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n°113 - décembre/janvier 04

 


VIH - AUSTRALIE

La transmission intrafamiliale de l'infection VIH est-elle possible ?

 

Sophie Chamaret

Unité d'oncologie virale Institut Pasteur (Paris)

 






Intrafamilial transmission of HIV-1 infection from individuals with unrecognized HIV-1 infection
French M.A., Herring B.L., Kaldor J.M., Sayer D.C., Furner V., de Chaneet C.C., Dwyer D.E.
AIDS, 2003, 17, 3, 1977-81

Deux cas de transmission intrafamiliale du VIH à des individus pour lesquels l'infection n'était pas connue survenus en Australie sont décrits dans cet article. Si la réalité de ces cas apparaît indiscutable, les modes de transmission entre les membres des familles respectives restent hypothétiques, et ces deux histoires anecdotiques ne remettent pas en cause les principaux modes de transmission du VIH par ailleurs parfaitement identifiés.

 

Deux cas de transmission intrafamiliale du VIH survenus en Australie sont décrits dans cet article. L'un concerne deux soeurs, l'autre une mère et son fils.
L'histoire du premier cas est celle d'une jeune fille de 16 ans dépistée séropositive pour le VIH en janvier 1999 lors d'un don de sang. L'ARN plasmatique est de 517889 copies/ml, et les lymphocytes T CD4+ de 598/mm3. Ses parents et ses partenaires sexuels sont séronégatifs.
Sa sœur de 18 ans avait présenté un épisode fébrile avec présence de ganglions en janvier 1997. Elle rapporte qu'en décembre 1996 elle a eu son premier rapport sexuel avec un homme russe. Elle est testée en février 1999. La sérologie VIH est positive, l'ARN plasmatique est de 82064 copies/ml et les lymphocytes T CD4+ à 680/mm3. Parmi ses autres partenaires sexuels, trois ont pu être retrouvés et sont séronégatifs.

Le second cas est celui d'une femme de 55 ans dépistée VIH positive en juin 1997 lors d'un don de sang. L'ARN plasmatique est de 28355 copies/ml et les lymphocytes T CD4+ de 350/mm3. Elle était séronégative lors du précédent don, en août 1996. En février 1997, ayant consulté un médecin pour une pharyngite avec des adénopathies cervicales, elle avait été traitée par antibiotiques. Le dépistage de l'infection à VIH n'avait pas été réalisé. Mariée depuis 25 ans, elle ne reconnaît pas avoir de rapports extraconjugaux ; son mari est séronégatif.
Elle a un fils de 30 ans de son premier mariage. Il vivait en Thaïlande et était venu passer 6 mois dans sa famille en décembre 1996. Ce fils est revenu vivre en Australie en 1998. Une infection à hépatite C est diagnostiquée lors d'un problème arthritique, en novembre 1998. Il est alors découvert séropositif, avec un ARN plasmatique de 40475 copies/ml et des lymphocytes T CD4+ à 10/mm3. Il a eu des rapports sexuels non protégés en Asie du Sud-Est pendant les années 1990, mais pas depuis son retour en Australie.

Des méthodes d'analyse moléculaire ont été utilisées pour chacune des personnes concernées. Les extractions d'ADN à partir des prélèvements de sang et les amplifications génomiques de chaque échantillon ont été réalisées à des moments différents pour éviter des contaminations.

Plusieurs méthodes (mobilité par hétéroduplex, analyse phylogénétique de séquences dans le gène env et le gène de la transcriptase inverse) ont ensuite été utilisées pour préciser à quel sous-type appartiennent les virus et la distance génétique entre les virus des deux personnes source et des cas index. Les séquences du gène env ont été comparées avec des séquences des sous-types A, B, C, D, F et G, incluant des séquences de virus isolées à partir d'usagers de drogue par voie intraveineuse venant de Russie et d'Ukraine et d'un sous-type O.

Les résultats montrent que les deux soeurs sont infectées par un virus de sous-type A (plus particulièrement proche de celui isolé à partir d'un usager de drogue par voie intraveineuse russe), avec une homologie de séquences dans le gène env de 97% ; la "pairwise distance"* pour cette séquence est de 0,0168. Le sous-type A est très fréquent en Russie mais n'a jamais été décrit en Australie.
De plus, le séquençage du gène de la transcriptase inverse montre une plus grande homologie entre les séquences virales des deux soeurs qu'avec toutes les autres séquences provenant de 1000 patients de la même ère géographique.

La femme de 55 ans et son fils sont infectés par un virus de sous-type E, avec une homologie de séquences dans le gène env supérieure à 96%, et la "pairwise distance" est de 0,015. Le sous-type E est très rare en Australie, mais fréquent en Asie.
Enfin, pour chaque cas index (la jeune fille de 16 ans et la mère de 55 ans), un faible degré de diversité entre les virus suggère des contaminations récentes. Pour rappel, une homologie de séquences de 75% est considérée comme étant la limite inférieure significative et les "pairwise distances" dans des séquences de 2 sous-types B sont comprises entre 0,03 et 0,37.

Si la réalité de l'infection des deux soeurs entre elles d'une part, de la mère et de son fils d'autre part, sont indiscutables au vu de ces résultats, les modes de transmission entre les membres des familles respectives restent hypothétiques.
Des investigations très poussées par des personnes compétentes n'ont pas permis de mettre en évidence que les deux soeurs aient eu un partenaire sexuel commun. On ne retrouve pas d'injection de drogue, de transfusion sanguine ou de produit sanguin, d'exposition au sang ou des fluides corporels, de procédures médicales ou dentaires. Le seul risque connu est le partage de la même salle de bain et, quelquefois, l'utilisation du même rasoir.
Dans la seconde histoire, on ne trouve pas de partage de rasoir ou de brosse à dents, ni de procédure dentaire. Cependant, le fils avait un psoriasis vers 1996, et la mère appliquait un médicament par voie topique sur les lésions de la peau, sans porter de gants. Les lésions étaient sèches, et la mère n'avait pas de dermatite sur les mains. Au demeurant, il semble que la mère ait eu une infection primaire par le VIH très rapidement après que son fils soit revenu chez eux (le fils est revenu en décembre 1996, et la mère a consulté en février 1997).

Les résultats de cette étude montrent qu'il est quelquefois difficile d'établir certains modes de contamination par le VIH, mais les cas de transmission "domestique" bien documentés sont extrêmement rares.
Ces deux histoires anecdotiques ne remettent cependant pas en cause les trois principaux modes de transmission du VIH - la transmission par voie sexuelle, la tramsmission par voie sanguine et la transmission verticale - et surtout les messages de prévention en découlant.



* "Pairwise distance" : distance génétique entre différentes séquences étudiées et comparées respectivement entre deux virus. Plus les virus sont proches, plus les distances sont courtes.