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sur le VIH
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n°108 - mai-juin 03

 


VIH - LETTRE D4UNE INFIRMIERE CAMEROUNAISE

Le sida et moi

 

Mélodia X.


 








Cette histoire, racontée à la première personne, est celle d'une jeune fille qui, à peine sortie de l'adolescence, est confrontée à la maladie cruelle qu'est le sida. Avec l'aide d'un prêtre, de son patron médecin et des membres de l'association SunAids, elle a "émergé du fossé" dans lequel elle s'enfonçait. Incroyable histoire que celle de cette infirmière séropositive. C'est celle de Mélodia, 24 ans.*

 

"Dans notre maison familiale, située dans le sud du Cameroun, il y avait beaucoup de joie de vivre. Cette époque restera pour moi inoubliable. Mes parents étaient des gens qui, dans leur enfance, avaient reçu une éducation très stricte et souvent se comportaient un peu en "vieux-jeu" avec nous, surtout quand on leur posait des questions en rapport avec la sexualité.
À quatorze ans, je ne pouvais définir le terme sexualité, sauf, bien sûr, avec des mots grossiers récoltés çà et là dans la bouche de mes camarades. Je ne savais rien des rapports entre un homme et une femme. À quinze ans, la puberté s'est pointée sans crier gare. En septembre de cette même année 1993, c'était la rentrée scolaire, j'allais en classe de troisième. C'est dans cette classe que j'obtins un peu d'information sur la sexualité, sur les maladies sexuellement transmissibles et le VIH/sida. Pour en savoir plus sur la chose, je me cachais souvent derrière les rideaux pour voir des films que nous interdisaient nos parents. Je lisais aussi beaucoup de revues sur la santé. À la fin de l'année, nous nous sommes installés à Yaoundé.

À 17 ans, voulant poursuivre un rêve d'enfant longtemps chéri, j'abandonnai l'école en classe de première pour entrer dans une école d'infirmières. J'en rêvais depuis l'enfance. La formation dura trois années. Je m'en sortais très bien, ce qui faisait la fierté de mes parents et la mienne. Je pouvais recevoir les informations qui m'avaient cruellement fait défaut sur les maladies sexuellement transmissibles et mes parents me permettaient d'en parler avec eux.
Après ma formation, j'ai effectué plusieurs stages avant d'être recrutée dans un centre hospitalier dans la ville de Douala où mon oncle, qui y résidait, m'accueillit.
En 1998, je fis un test de dépistage du sida qui se révéla négatif. Je l'avais fait par curiosité, je trouvais triste que les gens se mettent martel en tête pour un examen aussi minime. Pourquoi en faire toute une histoire ? Pendant les deux semaines d'attente des résultats, j'ai cru mourir, la peur que les autres ressentaient, je la ressentais aussi. Je me disais : "Et si c'est positif, que vais-je faire ?". J'avais un copain, et je prenais conscience de la bêtise que j'avais commise en allant faire ce test. Je suis passée de l'anorexie à la boulimie. Je ne dormais plus, la peur me nouait l'estomac. Enfin, le jour "J" arriva. J'étais très pâle devant le laborantin qui, devinant mon angoisse, m'a montré les résultats avec un grand sourire en disant : "Tu as réussi ton examen, tu es séronégative". J'ai pleuré de joie. C'était comme si le Seigneur m'avait annoncé que j'allais mourir très vieille.

J'ai continué ma vie avec la même prudence, le même respect pour les autres, la même joie et la même disponibilité dans mon travail. Je passais des jours à consoler les séropositifs qui étaient admis dans notre centre pour une quelconque affection. Je me mettais souvent à leur place, sans vraiment comprendre leur souffrance. Je dispensais les soins avec le même amour mais aussi une grande prudence. Je faisais tout pour leur faire comprendre que la vie continuait et qu'ils devaient oublier leur maladie pour ne penser qu'à l'avenir. Avec certains je réussissais, avec d'autres non. Je souffrais de voir des malades se laisser aller.
Fin 1999, ayant été plusieurs fois malade (rhinites, infections cutanées, paludisme, vaginite, etc.), je me décidai à refaire mon test. Non parce que j'avais eu ces petits maux, mais parce que j'avais eu un chlamydia et que celui de mon copain était résistant aux antibiotiques. Je voulais avoir les idées claires et ne plus être dans le doute. Plus que la première fois, l'attente fut difficile, car de mes propres yeux j'avais vu des gens en mourir, et dans quel état ! Une semaine après, je suis allée pour le retrait de mes examens mais on m'a demandé de revenir la semaine suivante. Encore une semaine d'angoisse. Je marchais comme une somnambule, j'avais de violentes douleurs gastriques, j'étais distante avec mon copain, invivable. Une semaine passée, je me pointais encore au laboratoire, même chose : "Revenez la semaine prochaine". Je suis rentrée à la maison en souhaitant que les résultats ne parviennent jamais. Mais au fond de moi, je savais qu'ils agissaient souvent ainsi lorsque les résultats "n'étaient pas bons" afin qu'un médecin puisse lui-même vous les remettre. Personne n'était au courant de ce qui me rendait si malade parce que je n'avais rien dit comme la première fois.

Un jeudi, après mon travail effectué tant bien que mal, mon patron me fit venir dans son bureau. Il me demanda de m'asseoir, ce que je fis en m'interrogeant sur ce que j'avais bien pu faire pour qu'il m'invite dans son bureau. Il me posa des questions sur mon travail, sur ma famille et enfin sur ma vie amoureuse. Je lui répondais avec beaucoup de peine car je ne comprenais toujours pas où il voulait en venir. On parla du sida, de ses manifestations, de la prévention, comment se comporter avec un séropositif et comment faire si l'on en est soi-même victime. Je lui parlais des piqûres malencontreuses dont j'étais souvent victime lors de l'accomplissement de ma tâche. On parla de bien d'autres choses. Tous mes collègues savaient que j'entretenais avec tous les malades, séropositifs ou pas, une très grande complicité. Est-ce de cela dont il voulait me parler ? Après avoir tergiversé longtemps et tourné autour du pot, il m'annonça avec diplomatie que j'étais porteuse du VIH. J'accusais le coup sans rien laisser paraître de ma souffrance. Je lui demandais de quoi il parlait et lui affirmais que de ma vie, jamais je n'avais fait ce test. Je sortis en claquant la porte.
Ce même jour, je suis repartie au laboratoire réclamer mes résultats. Cette fois, on m'a envoyée vers le médecin qui était de permanence. Je lui exposais mon problème. Il me répondit qu'il avait envoyé mes résultats à mon lieu de service parce que mon patron, médecin, était bien placé pour m'expliquer ce qui était noté sur le bulletin d'examen. Je l'ai fusillé du regard puis je suis allée jusqu'à l'agresser physiquement. J'ai cassé deux vases, et, n'eut été l'intervention des vigiles de service, j'aurais tout démoli. Car pour moi, il n'avait pas le droit d'envoyer mes résultats à mon patron. Après trois jours d'absence, je suis repartie trouver mon patron pour m'excuser et lui demander la conduite à tenir et, surtout, s'il allait me mettre à la porte. Il m'a répondu qu'il ne voyait pas pourquoi il me licencierait si je me tenais bien. Nous avons discuté. Il m'a conseillé un autre médecin qui avait fait du VIH sa spécialité et m'a orientée vers SunAids.

Trois jours plus tard, après être allée chez le nouveau médecin pour une première consultation, je me suis présentée à SunAids le moral bas, avec l'impression que le mot sida était écrit sur mon dos. J'ai trouvé trois personnes de permanence ce jour-là. Elles avaient toutes bonne mine, elles étaient souriantes, joyeuses, très accueillantes. Je me suis adressée à l'une d'elle, en sanglots. Elle m'a aussitôt consolée avec l'aide des deux autres. Par la suite, elle m'a entraînée dans une pièce voisine et m'a raconté sa propre histoire pour me remonter. J'avais du mal à croire qu'elle était effectivement séropositive. C'était une femme bien dans sa tête et dans son corps, bien dodue. Son sourire toujours présent ne faisait que me rassurer et me mettre en confiance. Elle m'a avoué qu'elle portait ce virus depuis neuf ans. Elle m'assura qu'elle me présenterait à d'autres membres le plus tôt possible. Pour moi, c'était la résurrection, la "guérison". Après un mois de congés imposé par mon patron, je retrouvais mon service dans la joie, bien dans ma peau, je ne fuyais plus le regard des autres. Je gardais en moi une confiance absolue. Je n'avais peur ni de la nuit, ni du lendemain. Je savais que je pouvais vivre longtemps avec mon virus, si j'étais plus responsable dans ma vie amoureuse et sociale. Etre séropositive à 19 ans n'est pas du tout gai. Seulement, avec l'aide de mes frères et sœurs de SunAids, j'ai surmonté brillamment cette étape. Car seuls ceux qui se trouvent dans la même situation peuvent comprendre parfaitement votre problème.

Aujourd'hui, comme avant mon diagnostic, je me plais dans mon travail. Je continue à apporter du réconfort aux autres. Je félicite mon entourage qui a compris mon tourment, m'a apporté son soutien et son encouragement, et ne m'a pas condamnée, évitant ainsi de me précipiter vers la mort. J'ai toujours adoré le Seigneur Jésus mais aujourd'hui plus que jamais, je le loue, j'ai une foi inébranlable en lui. Si, grâce à la puissance de Dieu, les scientifiques ont maîtrisé des maladies aussi dangereuses que le choléra, la peste ou l'hépatite, pourquoi n'en feraient-ils pas autant pour le VIH/sida ?
À vous lecteurs et frères sur cette terre, je dis : "Faites attention, ne vous laissez pas abuser par des paroles sans fondements, vivez votre vie sainement avec le port du préservatif. Séropositifs ou pas, observez ces conseils et vous vivrez heureux, vénérez le corps qui vous a été prêté par le Christ. Et surtout, ne croyez pas qu'être personnel soignant vous protège du VIH/sida, car on ne sait jamais de quel côté il arrive." Nous sommes les personnes les plus vulnérables. Moi infirmière séropositive, je vis ma vie positivement et compte fonder une famille."



*Ce récit est dédié au vicaire Roger de la paroisse Saint-Charles Lwanga de Bépanda-Maképé à Douala qui m'a été d'un soutien incomparable, à mon médecin-patron dont je tais ici le nom, à mes parents et aux membres de SunAids pour leur totale confiance et leur soutien.