TranscriptaseRevue critique
de l'actualité scientifique internationale
sur le VIH
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n°112 - novembre 03

 


Des répercussions multiples

 

Isabelle Célérier

(Pistes)

 








 

De par son coût humain, l'épidémie de VIH/sida frappe désormais de plein fouet le fonctionnement même des sociétés, en particulier dans les pays les plus touchés. Nombreuses sont en effet ses répercussions sur :

Les ménages
Les ménages apparaissent comme les premiers touchés par le sida : en Zambie, par exemple, les deux tiers des familles dont le père est mort du sida ont ainsi vu leur revenu diminuer de plus de 80% tandis qu'en Côte d'Ivoire, les dépenses médicales augmentent de 400% quand un des membres de la famille est atteint.
A Chiang Mai, en Thaïlande, 41% des ménages touchés ont dû vendre leurs terres pour faire face aux dépenses et 57% y ont laissé toutes leurs économies.

La nutrition
Le VIH constitue, par ailleurs, une grave menace pour la sécurité alimentaire et la nutrition, en diminuant les quantités de nourriture disponible (baisse de production, perte du travail familial, des terres, des stocks de survie...) et en réduisant l'accès à la nourriture des ménages appauvris. En Tanzanie, la consommation individuelle de nourriture a ainsi chuté de 15% parmi les familles les plus pauvres, après le décès d'un adulte, tandis qu'au Burkina, quelque 20% des familles rurales ont réduit leur travail agricole ou même abandonné leur ferme à cause du sida.

L'agriculture
Autre difficulté en zone rurale : la transmission des connaissances à la jeune génération. Plusieurs études ont, en effet, montré que les orphelins sont rarement capables de faire face aux tâches agricoles qui les attendent. Ainsi, en Namibie, les enfants ayant reçu un petit cheptel en héritage ont perdu beaucoup de leurs bêtes parce qu'ils n'avaient pas les compétences nécessaires pour s'en occuper correctement. Au Kenya, une autre étude en zone rurale a montré que 4 orphelins cultivateurs sur 5 avouaient ne pas savoir à qui s'adresser pour s'informer des méthodes de production alimentaire.
Quant aux ressources qui permettraient d'aider ces enfants, elles s'amenuisent de même sous l'effet du VIH. Une étude namibienne a ainsi estimé que les personnels d'appui agricole, chargés de fournir aux agriculteurs informations et formation, passaient au moins un dixième de leur temps à assister à des funérailles tandis qu'au Malawi, les décès parmi les employés du ministère de l'agriculture et de l'irrigation ont doublé, passant de 5 à 10 pour mille entre 1996 et 1998.

L'enseignement
Mais le sida menace également la qualité et la couverture de l'enseignement.
- Sur le plan de la demande, le VIH réduit, tout d'abord, le nombre d'enfants scolarisés puisque les femmes séropositives ont moins d'enfants et qu'au moins le tiers de leurs enfants sont eux-mêmes infectés et ne survivent pas toujours jusqu'à l'âge scolaire. Nombreux sont, par ailleurs, ceux qui, ayant perdu leurs parents à cause de la maladie, se retrouvent contraints d'abandonner l'école pour travailler ou parce que les frais de scolarité sont devenus inabordables. Dans la province du Natal, en Afrique du Sud, le nombre d'élèves scolarisés en première année d'école primaire a ainsi chuté de 20% entre 1998 et 2001, tandis qu'en République centrafricaine, le taux de scolarisation a baissé d'un tiers en raison de la maladie ou du phénomène des enfants orphelins. Les filles sont les premières touchées.
- Sur le plan de l'offre, des pénuries d'enseignants se profilent, par ailleurs, dans de nombreux pays. Le Swaziland estime, par exemple, qu'il lui faudra former deux fois plus d'enseignants que d'ordinaire au cours des 17 prochaines années, simplement pour conserver le niveau de service assuré en 1997. En l'absence de ces formations supplémentaires, la taille des classes atteindrait plus de 50 élèves par enseignant. Des recrutements et des formations supplémentaires qui coûteront au gouvernement de ce pays quelque 233 millions de dollars d'ici 2016, soit plus que la totalité du budget gouvernemental 1998-1999 pour l'ensemble des biens et services.
Autres exemples au Zimbabwe, dans la région du Manicaland, où 19% des enseignants hommes et 29% des enseignants femmes sont infectés par le virus, ou en Afrique du Sud où, selon le syndicat des enseignants démocratiques, le nombre de décès parmi cette population aurait, de même, augmenté de plus de 40% entre 2000 et 2001. Ces répercussions peuvent s'avérer dramatiques en zone rurale, où les écoles dépendent souvent d'un ou deux enseignants.

Le secteur de la santé
Enfin, toujours dans le secteur public, le VIH constitue une pression supplémentaire dans le domaine de la santé, en particulier en Afrique subsaharienne où le coût annuel de la prise en charge (hors traitement antirétroviral) est estimé à 30 dollars par individu (dans des pays où les dépenses de santé sont généralement inférieures à 10 dollars par an).
Selon la Banque mondiale, le nombre de lits d'hôpitaux nécessaires pour les patients atteints par le VIH devrait, d'autre part, dépasser le nombre total de lits disponibles au Swaziland en 2004 et en Namibie en 2005. Quant aux personnels de santé, ils sont eux-mêmes directements affectés, notamment au Malawi et en Zambie où les taux de maladie et de décès parmi cette population ont été multipliés par 5 ou 6. La formation de médecins et d'infirmières devrait ainsi s'accroître de 25% à 40% entre 2001 et 2010 dans les pays du sud de l'Afrique pour pouvoir faire face aux ravages de l'épidémie.

Le secteur privé
Perte de productivité, recrutement et formation, augmentation des déboursements d'assurance et des soins médicaux... : c'est sur les entreprises que l'impact du VIH est le plus sensible car il s'attaque directement à la main d'œuvre.
En 1993, les coûts médicaux liés au sida supportés par quatre entreprises d'Abidjan se situaient déjà entre 1,8 et 3,7 millions de dollars.
Entre 1993 et 1997, les coûts médicaux moyens annuels par employé dans six entreprises de Tanzanie ont plus que triplé à cause de la maladie, tandis que ceux des funérailles étaient multipliés par cinq pour ces mêmes entreprises.
En Afrique du Sud, un examen des dossiers médicaux des employés positifs pour le VIH et ayant cessé leur activité pour raison de santé au cours des années 1990 indique que ces employés se sont rendus plus de 20 fois au dispensaire et ont pris une moyenne de 17 jours de congé maladie au cours des deux dernières années ayant précédé leur retraite. La perte de productivité associée à ce niveau d'absentéisme, les coûts de dispensaire et d'hôpital, ainsi que la formation et les salaires des nouveaux employés engagés pour remplacer les malades ont coûté à l'entreprise plus de 1000 dollars par employé malade.
Le nombre de travailleurs actuellement infectés par le VIH dépassant de loin le nombre de ceux qui ont déjà quitté leur emploi, une raffinerie de sucre estime, quant à elle, qu'elle devra en six ans à peine débourser dix fois plus pour ses employés malades qu'elle ne le fait aujourd'hui. Sans parler des primes d'assurance maladie et d'assurance vie des employés, qui devraient également augmenter de façon spectaculaire dans un avenir proche.

Le temps et l'espace
Mais si les coûts du sida sur la main d'œuvre s'avèrent importants, rares sont encore les entreprises privées et les services publics qui reconnaissent la menace à long terme que le sida fait peser sur leur rentabilité.
Et si le nombre de membres de la Global Business Coalition on HIV/aids (qui conseille les entreprises sur les politiques à adopter pour faire face à la maladie) est passé en deux ans de 17 à 130 entreprises dont 31 fournissent un traitement à leurs employés, selon un récent rapport des Nations Unies, seules 21 des 100 plus grandes multinationales assurent actuellement des programmes de prise en charge du sida dans le milieu du travail.
Programmes qui se concentrent pour l'instant essentiellement sur l'Afrique, alors que l'incidence croît dramatiquement dans les pays d'Europe de l'Est et d'Asie...