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n°112 - novembre 03

 


La question fondamentale de la pratique du dépistage en entreprise

 

Henriette Meilo

médecin (Douala)

 








 

A l'instar de nombreux pays africains, le Cameroun fait face à une grave crise sanitaire provoquée par le sida. Longtemps silencieuse, la pandémie est actuellement perceptible par toutes les couches de la population camerounaise. La séroprévalence, évaluée à 0,5% dans la population générale en 1987, est estimée en 2003 à 12%. Les jeunes sont particulièrement atteints : 70% des personnes infectées ont en effet entre 15 et 35 ans. Il s'agit de la couche économiquement et sexuellement active ; c'est donc le monde du travail qui est ainsi frappé. Dans certaines catégories professionnelles, le taux de prévalence tourne autour de 20%. C'est le cas, entre autres, chez les transporteurs routiers, les forestiers et les professionnels du tourisme.

Une approche multisectorielle

L'impact de l'épidémie dans les entreprises se traduit généralement par l'absentéisme, la perte de la main d'oeuvre qualifiée, la disparition du savoir-faire, la baisse de la productivité et l'augmentation des dépenses de santé dans un contexte de pauvreté.
Conscient des enjeux qui risquent de compromettre le développement du pays, le gouvernement camerounais a adopté des initiatives spécifiques par le biais du Comité national de lutte contre le sida (CNLS), créé en 1986, et du Programme national de lutte contre le sida (PNLS).
Un plan stratégique national de lutte contre le sida et les infections sexuellement transmissibles (IST) pour une période de 5 ans a été lancé en septembre 2000. Caractérisé par une approche multisectorielle et par la participation active du ministère du travail et de la prévoyance sociale, ce plan d'action stratégique fait une large part au partenariat public/privé.
En effet, la réponse des entreprises face à une épidémie qui détruit leur capital le plus précieux (les ressources humaines) a longtemps été timide : en 1998, moins de cinq entreprises - audacieuses pour l'époque - avaient élaboré un programme de lutte structuré.

Dépistages à l'insu et discrimination

Une analyse de la situation menée dans le cadre d'une consultation dans le monde du travail en 2002 a fait apparaître que les activités de lutte contre le sida menées antérieurement à cette date par la majorité des entreprises étaient le plus souvent initiées par la direction de l'entreprise à l'occasion de la journée mondiale du sida ou à la suite du décès d'un travailleur victime du VIH.
La distribution de préservatifs, les causeries éducatives, l'affichage de messages de prévention et le dépistage représentaient alors les principales actions - menées par ailleurs de manière sporadique.
Le dépistage avait la faveur de nombreux chefs d'entreprises qui pensaient que l'élément qui devait orienter leur stratégie était la prévalence du VIH au sein de leur entreprise. Ces dépistages ont rarement été effectués selon les normes et standards établis : certaines sociétés imposaient la recherche du VIH aux candidats à l'embauche, d'autres le pratiquant automatiquement lors de la visite systématique annuelle. Les analyses étaient alors généralement pratiquées à l'insu du travailleur ou sans son consentement, mais le plus souvent sans conseils pré et post-test, le but non avoué de ces dépistages sauvages étant d'éviter d'embaucher une personne infectée par le VIH ou de licencier les travailleurs testés positifs pour le VIH.

Les bonnes intentions ne suffisent pas

Mais, paradoxalement, de bonnes intentions ont dans certains cas été aussi à l'origine de ces mauvaises pratiques et de nombreuses incompréhensions : en effet, certains directeurs de société qui souhaitent aider le personnel infecté (par la prise en charge financière de la trithérapie) pensent bien faire en imposant le dépistage à leurs employés (lirele premier l'encadré ci-dessous).
Nombreux sont encore les chefs d'entreprise qui pensent qu'il suffit d'assurer le traitement aux travailleurs pour qu'ils se soumettent au dépistage. De telles pratiques discriminatoires sont pérennisées du fait du manque d'informations et de formation des médecins d'entreprises, conseillers des directeurs en matière de santé. Ces derniers, généralement issus du secteur privé, n'ont pratiquement pas été impliqués dans la lutte contre la pandémie et sont peu sensibilisés à la problématique du sida en général - et du sida dans le monde du travail en particulier. La lutte a longtemps concerné exclusivement le secteur public.

Une cinquantaine de plans d'action

Actuellement, les chefs d'entreprises ont pris la mesure du danger que représente le VIH/sida et s'organisent. Sous l'impulsion du CNLS, du groupement inter-entreprises du Cameroun (Gicam) et du BIT, de plus en plus d'entreprises se dotent de plans d'action. Cette tendance s'amplifie grâce à un environnement relativement favorable : baisse appréciable du coût des antirétroviraux et engagement politique visible. Un programme propre au monde du travail a en effet été créé avec pour objectif d'aider les Etats à :
- lutter contre l'extension et les menaces du VIH/sida par des initiatives sur le lieu de travail ;
- faire face aux conséquences de la pandémie ;
- assurer la protection et la prise en charge des travailleurs infectés ou affectés par le VIH.
Des directives ont ainsi été édictées par le BIT dans un recueil permettant aux entreprises de se doter de plans d'actions respectant les normes et les standards du moment.
Une cinquantaine d'entreprises camerounaises se sont ainsi dotées de plans d'action de lutte contre le sida. Afin d'assurer le financement de ces nouvelles activités, des conventions ont été signées entre le CNLS et les entreprises. Le but est d'améliorer la coordination et de renforcer les activités de lutte, notamment la prévention, la prise en charge, la surveillance épidémiologique et la protection des personnes vivant avec le VIH/sida.
En matière de dépistage, l'accent est mis sur le caractère volontaire de la démarche et sur la nécessité de tout mettre en œuvre pour assurer le respect de la confidentialité, lutter contre la discrimination et respecter le droit des travailleurs.

Mieux former le personnel soignant

Une première évaluation des programmes montre une volonté manifeste des chefs d'entreprises d'entreprendre des actions visant à infléchir la courbe de l'épidémie. Mais la principale contrainte est le manque d'expertise interne en matière de VIH/sida.
Nous pensons qu'une plus grande implication de l'équipe médicale peut donner un puissant coup d'accélérateur à la lutte contre le sida. La formation du personnel soignant (médecins et paramédicaux) du secteur privé en matière de dépistage/conseil est une priorité en médecine d'entreprise, qui a plus une vocation préventive que curative.
Le personnel ainsi formé pourrait régulièrement inciter les travailleurs à se soumettre au dépistage lors des campagne de sensibilisation ou au cours de l'administration des soins, le travailleur ayant la latitude de faire pratiquer le test dans la formation sanitaire de son choix.
Les nombreux centres de dépistage volontaire et hôpitaux de jour en construction sur l'ensemble du territoire accentuent ce besoin de formation.

Les écueils de la mise en place du dépistage

Suite au plaidoyer du médecin d'entreprise, le directeur d'une entreprise de transport décide en 2001 d'organiser une campagne de dépistage du VIH. Le personnel est soumis à un prélèvement sans véritable sensibilisation et avec un conseil pré-test sommaire. Moins de 25% des travailleurs acceptent le test. De nombreux travailleurs séropositifs connus usent d'artifices divers pour ne pas se soumettre à cette campagne de dépistage. La séroprévalence est alors de 6% (en-dessous de la moyenne nationale).
Suite à cette campagne, le directeur général décide de prendre en charge les frais de la trithérapie des travailleurs qui le nécessitent en affiliant son entreprise à un centre de traitement agréé par le gouvernement. Constatant qu'aucune personne vivant avec le VIH n'avait été licenciée, certains employés qui étaient déjà sous traitement tentent alors d'intégrer le groupe de travailleurs pris en charge par la société, mais essuient un refus de la direction.
En 2003, une seconde campagne de dépistage est prévue, avec pour instructions précises de la direction de "tester obligatoirement l'ensemble du personnel, tout refus entraînant l'arrêt de l'aide médicale par l'employeur". Remous au sein de l'entreprise. Un conseiller du directeur général invite deux experts à sensibiliser le personnel d'encadrement de l'entreprise sur les enjeux du dépistage.
Un long plaidoyer a dû être mené auprès de ce chef d'entreprise pour le convaincre que seule une bonne sensibilisation pouvait inciter les travailleurs à se soumettre au dépistage. Un effort a donc été fait pour mieux organiser cette campagne et, malgré quelques défaillances, la campagne a été mieux perçue : 35% du personnel s'est volontairement fait dépister, pour un résultat de 10,85% plus proche de la réalité.

Le manque de formation des médecins d'entreprises

Le manque de formation des médecins d'entreprises est mis en exergue par la situation vécue par l'une des grosses entreprises de Douala. Dans cette entreprise florissante, le dépistage du VIH est pratiqué systématiquement et annuellement pour tout le personnel depuis plus de 10 ans. Cela se passe au cours de la visite annuelle obligatoire et personne n'a jamais protesté. Les visites se déroulent au centre médical de l'entreprise, les prélèvements sanguins y sont effectués et les échantillons acheminés et testés dans un grand laboratoire de Douala et parfois au centre de référence (Centre Pasteur à Yaoundé). A cause peut-être de cette pratique, la séroprévalence a toujours été très faible et l'entreprise assurait une prise en charge aux personnes qui le souhaitaient. Malgré les réserves formulées sur la méthode par des confrères plus expérimentés en la matière, le médecin de l'entreprise et la direction étaient persuadés d'avoir choisi la meilleure stratégie.
Survient la fusion avec une autre société. Lors la première visite annuelle obligatoire, une personne vivant avec le VIH de la nouvelle entité prend peur, pense qu'elle va perdre son emploi et alerte les associations qui se mobilisent, "balancent" l'information sur le net et menacent de mener une campagne de dénigrement à l'encontre de ladite entreprise. La direction panique, l'équipe médicale doit organiser sa défense et, pour prouver sa bonne foi, fait appel à des experts pour calmer le jeu.
Une décision importante est prise : l'entreprise va se doter d'un plan d'action complet, des campagnes de dépistage volontaire seront organisées dans des structures agréées à cet effet, et enfin un expert assistera l'entreprise dans la mise en œuvre de son plan d'action.