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SWAPS nº 7

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Reportage

Ouverture d'un centre d'accueil pour toxicomanes à Paris: grandeur et servitudes

par David Heard

"Vous avez probablement été informés par des sources diverses et souvent contradictoires de l'ouverture prochaine d'un centre d'accueil, d'orientation et de soins pour les personnes toxicomanes situé rue Beaurepair" : c'est ainsi que Tony Dreyfus, député-maire du 10e arrondissement, a annoncé aux habitants du quartier Saint-Martin, par le biais d'un petit bulletin d'informations municipales, l'ouverture d'un centre d'accueil pour toxicomanes à proximité de la place de la République.

Le projet a un an. Il a été initié au début de l'année 1997. L'association Charonne avait alors été sollicitée par la DDASS pour ouvrir un nouveau lieu d'accueil destiné aux toxicomanes sans domicile fixe, à l'instar de "La boutique", établie depuis 1993 dans le 18e arrondissement. L'objectif est avant tout de proposer à une population précarisée une structure simple et ouverte, où peuvent être satisfaits des besoins de première nécessité (prendre une douche, laver son linge), dans le cadre d'un suivi sanitaire et social assuré par une équipe de professionnels (médecins, infirmiers, aides-sociaux). Sans être une instance de prise en charge, "La boutique" se veut un rempart contre la précarité, favorisant l'accès aux soins des toxicomanes en adaptant au mieux les messages qui leur sont adressés et l'accueil qui leur est fait. Si les équipes de l'association Charonne sont aptes à aider les patients toxicomanes à gérer leur traitement de substitution, comme à les accompagner dans une démarche de réinsertion professionnelle ou dans la recherche d'un logement, leur objectif premier est avant tout de permettre le dialogue avec les usagers de drogues.

Cette démarche de proximité et d'adaptation des messages au cas par cas semble avoir fait "ses preuves" dans le 18e arrondissement, où "La boutique" accueille près de 100 toxicomanes par jour. Constituée en majeure partie d'usagers de crack, la population toxicomane du quartier La Chapelle-Marx Dormoy est relativement homogène, autorisant l'association Charonne à cibler ses démarches pour en améliorer l'efficacité. En favorisant un climat de rencontre avec l'usager, à proximité des lieux de consommation, les professionnels de l'association veulent permettre aux usagers qui ne sont pas à même de se faire suivre au sein d'une structure plus institutionnelle de bénéficier d'un suivi minimum et de messages de prévention adaptés. Les liens créés amènent les usagers de drogues à fréquenter les centres d'accueil de première ligne, tels "La boutique", afin de les stabiliser en vue d'une réinsertion médicale et sociale. Dans ces lieux d'accueil, des actions de réduction des risques améliorent l'état sanitaire, favorisant en particulier l'accès aux seringues neuves et à du matériel stérile.

Manque de transparence

C'est ce souci d'adapter les démarches aux populations concernées qui a convaincu la DDASS de s'adresser à l'association Charonne en vue de l'ouverture d'un nouveau centre du même type dans un autre quartier parisien confronté au problème de la toxicomanie. D'un commun accord avec la mairie du 10e arrondissement, il fut convenu au début de l'année 1997 d'adresser ce service d'accueil aux nombreux toxicomanes du quartier Saint-Denis-République. À l'origine du projet, le centre devait se situer à proximité de la porte Saint-Denis ou de la porte Saint-Martin. La difficulté à trouver un local adapté - l'association Charonne ne reçoit pas d'aide pour cette démarche - a malheureusement contraint la nouvelle "boutique" à s'en écarter, pour s'ouvrir dans un quartier plus calme aux alentours de la place de la République et du canal Saint-Martin, au 9, rue Beaurepaire. Si la mairie de l'arrondissement s'est apparemment satisfaite de cette solution - la place de la République et les abords du canal sont effectivement confrontés de manière accrue au problème de la toxicomanie - elle s'est gardée d'avertir les riverains, parents d'élèves en majorité puisque le centre doit ouvrir à proximité de quatre écoles.

L'ouverture de ce service a été préparée dans la plus grande discrétion depuis le mois de septembre 1997, en vue de son ouverture fin mars 1998. Erreur sans doute, si l'on en croit les expériences du même type menées en Suisse par exemple(1), où l'ouverture de centres d'accueil pour toxicomanes est toujours le fruit d'une longue mise en place avec les habitants du quartier, consultés et informés tout au long de l'élaboration du projet. Erreur certaine si l'on en croit la tournure qu'ont pris les événements depuis que les riverains ont eu vent de la chose, au début du mois de janvier.

Levée de boucliers

Manifestations hebdomadaires aux abords du chantier et devant la Mairie, tracts anonymes et menaces, sabotage et dégradation du pas-de-porte, la ténacité de certains habitants et des parents d'élèves a eu peu à peu raison du projet, ajourné par la DDASS il y a quelques semaines.

Le sentiment d'insécurité associé au projet d'ouverture de "La boutique" - la présence d'usagers de drogues et de revendeurs dans le quartier n'est pourtant pas nouvelle - témoigne bien de la difficulté à initier, au sein d'une zone d'habitation, un centre destiné à accueillir une population d'usagers de drogues précarisés et exclus. La Mairie de Paris s'est opposée au projet, préférant mettre en place des unités mobiles plus discrètes. Les centres d'accueil à proprement parler, équipés de machines à laver, de dortoirs et de douches, doivent, selon la Ville de Paris, être implantés à distance des lieux d'habitation.

La mairie du 10e a laissé à l'association Charonne le soin d'informer les riverains et de mener à bien le projet.

La proximité des quatre établissement scolaires, dont une école privée religieuse, ne rendait pas, il est vrai, la tâche aisée. Le fait d'imposer à des riverains de devoir partager "leur" espace public avec une population marginale et ayant recours à des pratiques illégales, dans un objectif uniquement préventif (l'association Charonne, si elle incite et aide à avoir recours à la substitution, n'est pas apte à la prescrire), ne peut se faire sans l'intervention de médiateurs, au centre d'un réseau pluridisciplinaire impliquant les différents acteurs du programme, en collaboration avec les habitants concernés. L'implantation d'un centre d'accueil pour toxicomanes modifie en effet la vie d'un quartier. La lutte contre le VIH et le VHC, et plus généralement contre la précarité et l'exclusion, sont des priorités de santé publique dont les solutions interfèrent avec une certaine idée de l'ordre public.


(1) Between Public Health and Public Order: The Problems involved in Implementing a Risk Reduction Policy, D. Malatesta, D. Joyce, D. Hausser, congrès Sciences sociales et sida en Europe, édition Ecole Polytechnique Fédérale de Lausanne, janvier 1998.