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n°105 - décembre 02


L'histoire de l'engagement politique des associations
Une analyse des grandes étapes de la mobilisation associative dans la lutte contre le sida

Philippe Artières
CNRS, Laboratoire d'anthropologie et d'histoire de l'institution culturelle (LAHIC)






Une épidémie politique : la lutte contre le sida en France, 1981-1996
Patrice Pinell, Christophe Broqua, Pierre-Olivier de Busscher, Marie Jauffret, Claude Thiaudière
Paris, PUF, collection “ Science, histoire et société ”, 2002, 415 pages, 26 euros

"L'histoire entreprend de faire apparaître toutes les discontinuités qui nous traversent"
Michel Foucault (1971)1

Bien que l'historiographie française ait, au cours des années 1975-1985, renouvelé considérablement les contours de sa discipline en étudiant de nouveaux objets, par exemple, en donnant une large place à ceux qu'elle nomma les "silencieux de l'histoire" - les ouvriers, les prisonniers, les femmes2 -, la survenue brutale de l'épidémie à VIH dans nos sociétés au début des années 1980 n'a pas mobilisé les historiens. Bien des raisons expliquent ce relatif désintéressement initial. L'absence de recul historique nécessaire au travail de l'historien est l'argument le plus souvent avancé pour expliquer cette réserve, mais il n'en est pas l'unique cause. La situation d'urgence dans laquelle nos sociétés se trouvaient au début des années 1980 devant une telle épidémie doit être prise en compte : l'heure n'était pas "à faire de l'histoire" et les historiens se sentirent impuissants car incapables de répondre à la demande sociale : produire des travaux directement utiles à la lutte contre la diffusion du virus. Et si certains historiens s'engagèrent dans cette lutte, ce fut essentiellement à titre personnel et non disciplinaire (Michelle Perrot par exemple).
Par ailleurs, l'histoire de l'homosexualité (exceptées les analyses novatrices de Michel Foucault), et d'une manière générale les Gay and Lesbian Studies étaient à l'époque inexistantes en France. Enfin, et l'obstacle est loin d'être négligeable, l'objet sida, plus que pour les sociologues, constituait par son ampleur un objet inquiétant pour les historiens, qui mirent un long moment à prendre la mesure de l'importance médicale, sociale et culturelle d'un tel événement.
L'objet sida se situait en effet à la croisée du public et du privé, de l'individuel et du collectif. Il convient ici de rappeler qu'au milieu des années 1980, l'entreprise qui donna naissance à l'histoire de la vie privée était encore toute nouvelle. En revanche, les sociologues, plus prompts, ne manquèrent pas de convoquer le passé, à l'image de Michael Pollak qui, parallèlement à son travail sur les homosexuels et le sida, travaillait sur une autre situation extrême, celle des déportés dans les camps de concentration.

Ce sont par conséquent les historiens de la médecine, seuls et forts de leur légitimité, qui entreprirent des travaux historiques sur le sida. Ainsi, moins de dix ans après l'apparition des premiers cas de sida, l'historien de la médecine Mirko Grmek publia son Histoire du sida (Payot, 1989). Ce livre, qui connut depuis de nombreuses rééditions et fut traduit dans de nombreuses langues, constitue jusqu'à aujourd'hui l'ouvrage de référence en histoire.
Ecrire cette histoire participait d'un souci, voire même d'un impératif social fort, celui de trouver du sens dans ce qui apparaissait comme irrationnel, comme producteur de désordre : l'historien ayant pour tâche d'en faire la généalogie, de tenter d'en identifier les causes et l'origine, et de mettre à jour dans le passé des situations présentant des similarités ; autrement dit d'inscrire cette épidémie dans un temps continu. Ainsi, en dépit des critiques dont il fait l'objet, le grand mérite de l'ouvrage de Mirko Grmek fut d'introduire dans le champ de l'histoire cet événement contemporain. Or, seul un historien traditionnel tel que lui était capable d'assurer cette fonction. D'autres travaux suivirent qui cherchèrent à inscrire à leur tour cette nouvelle maladie dans l'histoire des épidémies.

Au milieu des années 1990, une nouvelle génération de travaux leur succéda. Après dix années d'épidémie, certains chercheurs estimèrent possible de rendre compte de l'histoire de la mobilisation qu'elle avait suscitée et qu'elle suscitait encore. De premiers travaux monographiques virent le jour notamment sur l'histoire de la lutte contre le sida en France, les associations constituant dans cette perspective les objets d'études ; partant des analyses qu'ils avaient produites sur d'autres mobilisations, notamment celles autour du cancer, ces chercheurs s'efforcèrent non de faire la généalogie de cette lutte mais son archéologie. D'autres, au tout début de la décennie, moins soucieux d'en écrire l'histoire que d'en conserver les archives, tentèrent, à l'instar d'Emmanuel Hirsch s'agissant de l'association Aides, de publier moins son récit que des documents pour une histoire à venir.
Parallèlement, dans la mobilisation des sciences sociales initiée par l'Agence nationale de recherches sur le sida, nombre de sociologues, cherchant à caractériser la réception de ce qu'ils nommèrent le "phénomène social sida", entreprirent le temps passant d'analyser l'évolution de la perception du sida et de la situation des personnes qui en étaient atteintes (Marie-Ange Schiltz, Claudine Herzlich, Janine Pierret).

Aujourd'hui, plus de vingt ans après le début de l'épidémie, treize ans après la première publication de l'ouvrage de Mirko Grmek et dans un contexte de banalisation du sida, consécutive de la mise au point, à partir de 1996, d'antiprotéases capables de neutraliser dans une certaine mesure l'action du virus, apparaissent de nouveaux angles de lectures et d'analyses qui esquissent une histoire culturelle et sociale du sida. Cette histoire en chantier inverse l'hypothèse de Mirko Grmek ; pour l'auteur de l'Histoire du sida, le sida constitue, je cite, "une maladie métaphore, qui par ses liens avec le sexe, le sang, la drogue, l'informatique et la sophistication de son évolution et de sa stratégie exprime notre époque".
L'histoire qui s'esquisse aujourd'hui est non celle du sida comme l'expression de notre contemporain mais au contraire celle du sida comme rupture d'évidence, comme événement non porteur de sens mais générateur, producteur de nouvelles pratiques, des pratiques de soi, des pratiques militantes ou encore des rituels de deuil. Il s'agit en définitive d'une histoire qui place les acteurs sociaux et leurs pratiques au centre de sa démarche : une histoire du sida qui ne chercherait plus à s'inscrire dans une histoire de la médecine et de la maladie en Occident mais dans le champ plus vaste de l'histoire sociale ; en somme, la perspective choisie serait celle de lire la réception sociale de l'événement sida, sans négliger l'histoire des sociétés contemporaines dans lesquelles il s'inscrit.

L'ouvrage orchestré par Patrice Pinell s'inscrit dans cette perspective. Il parvient, à partir de recherches monographiques sur l'histoire des principales associations, à dessiner les grandes étapes de cette mobilisation inédite. La force du livre résulte sans doute de cet agencement en un récit périodicisé, autour d'une problématique commune, des histoires spécifiques décrivant la montée en puissance en trois phases du milieu associatif dans la lutte contre le sida (1981-1986 : naissance ; 1986-1988 : transition ; 1988-1993 : vers l'apogée).
Le risque d'une telle entreprise historienne aurait pu être de verser dans une histoire causale ; ce n'est pas le cas même si, curieusement, une place restreinte est faite à l'analyse de l'événement : dans cette précieuse histoire écrite à plusieurs mains, l'analyse de quelques événements survenus au cours de ces quinze ans d'épidémie en France aurait pu, par un changement de focale, briser cette impression de linéarité. On pense ici notamment aux différents débats sur le dépistage obligatoire (des femmes enceintes, des donneurs de sang, des prisonniers, de la population générale...) ou à des événements moins connus tels que les Etats généraux au Bataclan des personnes atteintes du VIH en 1990.

Le choix des auteurs a donc été de suivre, quasiment mois après mois, la vie de VLS et de Aides, puis d'Arcat-sida, d'Act Up, de Sida Info Service, sans négliger les associations d'usagers de drogues et, en parallèle, la mise en place progressive de politiques publiques pour lutter contre l'épidémie (principalement l'action de la Direction générale de la santé et de l'Agence française de lutte contre le sida). Ce va-et-vient constant entre l'associatif et le gouvernemental permet aux auteurs de mettre en évidence la principale thèse du livre : la capacité d'invention de nouveaux modes d'action politique des associations de lutte contre le sida. Si cette thèse a souvent été énoncée, personne, jusqu'à la parution de cet ouvrage, n'avait apporté une telle quantité d'informations la validant, mais surtout mis en lumière la singularité des rapports successifs qu'entretinrent les associations et les pouvoirs publics.

En faisant de l'analyse de ces multiples rapports (alliances, conflits, ruptures...) la perspective principale de l'ouvrage, une dimension importante de cette mobilisation a été négligée : la dimension humaine. La précision des analyses n'aurait pas souffert de l'ajout de développements moins cliniques, s'appuyant sur d'autres types d'archives - archives personnelles par exemple -, qui auraient esquissé parallèlement à cette histoire des institutions, une histoire des corps - des corps souffrants, des corps aimés, des corps résistants - engagés dans cette mobilisation.
Sans doute est-ce la principale critique que l'on puisse faire à ce travail qui est, sur bien des aspects, faut-il le souligner, remarquable et utile : il restitue, certes, le vécu individuel de certains de ceux qui s'engagèrent dans cette lutte, mais très peu l'expérience sensible de l'événement sida. Cette dimension, la plus difficile à restituer sans tomber dans une analyse psycho-historique maladroite ou anecdotique, demeure cependant essentielle pour comprendre ce que, dans nos sociétés contemporaines, l'événement sida a produit.
Au moment où de nombreux témoins et acteurs écrivent leur histoire du sida sous la forme de récits personnels, il est à souhaiter qu'à partir des analyses de Patrice Pinell et de son équipe puissent maintenant se développer des travaux qui tenteraient d'articuler cette histoire politique et cette histoire des corps.



1 - Michel Foucault
Dits et écrits, vol. II
Paris, Gallimard, 1984, p. 154.
2 - François Bédarida (dir.)
L'histoire et le métier d'historien en France, 1945-1995
Paris, Éditions de la Maison des sciences de l'homme, 1995.