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n°114 - février/mars 04

 


MIGRANTS ET VIH

Les enjeux de la communication en direction des populations migrantes

 

Élodie Aïna Stanojevich

Inpes (Paris)

Judith Cytrynowicz

Inpes (Paris)








 

 

Dans le cadre des campagnes de prévention de l'infection à VIH/sida, l'Etat a rapidement pris conscience de la nécessité de campagnes de communication ciblées, et déclinées avec des messages spécifiques en direction de certaines populations : les homosexuels masculins, les jeunes ou les femmes. Mais ce n'est qu'à la fin des années 1990 que les populations migrantes ont été perçues comme une cible spécifique des communications du VIH/sida.
Plusieurs pistes peuvent expliquer cette prise en compte tardive. Absence de données épidémiologiques, insuffisance de visibilité des associations communautaires, sentiment d'impuissance, nombreux ont été les arguments avancés par les différents acteurs. Les communicants avancent quant à eux une explication qui semblera pour certains un peu simple, mais qui n'en reste pas moins réelle : l'absence de savoir-faire. En effet, s'il n'y a eu que peu de difficultés à s'adresser à des communautés spécifiques disposant d'une vraie culture publicitaire, comme la communauté homosexuelle, le défi est tout autre quand il s'agit de s'adresser aux communautés migrantes vivant en France.
Comment mettre en place un dispositif de communication efficace en direction d'un public qui ne se perçoit pas forcément comme destinataire des messages généraux de santé ? Comment améliorer la réceptivité d'un public qui considère souvent son état de santé comme secondaire par rapport aux divers problèmes administratifs, économiques et sociaux auxquels il est confronté au quotidien ? Comment aborder des sujets aussi tributaires des représentations culturelles que la sexualité, la maladie ou la mort ? Et surtout comment adresser un message unique à une population aussi hétérogène sur le plan culturel, social, économique et linguistique que celle que recouvre le terme "migrant" ?

L'autocensure des communicants

Considérant cette barrière constituée à la fois par la spécificité et l'hétérogénéité des communautés migrantes vivant en France, les actions de communication sont longtemps passées au second plan, derrière les actions de terrain, considérées comme la pierre angulaire de la politique de prévention en direction de ce public. Les actions de proximité permettent en effet de toucher au plus près les personnes concernées, notamment par des pairs qui bénéficient a priori d'un crédit de confiance et qui individualisent au mieux les messages délivrés.
Outre son handicap avoué par rapport aux actions de terrain, les acteurs de la communication sur le sida se sont longtemps autocensurés, par peur d'un potentiel effet pervers majeur : la stigmatisation. Comment communiquer sur le VIH/sida en direction des migrants, comment donner une visibilité au public migrant afin qu'il puisse s'identifier, dans des médias où la diversité de la population française est par ailleurs si peu représentée ? Comment avoir une politique de prévention efficace tout en n'installant pas l'équation "étranger = sida" ?

L'alerte épidémiologique

A partir de 1999, l'Institut de veille sanitaire confirme les inquiétudes des associations en publiant un rapport détaillé sur la situation du sida dans la population étrangère domiciliée en France1. La nécessité d'actions spécifiques se fait alors plus pressante. Un programme de communication en direction des migrants se met en place progressivement, en s'appuyant essentiellement sur le renforcement de partenariats avec des radios communautaires, compromis qui avait l'avantage de délivrer des messages de prévention aussi affinés que possible tout en évitant une visibilité grand public, source potentielle de stigmatisation.
Les tendances épidémiologiques se confirment : certaines populations étrangères sont particulièrement touchées par le VIH/sida, les personnes de nationalité d'un pays d'Afrique subsaharienne, d'Afrique du Nord et d'Haïti. Ces migrants sont identifiés comme "groupe prioritaire" du programme national de prévention du VIH/sida pour les années 2001-20042. Les acteurs cherchent à approfondir leur connaissance de ce public particulier. Le Comité français d'éducation pour la santé (CFES), devenu Institut national de prévention et d'éducation pour la santé (Inpes) redéfinit sa place sur l'échiquier de la prévention sida en direction des migrants.

La redéfinition de la place de la communication

Désormais, les pouvoirs publics donnent toute leur place aux actions de communication en direction des migrants, sans pour autant délaisser le travail de proximité. Le programme de communication sur le sida en direction des migrants doit tout d'abord assurer aux associations une visibilité médiatique dont l'objectif est triple : permettre au public de se sentir plus concerné par les recommandations émises par les pouvoirs publics, renforcer la légitimité des messages émanant de la communauté, et permettre d'impulser de nouvelles actions en valorisant ce qui se fait déjà. Le programme de communication veille à associer également les acteurs associatifs et les pairs des communautés concernées, à travers la mise en place de groupes de travail en amont de la réalisation des actions. Enfin, tous les outils audio, vidéo, et hors médias (brochure, dépliant) sont mis à disposition des acteurs de terrain pour leur permettre une réutilisation dans le cadre de leurs actions.

Des ressorts mieux connus et des supports plus adaptés

Les études et recherches et les remontées du terrain ont permis de renforcer les connaissances sur les perceptions du VIH/sida et les comportements de prévention des migrants. Elles ont permis d'élaborer une stratégie de communication plus spécifique, tant en termes de contenu que de moyens.
Pour faire émerger la problématique du sida dans un contexte de déni et de tabou, les actions d'information et de prévention du VIH/sida doivent investir un maximum de supports, et profiter notamment des fêtes communautaires et des grands rassemblements (Coupe d'Afrique des Nations, 1er décembre, voire Ramadan). Des actions hors médias (brochures, dépliants...) peuvent également être conçues en direction de ces populations, en veillant à ce que les messages soient simples et concrets. L'étude Sorgem a en effet mis en évidence le fait que, pour favoriser l'accès aux documents, les illustrations doivent prévaloir sur le texte. La traduction des textes en un maximum de langues est primordiale mais pour autant insuffisante : les difficultés de lecture peuvent rendre les documents inaccessibles à de nombreuses personnes. L'audiovisuel reste donc le média privilégié.
La radio a été explorée très tôt pour communiquer en direction des populations migrantes sur le VIH/sida. Ce média permet de bien cibler les populations via des radios communautaires, et de renvoyer à des ressources utiles de proximité. La radio offre également la possibilité d'explorer différentes possibilités créatives, notamment le recours à la fiction ou à des émissions interactives avec les auditeurs.
La télévision apparaît cependant essentielle pour renforcer l'impact des messages auprès de ces populations. L'Inpes a ainsi réalisé un certain nombre de fictions sous forme de films courts diffusés sur des chaînes communautaires. Les programmes sont souvent construits autour d'un personnage de confiance, comme par exemple la figure du "grand frère" dans la communauté subsaharienne, qui légitime l'information délivrée sur la maladie. Le réalisme de l'histoire et des lieux, les récits de vie, et l'humour désamorçant les comportements négatifs, aident les destinataires des messages à s'identifier aux personnages et aux récits.
D'une manière générale, il apparaît essentiel d'impliquer des personnes issues des communautés migrantes dans le processus d'élaboration d'une action de communication en direction des migrants sur le sida. Le fait qu'un film de prévention en direction d'une communauté soit a minima écrit, réalisé et joué par des personnes issues de cette même communauté est une condition sine qua non de la justesse du ton des messages délivrés. Cette démarche prévient les erreurs générées par une approche nourrie d'images fantasmées et projetées sur ces communautés et par une réappropriation approximative de codes culturels qui nous sont étrangers.

Vers les médias grand public ?

En 2002, l'Inpes a réalisé une étude sur la consommation de médias des migrants d'Afrique subsaharienne3. Elle mis en évidence le fait que la consommation de télévision de cette population était sensiblement la même que celle de la moyenne des Français : c'est le média le plus consommé et les chaînes françaises hertziennes les plus regardées sont TF1, puis France 2 et France 3, et ce aux heures de grande écoute.
S'appuyant sur ces données, l'Inpes a ainsi réorienté sa stratégie de communication en direction des migrants. La campagne publicitaire généraliste de décembre 2002 sur le dépistage "sida : le test, c'est important de savoir" a fait pour la première fois l'objet d'une déclinaison en direction des migrants originaires d'Afrique. De façon inédite, les pouvoirs publics se sont adressés aux migrants en les mettant en scène, sur un média de masse et dans le cadre d'un plan média très conséquent.
Loin du spectre de la stigmatisation et de l'amalgame entre étranger et contamination qui avait paralysé la communication sur le sida auprès des migrants, les résultats du post-test de cette campagne auprès des migrants d'Afrique subsaharienne sont encourageants4. Le spot le plus reconnu par les migrants interrogés est le spot qui leur était destiné : 69% de reconnaissance contre 29% pour le spot s'adressant aux hétérosexuels et 24% pour le spot s'adressant aux homosexuels. La campagne recueille des scores d'agrément élevés auprès des migrants africains : 85% d'entre eux l'ont "aimée" et 51% l'ont "vraiment aimée". La campagne a été appréciée pour son ton jugé juste par 72% des migrants interrogés. Ils sont plus nombreux que les homosexuels (55%) et surtout le grand public (53%), a s'être identifiés aux personnages des spots (59%) et notamment du spot en direction des migrants (63%).
Communiquer sur la prévention du VIH en direction des migrants sur des médias grand public sans les stigmatiser apparaît donc possible. Néanmoins, le format publicitaire reste un format peu adapté aux populations migrantes parce qu'il exclut a priori toute approche informative et pédagogique, enjeu majeur de la communication VIH en direction des migrants. Le défi dont les communicants doivent désormais se saisir est donc de s'adresser aux migrants sur des chaînes grand public, à des heures de grande écoute, dans des programmes autres que publicitaires. La communication devra alors se livrer à un délicat exercice d'équilibre entre une approche communautaire qui permette l'identification, un discours sur le VIH qui évite l'écueil de la stigmatisation, et une cohérence avec la ligne éditoriale des chaînes grand public qui garantisse la diffusion.

Modes et ressources d'information des migrants

La prise de conscience d'une nécessité de communiquer de manière prioritaire en direction des migrants a conduit l'Inpes à lancer deux études pour mieux connaître ces populations, dont l'une, menée par l'institut Sorgem en 2002, portait sur les modes et les sources d'information concernant le VIH/sida des migrants issus des pays d'Afrique subsaharienne, du Maghreb, d'Asie du Sud/Sud-est, et d'Europe de l'Est.
Il ressort de cette étude que les populations interrogées ont d'une manière générale une connaissance floue et parcellaire du virus et de la maladie. Les modes de contamination sont acquis de manière très inégale, la période de séropositivité asymptomatique est mal comprise et l'existence de traitements est très souvent méconnue. Les acteurs impliqués dans la communication sur le sida auprès des migrants doivent donc veiller à adopter une approche informative et pédagogique pour améliorer le niveau de connaissance sur la maladie de ces populations.
L'étude montre aussi que dans le regard collectif, le sida concerne avant tout des personnes ayant des pratiques sexuelles contraires à une culture traditionnelle ou ayant une vie aux "moeurs dissolues" (les toxicomanes, les homosexuels ou les prostituées). Le sida est avant tout considéré comme la "maladie des autres", d'où la mise à distance du risque pour soi et l'inutilité supposée d'adopter des comportements préventifs. Un enjeu fort de la communication sur le sida en direction de ces publics est donc d'initier un changement de regard sur le VIH.
Par ailleurs, les personnes interrogées pensent généralement le risque en fonction du nombre de relations sexuelles que le partenaire a eues avant. Certaines personnes s'imaginent ne pas prendre de risque avec des personnes issues de leur communauté, de leur milieu social, avec des "gens éduqués", "sérieux" ou "beaux". Des actions de communication doivent être menées pour clarifier la notion de prise de risque et promouvoir les préservatifs comme unique moyen de se protéger dans une relation où le statut sérologique du partenaire n'est pas connu.
Enfin, il ressort des interviews la forte emprise d'un discours moral sur le VIH/sida, qui génère un phénomène d'exclusion des personnes atteintes. Or la peur de l'exclusion peut constituer un frein à l'adoption de comportements préventifs, notamment au dépistage. La promotion de comportements solidaires à l'égard des personnes atteintes doit donc constituer une part importante du programme de communication, pour atténuer les enjeux sociaux liés aux résultats du test.

Institut Sorgem pour le CFES, Etude qualitative exploratoire sur les modes et les sources d'information des migrants issus des pays d'Afrique subsaharienne, du Maghreb, d'Asie du Sud / Sud-est, d'Europe de l'est concernant le VIH/sida (2002).
L'étude a été réalisée à partir de 50 entretiens individuels semi-directifs approfondis de 2-3 heures auprès de migrants originaires de différents pays et de 16 réunions de 3 heures réunissant 2 à 3 personnes de même région ou pays d'origine, de même tranche d'âge et de même sexe.
Les entretiens individuels ont porté davantage sur les représentations, les pratiques, les opinions, les connaissances. Les groupes ont concerné davantage la perception des communications et modes d'informations attendus.



1 - Institut de veille sanitaire.
Situation du sida dans la population étrangère domiciliée en France,
Saint-Maurice, France, Avril 1999 ; 16 pages.
2 - Direction générale de la santé.
Stratégie de prévention de l'infection VIH/sida en France pour les années 2001-2004,
Juin 2001 ; 39 pages.
3 - Institut BVA pour le CFES,
Enquête quantitative sur les habitudes médias et les lieux de fréquentation par les migrants d'Afrique subsaharienne résidant en Ile-de-France (2002).
L'étude a été réalisée auprès de 610 personnes venues d'un pays d'Afrique subsaharienne, vivant depuis l'âge de 15 ans en France et âgées de 15 à 55 ans. Les interviews en face à face ont été réalisés par des enquêteurs recrutés spécifiquement pour l'étude et issus des principales communautés subsahariennes vivant en France. Les interviews se sont déroulés dans des foyers, des associations, des PMI, des centres de soins, des marchés, des gares, des sorties de métro à Paris intra-muros, en petite couronne et en grande couronne.
4 - Institut BVA pour l'INPES,
Posttest de la campagne télévisée "sida : le test, c'est important de savoir" décembre 2002. Enquête en population auprès des migrants d'Afrique subsaharienne. L'enquête a été réalisée en face à face sur sites auprès d'un échantillon de 327 personnes originaires d'Afrique subsaharienne résidants en Ile de France et âgées d'au moins 15 ans.