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n°107 - avril 03

 


CONCOURS

Le concours vu de Mauritanie

 

David Heard


 








Lors d'un séjour en Mauritanie, deux jeunes Français ont essayé de faire connaître le concours et de réunir quelques cinéastes en herbe. Récit d'un drôle de défi.

 

Nouakchott, capitale de la république islamique de Mauritanie. Un million d'habitants hétéroclites - des Maures, bien sûr, mais aussi des Ouolofs, des Soninkés et des Peuls, venus du Sénégal, du Mali, de Guinée ou d'ailleurs - perdus dans un coin de Sahara, adossé à l'océan. Un automne chaud, poussiéreux, aveuglant. C'est bientôt ramadan, et ce ne sera pas facile. Ne pas boire, ne pas manger de la journée, par 45°, essayez voir... C'est pourtant là, par cette chaleur, qu'il va falloir relever comme un défi : trouver un groupe de jeunes pour parler du sida et écrire des films de prévention. Tenter une participation au concours Scénarios d'Afrique en ne partant de rien et en jouant le tout pour le tout. Inch Allah !

Ça commence mal. Partout on nous tient le même discours : ici, on ne croit pas tellement plus au sida qu'au cinéma. Ça, c'est les affaires des Blancs, des Américains. Un routier malien qui passe 6 mois par an sur des chantiers mauritaniens nous explique qu'il a souvent assisté à des campagnes de prévention, "mais vraiment on ne peut pas croire ce qu'ils racontent là ! Ils parlent d'une maladie qu'on ne voit même pas, et ça c'est pour vendre aux Africains des médicaments et des préservatifs !". Chez les Maures pure souche, guerriers nomades reconvertis en citadins modernes par la rareté des pluies et la prolifération des euros, c'est sensiblement la même chose. Pieux, monogames, et très féconds, ils ne voient dans le préservatif qu'un contrôle des naissances que voudrait leur imposer l'Occident. Et puis le sida se guérit sans doute très bien par les médecines traditionnelles, car "Allah n'envoie jamais un mal sans son remède". Pour finir, ils ne vont jamais au cinéma, ce qui se comprend assez bien pour des gens habitués à parcourir le désert en chameau. Décourageant, donc, d'autant plus qu'à Nouakchott personne n'a entendu parler du concours, ni le Fnuap (Fonds des Nations unies pour les activités de population), ni la Croix-Rouge, ni le lycée français, ni l'hôpital, ni la région de Nouakchott, jumelée avec celle d'Ile-de-France...

Et pourtant. Pourtant, dans un "cyber-thé", on télécharge le formulaire d'inscription au concours : la Mauritanie peut participer. Pourtant, dans ce même "cyber-thé", sur le PC d'à côté, des ados se cachent à peine pour surfer sur des sites pornos. Pourtant, en face de l'hôpital, l'ONG locale Stop Sida accueille chaque jour des patient(e)s qui découvrent leur séropositivité, le plus souvent au hasard d'un don de sang. Stop Sida avait, en 2000, "recensé" près de 10000 personnes atteintes. Le nombre réel est difficile à estimer, puisqu'il n'y a pas de dépistage à proprement parler. Le double, peut-être le triple... Pour un pays qui ne compte pas 3 millions d'habitants, et où la moitié de la population a moins de 25 ans, c'est alarmant. "Mais la sexualité est vraiment un sujet tabou dans notre pays. Hors de question d'en parler directement avec les jeunes, qui n'aborderont jamais le sujet avec un étranger ou une personne plus âgée", nous confie la directrice de l'ONG.

C'est pourquoi Stop Sida a concentré son travail sur les imams, pour faire reculer le tabou et responsabiliser les fidèles. S'ils se refusent encore à faire la promotion du préservatif, les religieux comprennent la nécessité de lutter contre la désinformation et la discrimination des personnes atteintes. Dans un pays où la foi est le vecteur de toute chose, la démarche semble convaincante. Seul hic pour notre concours, les imams ont tous plus de 25 ans et le cinéma n'est pas leur verre de thé.

En revanche, une rencontre allait enfin mettre le feu aux poudres : celle de Tall Mamadou Ciré. Tall et son fantastique Club Planète Jeune de Tékane (CPJT), bande de copains originaires d'un même village peul du sud de la Mauritanie, qui s'est érigée en association pour organiser des festivités culturelles ou éducatives. Ils adhèrent immédiatement à l'idée de participer au concours. Ainsi, chaque semaine, après la prière du vendredi, nous allons les retrouver, entre les chèvres et le linge qui sèche, pour parler du sida. Beaucoup de croyances et d'idées fausses donneront lieu à d'innombrables clarifications. Mais tous font preuve d'une réelle motivation et contribuent à enrichir le débat. Des idées de scénarios commencent à germer. Un seul problème subsiste : tous les membres de ce club de jeunes ont plus de 25 ans ! Tous mariés avec enfants, au CPJT ! Et, à nos éternelles requêtes : "Ton petit frère, il ne devait pas venir aujourd'hui ?", on nous fait la même réponse : "C'est pas facile, pour lui, de venir parler du sida quand je suis là ou quand il y a des étrangers. Chez nous, tu sais, la sexualité, c'est très tabou, surtout avec les jeunes !".

A quinze jours de la date limite de participation, nous n'y croyons presque plus. Mais, comme souvent en Afrique, c'est quand on pense que tout est perdu que surgit la solution. En l'occurrence, c'est le concours lui-même qui fournit l'issue : par hasard, une K7 des 1000 scénarios du Sahel fait son apparition. La projection s'organise, tout le monde est convié : les petites sœurs et les petits frères sont enfin là. Un médecin peul du Fnuap, le Dr Coulibaly, est venu nous prêter main forte. Le grand jour est arrivé. Désormais, tout va aller très vite.

Trois d'entre eux proposent des idées : deux scénarios très sombres, où la mort fauche à peu près tout le monde et où les malades sont violemment rejetés, et une histoire plus allégorique pour inciter à l'usage du préservatif. Les langues se sont déliées en un clin d'œil, et soudain, tout est possible. Ça parle ! Peu à peu, les scénarios prennent de l'allure, soulevant dans leur mise en forme toutes sortes de questions et autant de débats. Mission accomplie.