TranscriptaseRevue critique
de l'actualité scientifique internationale
sur le VIH
et les virus des hépatites

   
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n°104 - automne 02


Le miroir de Barcelone

Paul Benkimoun
journaliste, "Le Monde", Paris








Contrairement, dans ce cas, à ce qu'en disait Georges Brassens, le temps fait tout à l'affaire. Mais, comme Albert Einstein l'avait stipulé, l'essentiel est dans la relativité. Face au sida allons-nous vite ou trop lentement ? Fatalement trop lentement, est-on tenté de répondre, quand on sait que la maladie tue 8000 personnes chaque jour. Beaucoup trop lentement même, lorsque l'on a à l'esprit les projections rendues publiques par l'Onusida à l'occasion de la XIVe Conférence internationale sur le sida, qui s'est tenue du 7 au 12 juillet à Barcelone. D'ici à 2020, 68 millions de décès sont prévus dans les 45 pays les plus touchés "en l'absence d'actions de prévention et de traitement massivement élargies". Les vingt premières années du sida comme pandémie ont déjà fait 20 millions de morts. Le pire est cependant à venir si la mobilisation reste en l'état.
Revenant comme un leitmotiv, le cri "Où sont les 10 milliards ?" soulignait la scandaleuse insuffisance de l'effort financier international, et au premier chef de celui des pays du G7 : à peine 2 milliards de dollars ont été réunis sur les dix considérés comme la somme minimum annuellement nécessaire pour couvrir les besoins du Fonds mondial contre le sida, la tuberculose et le paludisme, créé en juin 2001 par les Nations unies. Une somme particulièrement dérisoire à l'aune des dépenses que ces pays consacrent à leurs propres besoins de santé, sans parler de leurs dépenses militaires. Quatre pays seulement - Suède, Norvège, Pays-Bas et Luxembourg - parviennent au seuil de 0,7% de leur Produit national brut consacré à l'aide au développement. Les autres, y compris la France, préfèrent y consacrer des discours.
Difficile cependant d'ignorer ou de balayer du revers de la main ce qui a bougé au cours des trois dernières années. Outre que ce serait jouer la démoralisation, ce serait également particulièrement injuste vis-à-vis de tous ceux qui se battent, partout dans le monde, pour faire avancer les connaissances, développer l'information et rendre accessible les traitements aux populations qui en sont privées.
L'Organisation mondiale de la santé a rappelé à Barcelone que, sur plusieurs millions de personnes qui en auraient besoin dans les pays à bas revenus, seulement 230000 ont accès aux antirétroviraux. Et encore, la moitié d'entre elles vivent au Brésil, pays qui a su développer un programme public d'accès aux traitements appuyé sur une production de médicaments génériques sous l'égide de l'Etat. Cette dernière lui permet à la fois de répondre en grande partie aux besoins du programme et lui confère un rapport de force dans son bras de fer avec les poids lourds de l'industrie pharmaceutique. Plutôt que de s'en remettre aux seules lois du marché, le gouvernement brésilien fait ainsi pleinement jouer à l'Etat son rôle régulateur.
D'une certaine manière, le Brésil apparaît comme une sorte d'antithèse de la calamiteuse orientation suivie obstinément, contre l'évidence scientifique, contre les besoins de santé publique et même contre les décisions de justice, en Afrique du Sud par le président Thabo Mbeki et son gouvernement. Les dirigeants de ce pays, qui compte près de 5 millions de personnes séropositives et qui n'est pas parmi les plus démunis d'Afrique, font tout ce qu'ils peuvent pour freiner l'accès aux antirétroviraux.
Toutes ces questions étaient présentes à Barcelone, comme elles l'avaient déjà été à Durban. Elles se devaient de l'être - la Société internationale sur le sida (IAS) assumant consciemment ce choix -, même si l'actualité scientifique autour de l'infection par le VIH avait été plus riche. Même si certains scientifiques en tirent prétexte pour affirmer que ces conférences ne servent à rien et réservent leurs communications pour les réunions nord-américaines, c'est l'honneur de tous les acteurs de la lutte contre le sida de ne pas avoir isolé la science et la médecine de leur contexte social et politique. Telles un miroir, ces conférences renvoient l'image de la mobilisation contre le sida. Elles permettent de voir qui fait quoi, à quel rythme et avec quelle intensité. Comme celle de Durban, la Conférence de Barcelone a permis de souligner les responsabilités des Etats, celles de l'industrie pharmaceutique, des acteurs de santé ou encore des associations. Ce n'est pas son moindre mérite.