Santé
Réduction des Risques
Usages de Drogues


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SWAPS nº 8

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Reportage

Le programme expérimental de prescription de stupéfiants

par Mustapha Benslimane

En septembre 1991, le Conseil d’Etat de Genèvedécide de développer une nouvelle politique sur lesdrogues et le sida, fondée sur la réduction desrisques. Deux grands principes guident cette politique :l’acceptation par le toxicomane du sevrage doit se traduire parl’existence d’une offre adaptée de soins qui l’aidera àse libérer de sa dépendance ; l’incapacitémomentanée ou prolongée de l’usager de drogues àaccepter le sevrage ne doit pas le pénaliser et lasociété se doit de lui prodiguer l’aide qui luipermettra de survivre.

C’est dans ce cadre politique, lequel fait l’objet en Suisse d’un véritable consensus, que s’inscrit l’action du programme expérimental de prescription de stupéfiants, mis en place par la Division d’Abus de Substances dépendant des Hôpitaux Universitaires de Genève et dirigée par Annie Mino.

Les objectifs généraux de ce programme sont les suivants:

  1. attirer et retenir dans le système sanitaire les toxico-dépendants graves ;
  2. arrêter la consommation d’héroïne illégale ;
  3. diminuer les conduites à risques, prévenir les maladies transmissibles par voie intraveineuse et/ou sexuelle ;
  4. améliorer la situation médico-psycho-sociale et la qualité de vie.

Le 18 septembre 1995, le centre ouvre ses portes pour accueillir 40 patients retenus suivant des critères d’inclusion bien définis:

  1. consommer de l’héroïne depuis, au minimum, 2 ans ;
  2. vivre une dégradation somatique, psychologique ou sociale comme conséquence de la consommation de drogues ;
  3. avoir déjà bénéficier de plus de 2 traitements à la méthadone qui ont échoué ;
  4. renoncer au permis de conduire ;
  5. avoir plus de 18 ans ;
  6. résider à Genève depuis, au moins, un an et demi avant le début du traitement ;
  7. participer à l’évaluation scientifique ;
  8. participer au suivi médical.

Pour le docteur Miguel Marset, psychiatre, "le PEPS n’est pas un centre de distribution d’héroïne. C’est un centre de traitement médico-psycho-social qui comporte la prescription sous contrôle médical de diacétylmorphine (Héroïne)".

L’héroïne est utilisée pour attirer et retenir le toxicomane en traitement mais ne constitue nullement une fin en soi. Le PEPS (Programme Expérimental de Prescription de Stupéfiants) représente un processus thérapeutique intermédiaire vers une autre modalité de traitement plus conventionnel comme les programmes de maintenance à la méthadone.

Le profil des patients

La population du centre, au trois-quart masculine, a une moyenne d’âge de 32 ans, et 12 années, en moyenne, de dépendance à l’héroïne.

Pourquoi les usager viennent-ils? Pour arrêter de galérer, pour éviter la prison, pour trouver un travail, un logement, pour une assistance psychologique. 70% des patients viennent de programmes méthadone traditionnels (privés ou publics), lesquels se sont avérés peu adaptés à leur besoin (7 tentatives de traitement). Les 30% restant sortent de la rue, attirés par l’offre d’héroïne dans un cadre médicalisé. "Tous les patients présentent une co-morbidité psychiatrique importante et les trois-quart ont commencé un traitement psychiatrique en même temps que le traitement opiacé, ils présentent tous des troubles liés à l’utilisation de substances psychoactives "constate le Dr. Marset. Les diagnostics les plus souvent posés sont les troubles de l’humeur (35,7%) et les troubles de la personnalité (57,1%).

L’équipe soignante

Une équipe pluridisciplinaire intervient dans le centre.

Un médecin interniste assure le suivi médical, évalue et suit les troubles physiques, les maladies infectieuses en lien avec un réseau sanitaire externe: médecins de famille, consultation spécialisée, hôpitaux, etc.. En outre, celui-ci anime un groupe "santé" au cours duquel sont abordés des sujets tels que les techniques d’injection, la prévention des maladies infectieuses, les overdoses, la réanimation, des conseils alimentaires.

Un assistant social évalue et œuvre à la prise en charge de différents problèmes: logement, caisse maladie, problèmes judiciaires, emploi, assurance invalidité.

Trois infirmières sont présentes dans le centre en même temps: une à l’accueil, qui évalue les éventuelles intoxications et qui est à l’écoute des différents problèmes d’ordre médical ou relationnel ; une dans la salle de préparation des traitements qui prépare les traitements à injecter (héroïne), distribue les traitements opiacés à emporter (méthadone ou morphine) et les traitements médicamenteux. La troisième officie dans la salle d’injection, évalue d’éventuelles intoxications et intervient si nécéssaire. Elle veille par ailleurs à l’asepsie et à la propreté dans la salle, procure des soins aux patients qui en ont besoin.

Les modalités de l’administration de l’héroïne

Le centre est ouvert 7 jours sur 7 avec trois plages horaires prévues pour l’administration des traitements (de 7h à 8 h 30 ; de 13 h à 14 h ; de 19 h à 20 h 30). Le traitement est constitué de combinaisons de molécules: diacétylmorphine (DAM) et méthadone pour 46,4% des patients ; DAM + morphine retard (MST continus®) pour 17,8% et seulement 8 patients ne prennent que du DAM.

La dose maximale d’héroïne injectée par jour est de 600mg, soit 200mg par injection. Cette dose de 600mg serait la dose suffisante pour saturer tous les récepteurs.

L’héroïne est fabriquée à Berne et livrée sous forme de poudre ou de cristaux dans des flacons de 10g. Des solutions de 100ml sont préparées par les infirmières.

Les objectifs de traitement sont personnalisés, évalués et adaptés en fonction de l’état clinique et de l’évolution du patient, chaque mois, en présence du patient et de son référent infirmier.

Tous les patients qui viennent prendre leur traitement doivent attendre 10 minutes dans la salle d’accueil. En cas d’intoxication objectivable (somnolence, dysarthrie, exitation, troubles de l’équilibre) l’attente peut être prolongée jusqu’à 30 minutes et si les signes persistent, le traitement sera reporté.

En revanche, si les patients ne présentent aucun signe au bout des dix minutes d’attente, ils entrent dans la salle d’injection par groupe de six. Une fois dans la salle, ils s’installent à deux par table. L’infirmière qui prépare les traitements remet à chacun un plateau sur lequel sont disposés une seringue contenant la solution d’héroïne, trois aiguilles, des tampons, des pansements et un garrot.

constate le Dr.tein, pp. 7,8,9,Des conseils d’injection sont prodigués aux patients à l’aide d’un bras artificiel sur lequel ils peuvent s’exercer.

Chaque patient a trois tentatives pour s’injecter lui-même son traitement ; s’il a des difficultés, c’est l’infirmière qui prend le relais.

L’injection se fait par voie intraveineuse lorsque c’est possible, sinon en intramusculaire ou en sous-cutané.

Après l’injection, une période de 10 minutes de somnolence est tolérée dans la salle d’injection, ensuite la somnolence peut se poursuivre sous observation dans la salle d’accueil.

"Le moment de l’administration de l’héroïne est aussi celui d’autres médicaments, traitements somatiques et psychiatriques avec, comme conséquence, l’amélioration de la compliance médicamenteuse et la bonne évolution des maladies…" précise Miguel Marset.

Bilan et perspectives

Entre 1995 et 1997, le nombre de patients est passé de 40, au moment de l’ouverture à 28. Deux patients ont effectué un sevrage, un est devenu abstinent, un est emprisonné, les autres ont réintégré un programme méthadone. Le constat est que les problèmes somatiques des usagers ont diminué et que l’amélioration de leur état général est très nette (1).

Les perspectives pour l’année 98 sont de porter le groupe à 42 patients, 20 cabndidats sont en effet sur liste d’attente dont la moitié est déjà prise en charge dans les programmes de méthadone.


(1) Pour une analyse détaillée des essais de prescription médicale de stupéfiants, le lecteur se reportera au rapport de synthèse publié par l’Institut de médecine sociale et préventive de Zurich en juin 1997. Un critique de ce rapport a été réalisée dans le numéro six de Swaps : "Usage doux des drogues dures ?", William Lowenstein, pp. 7,8,9,10.