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SWAPS nº 7

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Portrait

Marie Nyswander, la révolution permanente

par Florence Arnold-Richez et Didier Touzeau

Il y a plusieurs façons de vivre son " destin" de chercheur: on peut jouer sur la partition de l'obstination, tenir un thème et l'épuiser, jusqu'à composition finale. Ou encore, toujours sur le métier remettre son ouvrage, voire le détruire pour en tisser un autre, et remettre en doute toute chose. A commencer par soi-même. Marie Nyswander, psychiatre, co-découvreur dans le milieu des années soixante, avec Vincent Dole, des traitements de maintenance à la méthadone, et théoricienne de l'origine métabolique de la toxicomanie, était de la pâte des "insatisfaites" créatrices. Des déçues révolutionnaires. Des convaincues de la dynamique du provisoire, au profit exclusif des malades.

Marie Nyswander est née dans le Nevada en 1919(1). Elle vouait à sa mère, Dorothy Bird Nyswander, rapidement divorcée, chercheuse en psychologie comportementale à l'Université de Berkeley où elle menait des expériences sur les rats, une admiration sans borne. Et elle garda de son exemple le goût de l'observation, de l'expérimentation, du rejet des partis pris sans preuves.

Mary devient Marie

A 15 ans, Marie, avec un "e" cette fois, atteinte de tuberculose, doit passer un an en sanatorium. Elle y rencontre la misère sociale et morale dans laquelle se trouvent les plus pauvres des tuberculeux et cela lui donne l'envie de dévorer Marx, Engels et d'autres auteurs socialistes. Du coup, elle rejoint la Ligue des Jeunesses Communistes, puis la quitte en 1939, incapable d'adhérer totalement à une idéologie politique structurée, "finie".

En 1936, elle suit sa mère à New York, finit son cursus scolaire au collège Sarah Laurence, puis commence des études de médecine. Elle terminera en 1944, interne en chirurgie. Cruelle déception: la marine américaine, pour laquelle elle voulait exercer l'art de sa spécialité, la refuse. En 1944, on était encore loin d'intégrer le quota politically correct de femmes dans tous les lieux de prédilection exclusifs des mâles . Marie se rabat alors sur le Service de Santé Publique et trouve un poste au Lexington Narcotic Hospital (Kentucky). Notre jeune médecin vouera un sentiment de haine à cet établissement. Ou plutôt à l'esprit qui y règnait, tant du côté du corps médical que des infirmières. "La plus rude année de ma vie! On parlait des patients noirs en les traitant de nègres. On considérait tous les malades incarcérés comme des psychopathes, et, lorsque Roosevelt , libéral, est mort, les infirmières ... ont applaudi à tout rompre!", se souvenait-elle (2)

Après avoir définitivement fait son deuil de la chirurgie, Marie Nyswander quitte le Service de Santé Publique et passe, en 1940, le diplôme de psychiatre au New York Medical College. Là, elle a bien du mal à supporter la " pensée unique" freudienne qui faisait Bible à cette époque. Elle ouvre alors un cabinet sur Park Avenue et, bien que les deux-tiers de ses patients aient été, dans les années cinquante, privés, elle tient à prendre en charge, de façon bénévole, un tiers de patients toxicomanes sans ressources. En 1956, elle écrit et publie d'ailleurs un ouvrage-clef:The Drug Addict as Patient (3) .

En 1957, elle monte, avec l'aide du sociologue Charles Winick, une clinique pour soigner les musiciens de jazz héroïnomanes, à l'est de Harlem. Ceux-ci ont été très vite attirés par cette femme séduisante, attentive et pour tout dire douée elle-même pour la musique. Le courant passait bien mais le constat à l'arrivée fut décevant: les 15 jazzmen en cure psychiatrique ne se portaient pas mieux que ceux qui n'étaient pas pris en charge et avec lesquels Charles Winick et elles avaient comparé les résultats. Las! Marie avait fait un peu le tour des limites de la "psy", utilisée sans d'autres moyens dans la prise en charge des toxicomanes, à Harlem Est, comme au Lexington honni. Il faut dire que le taux de rechutes dans ce dernier établissement était, à l'époque, de 90%. Une authentique réussite de la contre-performance!

Les motivations personnelles au changement

Si l'on en croit Léonard Robinson, son premier mari, écrivain, dont elle divorça pratiquement du jour au lendemain en 1965, c'est cet échec qui conduisit Marie à se détacher de la routine psychothérapeutique, pour explorer le domaine de la pharmacothérapie. Il faut dire que, depuis l'introduction en 1952 de la chlorpromazine, puis, successivement du méprobamate (Equanil), du chlordiazepoxide (Librium), du diazepam (Valium) et enfin, en 1957, de l'iproniazid (Marsilid, un dérivé d'un antituberculeux) et de l'imipramine (Tofranil) dans le traitement des maladies mentales, les médecins reprenaient espoir dans leurs possibilités d'améliorer considérablement l'état des schizophrènes, des déprimés... Dans les années 60, on avait intégré le fait que les maladies mentales avaient une origine physique et biochimique. Pourquoi, dans ces conditions, ce qui était validé pour des schizophrènes, ne l'aurait-il pas été pour des drug-addicts ? se demandaient Marie, Vincent et tant d'autres. De plus - et ce détail a son importance - Marie Nyswander était une sévère "accro" à la nicotine puisqu'elle fumait depuis l'âge de 14 ans, allant jusqu'à griller 3 paquets par jour dans les années 50, et ... jusqu'à mourir d'un cancer à 67 ans en 1986. Donc, tournant à 180, en médecine comme en amour: elle laisse tomber Léonard Robinson et épouse le package Vincent Dole- méthadone en 1965, avec qui elle avait passé un vrai deal depuis janvier 1964. Le chercheur de l'Université Rockefeller de New York avait lui aussi négocié son virage personnel sur les chapeaux de roue en changeant les orientations de son laboratoire de recherche, tourné alors vers l'hypertension, le métabolisme des lipides et l'obésité, pour les recentrer totalement sur la toxicomanie et l'alcoolisme. Le " couple-méthadone" était né. Il devait devenir le mentor à la même époque de Marie-Jeanne Kreek, alors jeune interne recrutée en 1963, de Bob Newman, qui deviendra le patron du Beth Israël Hospital..."Le Dr Nyswander nous apprit à écouter les patients" dit Marie-Jeanne Kreek (4). Et à les observer attentivement. Ainsi, dès cette époque, l'équipe du Rockefeller note que 30% seulement du "noyau dur" des héroïnomanes de longue durée avaient été soignés avec succès par différentes tentatives de traitements, allant de l'abstinence à la cure d'opiacés à brève durée d'action tels que l'héroïne ou la morphine (4). En mai 1965, Dole et Nyswander publient les premiers résultats prometteurs concernant l'utilisation de méthadone (80-120mg par jour) dans la stabilisation de 22 patients. Ils seront 540 en 1967 (dont 65 femmes). Eclate alors une sévère polémique autour de l'existence d'un profil de toxicomane, d'une "sociopathie" qui précèderait toujours la toxicomanie et aurait rendues caduques toutes les tentatives chimiques de stabilisation. "Vous ne pouvez apporter aucune preuve de cette assertion, rétorquent Vincent et Marie. Les toxicos mentent, volent et on ne peut pas leur faire confiance, tous comportements qui signent une "sociopathie", mais qui vous prouve que ces comportements ne sont pas seulement les conséquences de l'addiction? Et si leur dépendance aux opiacés n'était ni passagère, ni psychopathologique mais avait une base métabolique, incluant les altérations biochimiques induites par la drogue, en particulier dans les systèmes récepteurs-ligands? Et dans quel cas, la méthadone prendrait, chez eux, la place de l'insuline, chez les diabétiques...(4)." La théorie métabolique de l'addiction devait faire florès. Elle est enrichie aujourd'hui par les recherches en génétique.

Air connu, refrain attendu

Les succès de la maintenance à la méthadone aux Etats-Unis (80000 patients en 1973) ont, dans la décennie suivante, dérapé sur les excès de contrôles absurdes des bureaucrates fédéraux, plus préoccupés de s'assurer de l'application des règlements tatillons qu'ils avaient édictés que des résultats obtenus auprès des patients. Comme le redoutaient Dole et Nyswander, on multiplia les programmes méthadone, sans que les centres d'accueil et de soins ne disposent d'un personnel qualifié suffisant. D'où : échecs, d'où dénonciations de ces modes de prise en charge. Air connu, refrain attendu ! Et Nyswander, dans la dernière décennie de sa vie, milita pour le retour dans le giron de la seule responsabilité médicale, de la décision de prescription, et des modalités concrètes de prise en charge. Par les médecins de ville compris. Aujourd'hui, aux Etats-Unis, on en n'est pas encore là!


(1) D'après David T.Courtwright, University of North Florida, Jacksonville, USA Addiction History. The prepared mind: Marie Nyswander, méthadone maintenance, and the metabolic théory of addiction. Addiction (1997) 92 (3), 257-265

(2) Courtwright, DT, Joseph, H, Des Jarlais, D ( 1989): Addicts Who Survived: an oral history of narcotic use in America, 1923-1965 (Knoxville, University of Tennessee, Press)

(3) Nyswander M, (1956), The Drug Addict as Patient ( New York, Grune & Stratton)

(4) Traitement à la méthadone- Manuel Américain. J.J.Deglon