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n°102 - juillet-août 02


Barcelone, un carnet de route

Isabelle Célérier
(Pistes)








En attendant la parution, à la rentrée, d'un numéro spécial élaboré avec l'ANRS, qui reviendra en détail sur le XIVe Conférence internationale sur le sida, résumé des moments forts de la semaine barcelonaise.

De plus en plus de monde (15000 participants), des milliers d'abstracts, des laboratoires pharmaceutiques aux stands plus grands, luxueux, le train-train désormais bien rôdé des zaps quotidiens d'Act Up contre l'industrie pharmaceutique ou les stands d'institutions internationales, l'absence remarquée des producteurs de génériques et des décideurs politiques (à l'exception du président portugais)... Au-delà de ces traits marquants, et à défaut d'annonce majeure en matière scientifique, la quatorzième Conférence internationale sur le sida, qui s'est tenue début juillet à Barcelone, a, semble-t-il, sonné le glas des affrontements qui opposaient depuis plusieurs années tenants du "tout prévention" et partisans de l'accès aux traitements pour mettre tout le monde d'accord sur une seule et même nécessité : celle de trouver les fonds nécessaires à la mise en œuvre des mesures - toutes les mesures - qui permettraient de stopper l'épidémie.

Le discours selon lequel les mesures de prévention seules pouvaient endiguer l'épidémie, qui a prévalu pendant de nombreuses années, a donc fait long feu, et Barcelone aura montré que tous s'accordent désormais à penser qu'une politique efficace de lutte contre le VIH doit associer prise en charge globale et prévention.
Depuis la précédente conférence, il y a deux ans à Durban, ONG et chercheurs ont, en effet, prouvé la faisabilité de l'accès aux traitements antirétroviraux dans les pays en développement : la prise en charge médicale est possible, les molécules sont aussi efficaces sur les malades du Sud que sur ceux du Nord, et les patients se montrent compliants pour peu qu'ils soient informés des enjeux.

Un an après la session spéciale des Nations unies au cours de laquelle la "guerre contre le sida" avait été officiellement déclarée par les "grands de ce monde", la balle est donc plus que jamais dans le camp des politiques et des bailleurs de fonds.
Dès la cérémonie d'ouverture, Peter Piot, le directeur d'Onusida a ainsi affirmé que les "traitements sont techniquement faisables n'importe où dans le monde" et que "même le manque d'infrastructure n'est pas une excuse". "C'est une question de volonté politique, a-t-il asséné, 10 milliards de dollars par an, c'est le minimum nécessaire pour répondre concrètement à l'épidémie" - c'est aussi trois fois plus que les sommes disponibles aujourd'hui...
"Nous ne sommes pas venus à Barcelone renégocier les promesses, a martelé Peter Piot. Nous sommes ici pour les tenir. Nous devons combattre la stigmatisation, ce n'est pas négociable. Nous devons renforcer l'alliance qui permettra de délivrer un vaccin, ce n'est pas négociable. Nous devons offrir prévention et traitement à grande échelle, ce n'est pas négociable. Nous devons trouver 10 milliards de dollars, ce n'est pas négociable."
Un leitmotiv repris en clôture par le tout nouveau président de l'International Aids Society, Joep Lange, pour qui le "seul thème réel de cette conférence a été l'accès aux soins décents pour tous, incluant un traitement antirétroviral pour les millions et les millions de personnes du monde en développement qui en ont besoin".
"Le monde ne peut les laisser mourir, on peut faire quelque chose", a-t-il notamment insisté en soulignant que, "depuis Durban, les choses ont évolué : les prix des traitements ont baissé, l'assemblée générale des Nations unies a inscrit les traitements sur ses agendas politiques, le fonds global a vu le jour. Mais le fossé reste énorme entre le nombre de personnes sous traitement - 20000 à 30000 en Afrique - et les 6 millions qui devraient l'être".
"Si nous pouvons avoir du Coca Cola dans le monde entier, pourquoi serait-ce impossible pour les médicaments ?, s'est ainsi interrogé le successeur de Stefano Vella. De toutes les maladies, nulle n'est aussi léthale qu'un mauvais gouvernement. (...) Le manque de volonté politique a tué plus de gens atteints par le VIH que le reste. Je suis convaincu que les 10 milliards de dollars estimés pour prendre en charge annuellement les personnes atteintes sont sous-estimés par rapport aux besoins. Mais même 25 milliards par an seraient dérisoires."

Fraîchement nommé à la tête du nouveau fonds global de lutte contre la tuberculose, le paludisme et le VIH/sida, Richard Feacham avait de même, un peu plus tôt dans la semaine, fait part de sa "principale priorité" : augmenter rapidement les dons. Précisant que 40 programmes - dont 60% consacrés au VIH/sida - avaient d'ores et déjà été lancés dans 31 pays grâce au 1,6 milliard de dollars dont le fonds dispose actuellement, le directeur exécutif a profité de la Conférence pour présenter ses premières propositions : offrir un traitement antirétroviral à plus de 220000 personnes supplémentaires d'ici 5 ans, doublant ainsi le nombre de personnes sous traitement dans les pays en développement. Plus de 60% de ces traitements devraient aller à 10 pays d'Afrique subsaharienne, dont l'Afrique du Sud. "Mais c'est encore trop peu, a insisté Richard Feacham. Je fais personnellement le vœu de faire du fonds global un outil moderne et efficace. Mais pour réussir, tous les partenaires devront tenir leurs engagements. Si chacun de nous tient ses promesses, des centaines de millions de personnes vivant dans la pauvreté seront épargnées."
A l'heure actuelle, moins de 5% des 6 millions de personnes qui en auraient besoin bénéficient, en effet, d'un traitement et la moitié des 230000 personnes traitées dans les PED résident dans un seul et même pays, le Brésil, dont la politique de prévention et d'accès aux soins a été citée en exemple tout au long de la conférence.

Dans le domaine de la prévention, un article paru début juillet dans le Lancet et largement repris à Barcelone a montré que 30 millions de nouvelles contaminations pourraient être évitées d'ici 2010 grâce à la mise en œuvre de programmes efficaces, comme la distribution de 6 milliards de préservatifs par an. Basée sur 12 interventions précises de prévention1, cette riposte mondiale permettrait ainsi de réduire de 64% le nombre de nouvelles infections d'ici 2005, et de faire passer le nombre d'adultes nouvellement infectés chaque année de plus de 4 millions aujourd'hui à environ 1,5 million. Le tout, pour un coût total d'environ 27 milliards de dollars d'ici 2010, soit environ 1000 dollars par infection évitée.
La proportion des contaminations évitées varierait, quant à elle, d'un minimum de 40% dans les pays à prévalence stable ou en baisse comme le Sénégal ou la Thaïlande, à un maximum de 70% dans les pays où l'épidémie croît rapidement, comme le Cameroun ou la Chine. Près du tiers des avantages dérivés d'un tel ensemble d'interventions reviendraient, par ailleurs à 2 pays, l'Inde et la Chine, et 40% à l'Afrique subsaharienne.
Si rien n'est fait, 45 millions de personnes supplémentaires pourraient s'ajouter, d'ici la fin de la décennie, aux 40 millions de personnes atteintes vivant actuellement dans les pays en développement, et 70 millions d'entre elles pourraient mourir d'ici 2020, selon les dramatiques prévisions d'Onusida...

"Où sont les 10 milliards ???" Placardée et hurlée par Act Up et d'autres associations de personnes atteintes, cette interrogation aura ainsi perduré tout au long de la conférence. Une question à laquelle aucun chef d'Etat n'aura pris le risque de répondre, puisqu'à l'exception du président portugais, ils étaient, en effet, aux abonnés absents.
Même la venue du très médiatique et populaire Bill Clinton, qui copréside avec Nelson Mandela l'International Aids Trust, n'y aura rien changé. Ce n'est apparemment qu'une fois dégagé de ses mandats qu'on peut, comme il l'a fait, appeler "les pays riches à payer, les gouvernements à lutter contre la discrimination et la stigmatisation, et à tout faire pour renforcer la production et la distribution de médicaments génériques".
Le mot de la fin à Nelson Mandela, venu, comme à Durban, clôturer cette XIVe conférence internationale et rappeler que "le sida, c'est la guerre contre l'humanité, (...) une guerre qui requiert la mobilisation de tous" : "Tant que nous ne serons pas capables de faire ce que nous disons, tous les discours resteront inutiles". Désormais, le combat se situe donc avant tout sur le plan politique.

La position française

De passage - éclair - à la Conférence internationale sur le sida, le tout nouveau ministre français délégué à la santé, Jean-François Mattei est venu montrer, à Barcelone, "l'engagement de la France" et affirmer le désir du gouvernement de poursuivre une "stratégie équilibrée associant prévention et traitement, politique nationale et internationale". Extraits.
Sur les fonds attribués, en France, à la lutte contre l'épidémie : "J'ai découvert avec vous ce qu'on appelle le "gel républicain", autrement dit le fait que tous les crédits soient gelés en attendant la fin de l'audit. Je suis donc intervenu auprès du ministre du budget et je peux vous dire aujourd'hui que la ligne sida est débloquée (...) afin que les appartements de coordination thérapeutique et les associations ne subissent pas les aléas de la vie politique."
Sur la politique du gouvernement en matière de lutte contre la toxicomanie : "Je suis déterminé à poursuivre la politique de réduction des risques avec tous les moyens nécessaires. Sur la Mildt, je suis assez en phase avec une approche globale des choses. Les heurts concernent plutôt l'installation d'automates, de "sleep in", de boutiques... Le gouvernement ne peut décider de ce qui doit être fait au niveau local. Même si j'y suis favorable, il faut encore que cela rencontre l'accord des autorités locales. (...) Sur l'ensemble de la prévention et de la réduction des risques, je souhaite m'appuyer sur ce nouvel outil qu'est l'Inpes [Institut national de prévention et d'éducation à la santé]."
Sur l'engagement international de la France : "Aucun pays n'a rempli correctement sa mission. 150 millions d'euros seront alloués sur 3 ans au fonds mondial, 15 millions au titre du ministère de la coopération, et 9 millions pour Esther, dont les premières opérations démarrent concrètement avec le Cambodge et le Burkina Faso. En ce qui concerne la participation de la France au fonds mondial, je ne désespère pas d'obtenir davantage."
Les génériques? "J'y suis évidemment favorable."
Malmené par deux militants d'Act Up et conscient d'avoir laissé l'auditoire sur sa faim, Jean-François Mattei a conclu par un "Je vous donne rendez-vous à Paris. Je ne fuis pas la rencontre. Je vous promets de revenir devant vous. Il m'aurait été plus facile de ne pas venir."



1 - campagnes dans les médias, promotion et distribution de préservatifs par le secteur public, commercialisation à but social du préservatif, programmes de conseil et de test volontaire, prévention de la transmission mère enfant,programmes en milieu scolaire, à l'intention des jeunes non scolarisés, sur les lieux de travail, traitement des IST, éducation par les pairs des professionnel(le)s du sexe, projets à l'intention des hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes, réduction des risque pour les consommateurs de drogues injectables.