasionnels dans 7 cas (21%), et comme contraceptif dans 11 cas (soit 33%).
46% des femmes interrogées ont réalisé leur test de dépistage du VIH pour la première fois sur prescription médicale devant des signes présomptifs (n=24) (voir tableau 2). 96% des femmes n’avaient jamais fait de test du VIH avant la découverte de leur séropositivité (n=50). 55% ne connaissaient pas le statut sérologique de leur dernier conjoint, versus 27% des femmes dont les partenaires étaient séropositifs et 13% dont les conjoints sont décédés à cause du sida. Parmi les 31 femmes qui ne connaissaient pas le statut sérologique de leur conjoint, 65% n’ont jamais discuté de leur statut sérologique avec ce dernier. La peur d’être répudiée ou accusée d’être responsable de la contamination du conjoint a été la principale raison évoquée pour justifier ce silence.
48% des femmes ont arrêté tout rapport sexuel après avoir pris connaissance de leur séropositivité, contre 19% qui n’ont eu des rapports sexuels qu’avec leur conjoint, et 33% qui ont eu des rapports sexuels avec au moins un partenaire autre que le dernier conjoint. 50% des femmes ont eu plus de 10 rapports sexuels sans préservatifs au cours des 12 derniers mois versus 46% qui n’ont eu aucun rapport sexuel non protégé et 4% qui ont déclaré avoir eu moins de 10 rapports sexuels non protégés. Parmi les 38 femmes qui ont eu des rapports sexuels non protégés, moins de 10 ont révélé leur séropostivité.

Tableau 1. Motivations des rapports sexuels extraconjugaux
chez 34 femmes vivant avec le VIH à Brazzaville

motivations
séparation prolongée
rencontre avec un ancien partenaire
besoin de diversification des partenaires
vengeance
complément de ressource
total

n
2
2
5
11
14
34

%
5,9
5,9
14,7
32,4
41,2
100

Tableau 2. Circonstances de dépistage du VIH chez 52 femmes à Brazzaville

circonstance de dépistage
signes présomptifs de sida maladie
suspicion de sida chez l’enfant (maladie ou décès)
suspicion de sida chez le partenaire (maladie ou décès)
suspicion de sida chez une rivale (maladie ou décès)
consultations prénatales
dossier de bourse d’étude
dépistage volontaire
total

n
24
11
7
3
3
2
2
52

%
46,2
21,2
13,5
5,8
5,8
3,8
3,8
100

  

Le mariage, une situation à risque

Dans ce travail, plus de 80% des femmes ont affirmé être certaines de l’infidélité de leur dernier conjoint. Cette certitude est due au fait que la moitié de ces femmes vivaient dans des ménages polygames tandis que l’autre moitié avait connaissance de partenaires réguliers extraconjugaux du conjoint. Dans la société congolaise, le multipartenariat de l’homme est culturellement toléré tandis que l’infidélité de la femme donne à l’homme le droit de la répudier de manière indiscutable, avec possibilité d’exiger un remboursement de la dot8.
Dans son rapport de 1999, l’Onusida avait fait ce constat dans beaucoup de régions, notamment en Afrique. Dans ces régions, les coutumes autorisent, voire encouragent les hommes mariés à avoir des rapports sexuels avec d’autres femmes instituant ainsi l’infidélité masculine en norme sociale. Au Sénégal, dans une enquête sur les comportements sexuels, un tiers des hommes, tous âges confondus, ont déclaré avoir eu des rapports sexuels extraconjugaux3,4. Cette tendance au multipartenariat chez l’homme a également été observée chez les populations migrantes aux Pays-Bas9.
La promotion de la fidélité comme moyen de prévention du sida devrait tenir compte de ces spécificités culturelles qui peuvent dénaturer la perception du concept. En effet, la fidélité est perçue par les hommes comme une simple attitude de respect de sa femme et non comme l’absence de rapports sexuels extraconjugaux6. Si le mariage n’est pas perçu comme une situation à risque, les personnes mariées ne se sentiront pas concernées par les messages de prévention10. Ce d’autant plus qu’il a été observé une persistance des inégalités entre les hommes et les femmes en matière d’accès à l’éducation. Dans cette étude, 51,9% des femmes avaient un niveau d’études primaire.

Vulnérabilité économique

Mais ce travail montre aussi que, malgré les obstacles culturels, 65% des femmes ont affirmé avoir déjà eu des rapports extraconjugaux. L’exigence de complément de ressources pour la satisfaction des besoins quotidiens et la vengeance contre l’infidélité du mari ont été évoquées comme motivation des rapports extraconjugaux par 73% de ces femmes. La dimension économique de la vulnérabilité de la femme n’est donc pas l’apanage de la femme seule ou libre. Dans notre contexte, une proportion importante de femmes mariées n’exercent aucune activité lucrative et dépendent totalement de leur époux. Avec la multiplication des partenaires, les époux n’arrivent pas toujours à répondre à tous les besoins de leurs épouses et autres partenaires régulières ; ce qui amène certaines femmes mariées à accepter des rapports sexuels avec d’autres partenaires en échange d’un peu d’argent ou de biens11. Une étude comparative pourrait venir tester l’assertion possible selon laquelle les prostituées et les femmes seules jouiraient même d’une meilleure protection face au VIH que les femmes au foyer, qui n’ont pas la permission sociale de demander ou négocier des rapports sexuels à moindre risque.
En plus de l’accès limité à tous les soins disponibles, l’absence d’une culture de dialogue dans les couples, le faible accès aux services d’informations, la stigmatisation et la discrimination dans les familles apparaissent comme les principaux facteurs de vulnérabilité de la femme au VIH. Or, en l’absence d’actions en faveur du changement des normes sociales en matière de genre, le fait de prendre connaissance de sa séropositivité a très peu d’effets sur la vie sexuelle de la femme. Dans ce travail, 33% des femmes ont affirmé continuer à avoir eu des rapports extraconjugaux majoritairement non protégés après avoir pris connaissance de leur séropositivité.
S’il est évident que la vulnérabilité de la femme est aussi celle de l’homme, il est urgent de promouvoir le dialogue entre hommes et femmes en vue du changement de certaines normes sociales et culturelles qui accentuent la vulnérabilité de la femme face au VIH/sida. La lutte contre la stigmatisation et la discrimination, la promotion socio-économique des femmes sont également indispensables pour rompre la chaîne de contamination chez les femmes vivant avec le VIH.



* Une version complète de l’étude peut être obtenue en s’adressant à
fmboussou@yahoo.fr ou à pistes@lecrips.net
1 - Bardem I, et al.
"Sexualité et prévention du sida en milieu urbain africain : une enquête auprès des jeunes filles célibataires et femmes seules de Ouagadougou" 
2 - Hale D, et al.
"Global impact of immunodeficiency virus and AIDS"
Clinical microbiology rev, 2001,14, 327-35
In Le sida en Afrique, ANRS Sciences sociales et sida, 1997
3 - Enel C, et al.
"Migrations and nuptiality changes. A case study in rural sénégal"
In Blesoe C (ed), Nuptiality in sub-sahara Africa : Contemporary anthropological and demographic perspective,
Oxford, 1994
4 - Enel C, et al.
"Sexual relations in the rural area of Mlomp (Casamance Sénégal)"
In Dysont (ed) Sexual behaviour and networking : anthropological and socio-cultural studies on the transmission of HIV,
Liége, 1992
5 - Pison G, et al.
"Seasonal migration : a risk factor for HIV infection in rural Sénégal"
JAIDS, 1993, 6, 196-200
6 - Sylva CG
"The meaning of fidelity and AIDS prevention strategies among married men"
Rev Saude Publica, 2002,36, 40-9
7 - CNLS Congo
Rapport de l’étude de séroprévalence nationale : novembre 2003
8 - Gruenais M E,
"Enjeux sociaux et politiques de la prise en charge des malades du sida au Congo, attitudes contradictoires"
in Le sida en Afrique, op.cit.
9 - Gras MJ, et al.
"HIV prevalence, sexual risk behaviors and sexual mixing patterns among migrants in Amsterdam"
AIDS, 1999,13, 1953-62
10 - Desclaux A
"10 years’ research in the social sciences on AIDS in Burkina Faso : elements for prevention"
Santé, 1997, 7, 127-34
11 - Rao Gupta G
"Genre, sexualité et VIH"
Transcriptase, 2000