TranscriptaseRevue critique
de l'actualité scientifique internationale
sur le VIH
et les virus des hépatites

   
Recherche dans les archives Transcriptases avec google.
Les archives contiennent les articles parus dans les N° 1 à 137.
Les articles des n° 138 et suivants sont publiés sur www.vih.org

n°102 - juillet-août 02


Quoi de neuf sur la vie sexuelle en France

Alain Giami
Inserm U569 (Le Kremlin Bicêtre)






La vie sexuelle en France
Janine Mossuz-Lavau
Paris, éditions de la Martinière, 2002, 466 pages, 20 euro

Intérêts et limites de la recherche qualitative à grande échelle

Depuis les origines, les enquêtes sur la sexualité constituent, en même temps, des événements scientifiques et culturels. Au début des années 1950, les deux volumes du Rapport Kinsey sur le comportement sexuel de l'homme et de la femme, abondamment commentés dans la presse, ont contribué à transformer la vision que les Américains avaient de leurs vies sexuelles en apportant des informations inédites sur la fréquence des relations sexuelles pré-conjugales, la masturbation et les "contacts homosexuels". Plus tard, au cours des années 1970, Shere Hite a utilisé la presse féminine pour diffuser son questionnaire à plus de 3000 femmes de 14 à 78 ans. Le propos était alors beaucoup plus militant et s'inscrivait dans le courant de la libération sexuelle des femmes. Il visait à "administrer la preuve" de la supériorité de l'orgasme clitoridien sur les plaisirs vaginaux.
En 1974, Roger-Pol Droit et Antoine Gallien ont publié La réalité sexuelle : une enquête en France. Des femmes et des hommes disent les difficultés quotidiennes de leur vie sexuelle1. Cet ouvrage était construit à partir de longs témoignages recueillis auprès d'hommes et de femmes et visait à illustrer, au travers de ceux-ci, la "misère sexuelle" considérée comme la composante principale de l'expérience de la sexualité. "Cette réalité, c'est l'état actuel de la vie sexuelle "civilisée". Prise dans un strict et complexe réseau d'interdits et de contraintes, elle subit une telle limitation, un tel amoindrissement qu'elle devient pour beaucoup un objet de souffrance - morale ou physique." Plus récemment, en France, l'enquête ACSF2, réalisée selon les canons les plus affinés de la méthodologie quantitative, a, pour sa part, donné l'image d'une "France sage", très rapidement remise en question dans les médias, notamment en ce qui concerne la proportion de personnes homosexuelles et la fréquence des relations extra-conjugales.
La forte médiatisation dont bénéficient les enquêtes sur la sexualité a pour effet de porter directement le débat des laboratoires de recherche vers la place publique. C'est dire combien il est difficile en matière de sexualité d'adopter une posture scientifique et une prise de distance au regard des opinions et du sens commun. J'ai ainsi tenté, dans cette analyse, d'évaluer la méthode employée et les résultats obtenus au cours de l'enquête qualitative réalisée par Janine Mossuz-Lavau sur "la vie sexuelle en France".

Depuis une dizaine d'années, en France, de nombreuses recherches qualitatives ont ainsi porté sur les homosexuels masculins, les bisexuels, les couples échangistes, les jeunes des banlieues, les usagers de drogues, les hommes et les femmes prostituées, etc.3. Ces recherches portent habituellement sur de petits échantillons et des groupes de la population, spécifiques ou difficilement accessibles à l'aide des méthodes d'échantillonnage aléatoires. Dans ce cas, on a plutôt recours à un recrutement des sujets selon la méthode "boule de neige". Dans la majeure partie de ces travaux, on a surtout analysé les représentations de la sexualité, les modalités des pratiques de prévention contre le VIH et les relations entre partenaires plutôt que le détail des pratiques sexuelles. On considère souvent que les pratiques sexuelles sont plus facilement "observables" et analysables à l'aide de questionnaires, où elles font l'objet de "descriptions" codifiées plutôt que de récits. Dans quelques travaux, les chercheurs ont observé directement des pratiques sexuelles, mais seulement lorsque celles-ci se déroulaient en public. Par définition, une recherche qualitative ne vise généralement pas à traiter d'un ensemble aussi vaste et aussi diversifié que la sexualité à l'échelle d'un pays comme la France.

Le travail de Janine Mossuz-Lavau présente donc l'originalité (le défi ?) d'avoir tenté de réaliser une enquête qualitative portant sur l'ensemble de la population vivant en France et centrée sur certaines pratiques sexuelles. Cette enquête a été réalisée à l'aide d'entretiens semi-directifs et d'histoires de vie, recueillis auprès de 116 individus (présentés au début de l'ouvrage sous forme de vignettes individuelles). L'ouvrage repose sur deux enquêtes distinctes. L'une, menée à la demande de la Direction générale de la santé auprès d'une soixantaine de femmes musulmanes ou en situation de précarité afin d'évaluer la politique de prévention des risques sexuels et reproductifs. Cette enquête a permis à l'auteur d'avoir accès à des femmes maghrébines pour lesquelles on disposait jusqu'à présent de peu d'informations concernant leur vie sexuelle. L'autre volet de l'enquête a été réalisé auprès d'un échantillon de 70 personnes qui représentent "l'échantillon le plus diversifié possible" de la population vivant en France ("du clochard au médecin").
Deux remarques sur cette approche : d'une part, les femmes en situation de précarité et les Maghrébines sont "sur-représentées" par rapport à leur poids effectif au sein de la population générale ; d'autre part, la diversité du second échantillon, fondée sur un choix qui privilégie le caractère "significatif" plutôt que "représentatif " des personnes, sacrifie le poids de la banalité de la vie sexuelle en France au profit d'un certain nombre de situations "exotiques" ou exceptionnelles qui ne peuvent certes être étudiées avec la méthode quantitative.

Toute recherche, y compris qualitative, n'échappe pas à la nécessité d'une construction qui est toujours une réduction de la complexité de la réalité sociale et psychique. Une recherche qualitative doit permettre d'accéder à des informations et des significations qu'on ne peut pas obtenir à l'aide d'un questionnaire, fût-il très approfondi comme celui de l'ACSF. Cette construction repose sur des options théoriques et des choix thématiques. Comment le matériel, très riche, recueilli par Janine Mossuz-Lavau a-t-il été interprété ?
L'auteur se situe résolument dans une optique sociologique qu'elle distingue explicitement de la perspective psychanalytique (p. 40). C'est dans cette optique qu'elle construit "la vie sexuelle en France" à partir de la présentation et l'analyse d'un certain nombre de dimensions de la vie sexuelle. Il s'agit des premiers émois et rapports sexuels, des rencontres et ruptures avec les partenaires et du nombre de ceux-ci, des pratiques sexuelles (avec une centration sur la masturbation et la sodomie), de la protection contre les risques sexuels (infections et grossesses) et des différentes formes d'homosexualité.
Dans le chapitre intitulé "l'ombre sur la maison" et portant sur certains des problèmes sexuels contemporains, l'auteur aborde les situations de violence sexuelle à l'égard des femmes en France, et la condition des femmes musulmanes qui révèle leur situation charnière, entre deux formes différentes de morale et de contrôle sur la sexualité des femmes. Ce choix présente l'intérêt de ne pas avoir exclu d'un travail sur la sexualité la question de la procréation, qui n'a pas souvent été abordée dans les travaux récents sur la sexualité.

L'auteur cherche surtout à identifier la réalité (la description) des pratiques et des relations des personnes qu'elle a longuement interrogées : "Je maintiens donc que c'est plus qu'une part de leur vérité qui s'est exprimée au cours de ces entretiens et que, aussi bien pour ce qui concerne leurs partenaires, leurs pratiques sexuelles et la manière dont elles se protègent ou ne se protègent pas contre la grossesse et contre le sida, leurs propos - que je rapporte longuement ici - participent beaucoup de cette réalité" (p. 120). J. Mossuz-Lavau prend le parti de resituer les propos qui lui ont été accordés par rapport au cadre statistique construit dans l'enquête ACSF.
Les interprétations théoriques élaborées à partir de ces données sont utilisées pour comprendre et donner une signification aux propos recueillis. La méthode d'analyse et d'interprétation qu'elle met en œuvre sur les propos retenus et présentés vise à donner, d'une part, l'épaisseur et la profondeur du vécu émotionnel de situations, d'actes et de relations qui entrent dans la banalité et la normalité statistique et d'autre part, à présenter en détail des cas considérés comme atypiques par rapport à la moyenne statistique. L'auteur utilise ainsi les données qualitatives pour confirmer et illustrer les interprétations qui ont été construites à partir des données quantitatives. La méthode qualitative permet ainsi d'éclairer des dimensions peu abordées dans les enquêtes quantitatives.
L'auteur en arrive ainsi à décrire des situations relationnelles compliquées telles que, par exemple, les négociations qui se déroulent à l'occasion d'une grossesse non prévue par les deux partenaires. Elle met à jour très minutieusement certaines des significations attachées à la pratique de la fellation, de la sodomie et de la masturbation et des différentes formes d'homosexualité. La même approche est utilisée à propos des violences sexuelles, dont les interprétations sont calées sur les résultats de l'enquête nationale sur les violences envers les femmes. L'ouvrage donne ainsi ses meilleurs moments quand il explore le "vécu" des personnes dans leur singularité et leur subjectivité.
Mais cette approche présente parfois des aspects contestables. J. Mossuz-Lavau constate que les femmes "franco-françaises" qui n'ont eu qu'un seul partenaire sexuel au cours de leur vie sont "très peu nombreuses". Or dans l'enquête ACSF, on trouve que près d'une femme sur deux déclare n'avoir eu qu'un seul partenaire sexuel au cours de la vie. Elle entreprend alors de décrire en détail l'expérience et le vécu de ces femmes comme s'il s'agissait d'une situation "exotique", au même titre que celle des femmes qui ont eu plusieurs partenaires.

Le chapitre concernant les "femmes musulmanes" présente, à mon avis, une lacune majeure qui est justement de n'avoir interrogé que des femmes. L'analyse porte donc uniquement sur le point de vue féminin, ce qui constitue un biais important, d'autant plus que l'on ne dispose pas d'informations récentes, ni qualitatives, ni quantitatives, sur les hommes musulmans-maghrébins. On se souvient du beau livre de Tahar Ben Jelloun intitulé La plus haute des solitudes (1977) qui avait analysé la vie sexuelle, et la "misère sexuelle" de ceux que l'on appelait alors les travailleurs immigrés. Cette étude qualitative avait été réalisée avant la mise en œuvre de la politique de regroupement familial. On regrette de ne pas disposer d'informations recueillies auprès d'hommes maghrébins de différentes générations qui auraient sans doute permis de comprendre de façon plus équitable la vie sexuelle de ce groupe aux contours mal définis.

La partie de la conclusion consacrée aux liens de l'amour et du sexe établit une sorte de différence fondamentale entre les hommes et les femmes. Les hommes auraient principalement des relations sexuelles en l'absence de sentiment amoureux alors que les femmes se verraient subir l'imposition d'une norme sociale qui les contraindrait à aimer leur partenaire pour s'engager dans de telles relations. Cette affirmation, qui est fondée sur une lecture parcellaire des données de l'enquête ACSF, mérite d'être nuancée. En effet, Janine Mossuz-Lavau n'a utilisé que les résultats portant sur les opinions à propos de l'amour. La question : "On peut avoir des relations sexuelles avec quelqu'un sans l'aimer" a en effet établi une différence significative entre les hommes et les femmes sur ce point. Mais lorsqu'on examine une autre question de l'ACSF, qui porte sur le sentiment amoureux à l'égard du dernier partenaire sexuel, on a une tout autre image de la pratique et de l'expérience des hommes. Les hommes s'engagent plus fréquemment dans des relations sexuelles nouvelles ou occasionnelles avec des femmes dont ils ne sont pas très amoureux ou pas amoureux du tout, à l'inverse des femmes, qui auraient besoin d'être amoureuses pour s'engager dans une relation sexuelle nouvelle. Par contre, les hommes et les femmes sont à égalité en ce qui concerne les sentiments amoureux éprouvés à l'égard de leur partenaire "cohabitante" ou "régulière", c'est-à-dire dans des relations inscrites dans la durée. L'amour ne serait donc pas aussi radicalement absent de l'expérience sexuelle des hommes qu'on le croît communément. Les hommes seraient peut-être plus lents à développer le sentiment amoureux que les femmes.

D'un autre côté, des approches qualitatives et cliniques ont bien mis en évidence que l'amour n'est pas, et de loin, la seule ni la principale motivation à l'œuvre dans l'engagement dans des relations sexuelles. L'enquête aborde superficiellement les motivations et les significations attribuées à certaines pratiques sexuelles mais n'en tire pas de conclusion plus générale concernant les relations sexuelles.

Si l'on compare l'enquête de Janine Mossuz-Lavau avec celle qui avait été réalisée en 1974 par Roger-Pol Droit et Antoine Gallien, on peut avoir l'idée que la "misère sexuelle" décrite à cette époque a en grande partie disparu, sauf dans quelques groupes restreints de la population. Les principales difficultés sexuelles recensées dans la présente enquête résulteraient actuellement de l'inadéquation entre les aspirations des hommes, qui seraient restés plus traditionnels, et celles des femmes, qui se sont engagées sur la voie de l'égalité sexuelle.

Cette enquête qualitative réalisée dix ans après l'enquête ACSF apporte ainsi quelques approfondissements qualitatifs et une dose de "complexité" aux données chiffrées. Par contre, elle ne permet pas d'évaluer les évolutions de "la vie sexuelle en France" au cours de ces dix dernières années. Il faudra donc attendre la réalisation d'une nouvelle enquête quantitative ou bien se livrer à une méta-analyse des nombreuses enquêtes qualitatives réalisées au cours de cette période.



1 - Droit R-P, Gallien A
La réalité sexuelle : une enquête en France. Des femmes et des hommes disent les difficultés quotidiennes de leur vie sexuelle
Paris, Robert Laffont, 1974 (préface du Dr Pierre Simon)
2 - Spira A, Bajos N, Groupe ACSF
Les comportements sexuels en France
Paris, La documentation Française, 1993
3 - Giami A, Schiltz M-A
"Representations of sexuality and relations between partners : Sex research in France in the era of AIDS"
Annual Review of Sex Research, 1996, 7, 125-157