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n°112 - novembre 03

 


Etat des lieux de l'engagement du secteur privé dans la lutte contre le sida au Cameroun

 

Marie Mendene

MOM Sunshine (Douala)

 








 

La lutte contre le VIH en milieu de travail se structure progressivement depuis 1999 dans le monde, en Afrique et tout particulièrement au Cameroun. Ceci parce que les statistiques sont alarmantes : en 2000, 70% des personnes infectées avaient entre 15 et 35 ans, soit la tranche d'âge économiquement et sexuellement active et la plus productive.

La chute de la compétitivité et des revenus

Des régions et secteurs entiers en Afrique subsaharienne connaissent une baisse considérable de leurs revenus et de leur compétitivité.
Absentéisme des personnes touchées par la maladie, perte de la main d'oeuvre qualifiée, dépenses de santé et frais de funérailles sont en hausse. En hausse également les permissions pour assister un collègue ou un parent malade ou décédé.
Au Cameroun par exemple, dans certaines structures publiques ou parapubliques, bon nombre de travailleurs sont absents le vendredi après-midi pour une "levée de corps"1. Le nombre de décès est tel que, depuis deux ans, nous voyons disparaître en moyenne un collègue par semaine dans l'entreprise où nous exerçons. Au début, les collectes pour collègues décédés étaient spontanées et systématiques. Mais le rythme des décès, aggravé par la pandémie du VIH, est tel que ces élans de solidarité ont considérablement diminué, occupés que nous sommes tous à pleurer et enterrer nos propres morts hors entreprise.

Le taux de chômage élevé, l'absence de sécurité sociale, les difficultés de mobilisation des zones rurales (moins perméables aux campagnes de sensibilisation), le désengagement progressif du secteur public - aggravé par les politiques d'ajustements structurels imposées par le FMI -, les détournements et gabegies, dans certains pays, semblent avoir concouru a faire apparaître le secteur privé comme une carte maîtresse dans la lutte contre le VIH.

Une ébauche de cadre juridique

Lors de la première assemblée extraordinaire des Nations unies sur le VIH qui s'est tenue à New York du 25 au 27 juin 2001, des recommandations ont été faites pour une plate-forme minimale en matière de droit et VIH en milieu de travail. Ces recommandations concernaient entre autres la non-discrimination des travailleurs vivant avec le VIH. Malheureusement, de nombreuses entreprises continuent à procéder à des tests de dépistage à l'insu de leurs employés ou à licencier sous des prétextes divers ceux convaincus d'être séropositifs. La peur de la stigmatisation, l'absence de législation claire et l'ignorance des droits et devoirs des uns et des autres, l'absence d'information et d'implication des syndicats et délégués du personnel continuent de favoriser ces pratiques courantes. De plus, peu de travailleurs victimes sont disposés à se plaindre publiquement ou à intenter des poursuites à l'encontre des employeurs en dépit des efforts fait par les ONG pour les soutenir.

Les contrats de partenariat secteur privé-Etat

Le Cameroun, dont le taux de séroprévalence est passé de 0,5% à 11%2 en dix ans, est un très bon exemple de l'implication progressive du secteur privé dans la lutte contre le VIH. Cette implication a été impulsée par l'inclusion du Cameroun dans la liste des pays bénéficiant de la "réduction" de la dette des pays pauvres très endettés, les "heureux élus" ayant pour obligation, entre autres, d'utiliser une partie des fonds contrôlés par la Banque mondiale dans la lutte contre la pauvreté, la santé et tout particulièrement la lutte contre le VIH.
Des institutions (Onusida, BIT, Programme national de lutte contre le sida), des individus (médecins, personnes vivant avec le VIH), des ONG et des entreprises précurseurs (Alucam, CDC, Sonel, Chococam, etc.) ont contribué à élargir l'implication du secteur privé. Mais c'est le lancement du Plan stratégique de lutte contre le sida (2000-2004)3 ainsi que celui du Plan multisectoriel qui ont permis une implication structurée et à grande échelle du secteur privé au Cameroun.
La réduction progressive du prix des trithérapies contribue également à atténuer les appréhensions et réticences des grandes entreprises4.
Mais qu'en est-il réellement sur le terrain, notamment en ce qui concerne les droits des travailleurs, la discrimination et la prise en charge médicale ?

Les tests de dépistage

Les recommandations des organismes internationaux et des pouvoirs publics ne sont pas toujours traduites par des textes protégeant de manière explicite les travailleurs vivant avec le VIH, ou condamnant les tests de VIH à l'embauche et en cours de contrat sans consentement éclairé.
Au Cameroun par exemple, en dépit des bonnes intentions affichées par les pouvoirs publics, il n'existe pas, à notre connaissance, de texte spécifique protégeant les travailleurs vivant avec le VIH ou ceux abusivement testés ou licenciés en raison de leur statut sérologique.
Par contre, lors du séminaire-atelier du Gicam5 regroupant une centaine d'employeurs camerounais et devant le ministre de la Santé, un responsable du Programme national de lutte contre le VIH/sida a annoncé qu'une loi serait en cours d'étude sur les "devoirs" des personnes vivant avec le VIH. Il s'agirait de voir dans quelle mesure on pourrait condamner toute personne vivant avec le VIH contaminant "de manière volontaire".
Autant dire que nous sommes très inquiets quant aux répercussions éventuelles d'une telle législation qui, si elle était appliquée, contribuerait à stigmatiser davantage les courageux qui ont fait leur test et à renforcer les séro-ignorants dans l'idée qu'il et préférable de le rester !

Cette absence de protection légale, ainsi que l'absence d'engagements écrits de la part de la plupart des employeurs (à l'exception d'Alucam et de quelques rares autres entreprises) rend les travailleurs très méfiants vis-à-vis des tests de dépistage effectués au sein de l'entreprise. La plupart préfèrent utiliser les structures médicales externes par peur de la stigmatisation (lire l'article d'Henriette Meilo).
Même dans les structures les mieux outillées, où le management est de bonne foi et les traitements sont disponibles, il est extrêmement difficile de convaincre les travailleurs, beaucoup préférant au mieux se rendre chez les tradipraticiens, au pire mourir plutôt que d'accepter les médicaments qui leur sont proposés.
Les grandes entreprises, encouragées par la baisse du prix des traitements, se hasardent progressivement à garantir la trithérapie aux travailleurs qui en font la demande (même Totalfina Elf E&P, qui avait été saisi par les ONG6 nationales et internationales pour ses pratiques, serait en train d'envisager l'accès aux traitements). Mais toutes se heurtent encore au problème de confidentialité : comment effectuer des remboursements sans que le système administratif et comptable interne ne permette de déceler qu'un travailleur est sous traitement ?

La stigmatisation et l'autostigmatisation

Elles restent présentes, bien qu'il y ait de plus en plus de campagnes de soutien aux collègues vivant avec le VIH. Les travailleurs ont, à juste titre malheureusement, encore peur des répercussions possibles de la divulgation de leur statut sur leur plan de carrière. En milieu urbain, grâce à la télévision, pratiquement tout le monde est au courant des modes de contamination et de prévention ; mais, dans ces communications, on parle peu des modes de non contamination. Résultat : beaucoup pensent que partager les toilettes avec un collègue séropositif ou un collègue qui tousse est un risque.
Un médecin d'entreprise racontait la semaine passée que le jour où certains travailleurs ont su que leur collègue de bureau avait la tuberculose, trois cadres qui partageaient le même bureau sont passés dans son cabinet pour demander s'il existait un vaccin contre la tuberculose...
Tout de suite après avoir écrit ces lignes, je me suis retrouvée chez une amie avocate qui recevait dans son bureau une collègue. Cette dernière, ne sachant pas que j'étais une personne vivant avec le VIH, nous expliquait comment elle s'est retrouvée à en vouloir à l'un de ses collègues tuberculeux qui n'avait pas informé ses collègues de bureau et les avait contaminés. Elle ne voulait pas le saluer et avait même eu un haut le cœur en prenant l'ascenseur avec lui. Ce n'est qu'après l'avoir laissée s'exprimer que je lui ai indiqué qu'il ne fallait pas se fier aux apparences car moi-même j'étais séropositive et que, depuis l'annonce de mon diagnostic, j'avais pris 21 kilos de plus par rapport à mon poids normal et, qui plus est, je n'avais jamais été aussi épanouie !

Quelles sont les perspectives ?

La collecte de statistiques fiables permettant d'évaluer l'impact financier du VIH en entreprises reste un problème majeur (nombre d'heures d'absence, coût des décès, des traitements donnés, etc). La méfiance et la peur de la stigmatisation ou de l'usage incontrôlable des résultats des statistiques n'incitent pas les uns et les autres à rendre ces statistiques disponibles. Pourtant, il est fort possible, avec un peu de bonne volonté, de rassurer le personnel sur l'usage des données collectées et la mise en place de systèmes garantissant la confidentialité.

La baisse des prix des trithérapies constitue un réel espoir dans la lutte pour l'accessibilité des traitements pour tous. En trois ans, les trithérapies sont passées de 600000 francs CFA (1090 dollars) par mois à 70000 (127 dollars), puis environ 20000 francs CFA (36 dollars) selon les combinaisons. Ceci devrait constituer un déclic pour les chefs d'entreprise. Sans compter que les regroupements d'entreprises pour l'achat de médicaments ou la mise en place de fonds de solidarité gérés par des partenaires fiables, indépendants et garantissant la confidentialité des accords tripartites entreprise/hôpital/assureurs sont possibles et peu coûteux.

Un premier bilan des conventions Etat-entreprises au Cameroun

Les acquis
- La signature des conventions entre le PNLS et certaines entreprises a permis de créer un cadre propice à la mise en place de politiques VIH dans les entreprises.
- Les travailleurs se sentent soutenus moralement par l'administration, qui est favorable à une politique de non-discrimination des travailleurs vivant avec le VIH.
- Il devient plus aisé pour les ONG de faire pression en direction de certaines entreprises qui continuent à adopter des attitudes discriminatoires envers leurs travailleurs séropositifs (tests VIH à l'embauche ou lors des visites systématiques sans le consentement éclairé des concernés, licenciements abusifs, etc.).
- Les assureurs regardent avec moins de suspicion les travailleurs séropositifs et certains ont même des accords particuliers et novateurs avec certaines entreprises pour la gestion des travailleurs séropositifs.

Ce qui reste à améliorer
- Un nombre encore trop important de chefs d'entreprise continuent de faire la politique de l'autruche, se refusant à mettre en place une quelconque politique VIH au sein de leur structure - encore moins un programme d'accès au traitement.
- D'autres ont signé les conventions, mais font le strict minimum nécessaire pour être en conformité avec le canevas signé avec le PNLS afin de garantir la signature des prochaines traites ; les distributions de préservatifs, les campagnes de sensibilisation, les formations du personnel médical et autres rubriques standards des conventions sont faites à la va-vite, sans véritablement se soucier de leur impact à bref ou long terme sur les travailleurs et sur l'évolution de la pandémie au sein de l'entreprise.
- La marge de manoeuvre des acteurs au sein des entreprises ayant signé un accord de partenariat est très étroite et laisse la place à peu de créativité, car ceux qui ont participé à la signature des conventions ne sont pas forcément ceux qui sont chargés de gérer l'application sur le terrain.
- Les leaders d'opinion formels et informels au sein de l'entreprise (délégués du personnel, syndicats, médecins du travail, personnes vivant avec le VIH et autres leaders informels au sein de l'entreprise) n'ont pas été associés ou mal informés du contenu de ces conventions. Par conséquent, ils ne se sentent pas concernés - quand ils ne constituent tout simplement pas une cause de blocage.
- Les "Comités Sida" ou commissions chargées de la mise en place d'une politique VIH tardent à être mis en place. Ceux qui existent éprouvent des difficultés à appliquer les accords tels qu'ils ont étés élaborés hors de leurs réalités quotidiennes car ils sont trop souvent composés de membres désignés par la hiérarchies et non élus par les travailleurs. De plus, ils omettent souvent de tenir compte de la répartition géographique des travailleurs lors de la composition de l'équipe alors qu'un travail de proximité avec les collègues est indispensable pour pouvoir changer les mentalités.

Les risques de détournement de l'argent alloué aux entreprises

Un séminaire atelier organisé par le Groupement interpatronal du Cameroun (Gicam) s'est tenu à Douala en avril 2003 en présence du ministre de la Santé camerounais, de représentants du BIT, d'Onusida et d'une centaine d'entreprises.
Il s'agissait de faire le bilan des conventions signées entre le ministère de la Santé et 26 entreprises en 2002, pour un montant global de 1 milliard de francs CFA (plus d'1,5 million d'euros). A titre de comparaison, le programme d'accès aux antirétroviraux par le biais des hôpitaux provinciaux n'a bénéficié que d'un budget de 700 millions de francs CFA (environ 1 million d'euros) pour l'ensemble du pays... De plus, cette somme ne prenait en compte que des programmes de prévention (campagnes de sensibilisation, distributions de préservatifs, formation des pairs éducateurs et du personnel médical, etc.).

Dans la pratique, une part importante des sommes allouées sur le papier aux entreprises ne leur est toujours pas reversée. Par ailleurs, la plupart des prestations payantes pour lesquelles les entreprises se sont engagées (formations, campagnes de sensibilisation) sont désormais réalisées par des ONG qui semblent avoir surgi de nulle part. Or, des rumeurs de plus en plus persistantes circulent : ces "ONG" seraient tout bonnement en train de servir de banque aux pouvoirs publics, qui reprendraient d'un côté ce qu'ils donnent de l'autre.

Les entreprises (surtout étrangères) perçoivent de plus en plus mal cette contrainte, certaines déclarant qu'elles ont l'impression de se substituer à l'Etat dans la lutte contre la pandémie. De manière générale, c'est la loi du silence : personne n'ose parler très fort de ce qui se passe réellement avec toute cette masse d'argent dans les entreprises.
Pour beaucoup, la lutte contre le VIH est devenue synonyme de "business" ou, pire, d'"arnaque". Il devient très difficile sur le terrain de travailler avec sérénité, surtout lorsque l'on voit les ravages quotidiens tant en milieu de travail que dans la population. Il est temps de soulever le voile, car nous avons de plus en plus le sentiment de ne voir qu'une infime partie de l'iceberg.
Il est important :
- de veiller à ce que les sommes affectées à la lutte contre le VIH en entreprise soient rapidement disponibles - pour la prévention autant que pour les traitements (ARV, infections oportunistes, etc.) ;
- que l'accès aux traitements bénéficie au moins de la moitié des sommes allouées dans les programmes nationaux ou contrats de partenariat Etat/secteur privé ;
- que les petites et moyennes entreprises ainsi que le secteur informel soient également impliqués ;
- qu'une législation claire de non-discrimination des travailleurs vivant avec le VIH soit établie ;
- enfin, que les activités de lutte contre le VIH en milieu de travail fassent l'objet de suivi et d'évaluations constantes par des ONG ou personnalités intègres ayant fait leur preuves.


1 - Les levées de corps et veillées débutent généralement les vendredis afin de permettre aux travailleurs d'assister aux cérémonies durant le week-end.

2 - Le taux de séroprévalence serait malheureusement bien plus élevé dans certains secteurs ou certaines zones (transporteurs routiers, hommes en tenue, zone de construction du pipe line Tchad-Cameroun, etc.).

3 - Le Plan stratégique de lutte contre le sida a été financé par la Banque mondiale (50 millions de dollars).

4 - Les ARV sont passés de 600000 francs CFA (environ 1090 dollars) à 20000 CFA (36 dollars). Suite à l'éligibilité du Cameroun au financement par le Fonds Global en novembre 2003, les trithérapies dispensées dans les structures médicales agréées doivent encore baisser à 8000 francs CFA par mois (environ 14,5 dollars).

5 - Gicam : Groupement interpatronal camerounais

6 - Totalfina Elf E&P avait été saisi en octobre 2002 par Mom Sunshine, Réseau Ethique et Droit et de nombreuses associations internationales dont Act Up pour les tests qu'ils effectuaient à l'occasion de la visite systématique annuelle de leurs travailleurs dans la sous-région. Depuis lors, ils nous ont dit avoir quelque peu rectifié la méthode et sembleraient même vouloir proposer des trithérapies pour certains.