Santé
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SWAPS nº 7

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Reportage

La vie Paris avec la drogue mais sans domicile fixe

par Jimmy Kempfer

Face aux problèmes des drogues, les pouvoirs publics ont élaboré certaines réponses telles que: Stéribox, programmes d'échange de seringues, boutiques, "Sleep-in", substitution, centres spécialisés... Mais aucune de ces mesures ne prend en compte une des principales problématiques des usagers de drogues SDF: où faire son shoot?
La préparation du shoot et l'injection nécessitent un minimum de conditions de confort et d'hygiène de quoi les conséquences peuvent être graves pour l'usager et pour la société.

Voici la journée de Patrice, 29 ans, usager de drogues parisien sans domicile fixe. Toxicomane depuis 8 ans, il arpente les rues de la capitale avec son chien Kim et son gros sac à dos qui contient tout son bien.

Son parcours est assez représentatif des problèmes que rencontrent quotidiennement de nombreux usagers de drogues. Patrice n'est pas contaminé par le VIH, mais VHC et VHB positif et sort d'une tuberculose.

La sanisette

Il est 19h. Patrice compte les pièces glanées en trois heures de manche dans le centre de Paris. Un peu plus de 300 F. Il se dirige à pied vers le 18e arrondissement, son éternelle canette de bière forte à la main. Pas question de prendre le métro avec son "barda" et Kim, qui n'a jamais connu de laisse. En cours de route il avale une plaquette de 10 Rohypnol® qu'il fait passer avec une bière à 11. Près de la Goutte-d'Or, il achète un "képa de Brown"(1) à 200F. Il sait que la drogue est plutôt mauvaise (2) mais les Rohypnol® et l'alcool en potentialiseront les effets. Il passe ensuite au programme d'échange de seringues, achète un citron et se dirige vers "sa" sanisette, près de la gare du Nord. Celles des quartiers "chauds" sont souvent surveillées par la police.

En 95, lors de la grande grève des transports, il y avait élu domicile avec un copain. Il leur était impossible de regagner le squatt de banlieue où ils habitaient et cette sanisette était à proximité des principales pharmacies qui délivraient le Temgésic® et l'Orténal® dont ils faisait une consommation effrénée à l'époque.

L'endroit lui est tellement familier. Un grand coup de pied par terre empêchera la porte de s'ouvrir au bout de quinze minutes.

Vu le volume de son bagage et du chien, il a juste la place de rester debout, les jambes de part et d'autre de la cuvette. Il découpe le "cul" d'une canette de bière, y déverse le paquet d'héroïne, quelques gouttes de citron, un peu d'eau, chauffe le tout, y dépose un morceau de filtre de cigarette et aspire le liquide ambré dans sa seringue. Il relève sa manche, fait un garrot de sa ceinture et cherche une veine dans le pli du coude. Peine perdue. Pas plus là que dans l'avant bras, il n'arrivera à en trouver une. Ses veines sont sclérosées par l'abus de trop de produits frelatés et rétrécies par le froid. Ses bras sont également plein d'hématomes et d'abcès plus où moins infectés; souvenirs des nombreux shoots loupés. Au bout d'un moment l'aiguille se bouche. Le sang a coagulé à l'intérieur. Il change de seringue et transvase la préparation. Après une heure d'essais infructueux, il trouve enfin une veine sur la cheville...

Les couinements du chien l'ont réveillé. Il est minuit. Il a passé près de quatre heures à piquer du nez dans le minuscule réduit. La came serait-elle meilleure que d'habitude? A moins que ce ne soit la fatigue ou ses hépatites? Des jours et des jours qu'il n'a pas vu un lit.

"Crack aux amphés"

Il marche jusqu'à La Chapelle et achète une demi-galette de crack avec les 100F qui lui restent. Comme il n'a pas le courage de se remettre à charcuter ses veines, il improvise une pipe avec une canette vide ramassée par terre. La galette fait deux bouffées. Un bref éclair dans la tête puis les mâchoires qui se crispent et les dents qui grincent. Le crack est salement coupé.

De plus en plus, la cocaïne est coupée aux amphétamines de mauvaise qualité. Pour supporter le malaise de la descente, il va marcher. Certains lieux d'accueil comme les Boutiques, proposent ainsi des bains pour soigner les pieds abîmés de ceux qui arpentent le bitume toutes les nuits pour assumer la descente de crack.

L'éternel problème

Vers trois heures du matin, il est de retour dans le centre de Paris où il rencontre d'autres insomniaques comme lui, veillant grâce aux effets combinés de médicaments divers ou du crack. Certains ont simplement pris du Rohypnol qui, mélangé avec de l'alcool, provoque un effet d'agitation et de confusion suivi d'une amnésie.

Lorqu'on est sans lit, ni toit, le crack et les amphétamines permettent ainsi de passer une nuit blanche avec l'illusion que c'est une décision et non pas une misère subie.

Seul le "Sleep-In" avec ses trente places accueille à Paris les usagers de drogues actifs. L'impérieuse nécessité de se faire un shoot toutes les 6 ou 8 heures s'accommode mal avec les horaires et règlements de ces endroits. Ceux qui ont essayé les foyers et autres Samu social en gardent souvent un mauvais souvenir. De plus, il est quasiment impossible de s'y isoler un certain temps pour procéder à l'injection. Si l'on se fait surprendre, c'est l'expulsion avec pertes et fracas.

L'accès à d'autres formes d'hébergement individualisé (hôtel social, appartement thérapeutique...), implique de nombreuses démarches, rendez-vous et tout un cheminement administratif avec ses difficultés, insurmontables pour un usager de drogues perpétuellement en situation de survie. Quelqu'un qui n'a pas dormi depuis des jours, qui abuse de produits dont les effets sur la mémoire et la concentration sont catastrophiques, aura toutes les peines du monde à respecter un rendez-vous, au grand dam des éducateurs et assistants sociaux qui voudraient bien s'en occuper.

L'usage de drogues est une activité dense et à plein temps: il faut chercher l'argent puis le produit avec tous les aléas, incertitudes et retards que cela implique, puis enfin trouver un endroit où consommer.

Lorsqu'un usager entame les démarches de régularisation ou de prise en charge, il lui arrive fréquemment de perdre ou de se faire voler papiers et documents administratifs, justement à cause de son mode de vie. Ainsi, peu à peu, l'usager de drogues précarisé s'exclut de plus en plus. La société avec ses règles, ses horaires, ses contraintes lui apparaît comme un univers de plus en plus inaccessible, incapable de considérer ses besoins et sa problématique s'il n'est pas dans une démarche d'abstinence ou de substitution légale. Quelques cachets gobés avec de l'alcool et un shoot l'aideront à l'oublier pendant quelques heures.

L'accident bête

Vers sept heures du matin, Patrice commence à bailler et grelotte. Le manque lentement se distille en angoisse dans ses tripes. Il s'achète une bière, quelques Rohypnol® et un comprimé de Subutex® (3) . Puis Il retourne dans une sanisette, écrase le "Subu" et le verse dans le corps d'une seringue de 2cc, remet le piston, secoue un peu et s'applique à trouver une veine. Mais transi par le froid et le manque, l'opération s'avère difficile. Plusieurs fois, il a cru être dans la veine, chaque fois une boule s'est formée au point d'injection. Il ne lui reste que la jugulaire au niveau du cou mais pour cela il lui faut de l'aide. Manu et Sophie, deux amis pénètrent avec lui dans le demi-mètre carré de la sanisette pendant qu'un autre garde le chien et les affaires. Manu lui fera son shoot et en profitera pour s'en faire un également, de même que Sophie. La promiscuité dans le minuscule espace les réchauffe et dégourdi un peu leurs veines rétractées par le froid.

Manu et Sophie préparent leur shoot pendant que Patrice transvase le contenu de sa seringue qui a encore coagulé dans une 5cc. Ankylosé et abruti par le Rohypnol® mais surtout gêné par l'exiguïté du lieu, Manu, dans un mouvement maladroit, pique Sophie avec sa seringue. Manu est séropositif mais heureusement la seringue n'avait pas encore servie.

Les flics

Plus tard en fin d'après-midi, Patrice s'est encore isolé dans une sanisette pour refaire un shoot. Malheureusement, la porte s'est ouverte automatiquement au bout d'un quart d'heure. Assis sur la cuvette, les bras plein de sang, il s'est trouvé nez à nez avec une dame qui, devant cette vision, s'est mise à hurler, hystérique. Patrice a refermé la porte. Quelques minutes plus tard, il se met à suffoquer. Un gaz lacrymogène le force à ouvrir la porte. Dehors, un car de police ainsi que plusieurs policiers l'attendent. En montant les escaliers du commissariat il boîte et grimace en sentant le gros dème qui s'est formé à l'aine, juste à l'endroit où il s'est prestement injecté le contenu de sa seringue, à travers le pantalon, dès qu'il a compris de quoi il retournait. Ca lui tiendra bien jusqu'au lendemain matin lorsque les flics le relâcheront.

La question des salles d'injection

Voilà comment nos modernes vespasiennes servent souvent de "salle d'injection". Il est facile d'imaginer tous les risques infectieux que cela implique: hépatites, candidoses, MST, germes divers...

En dehors des toilettes, les cages d'escalier servent également souvent de "shooting room" avec toutes les nuisances et conflits que cela entraîne avec les habitants.

Dans le 18e, une association de riverains, lassés de ramasser des seringues dans les escaliers et d'y croiser des usagers de drogues cherchant fébrilement une veine, a signé une pétition réclamant des lieux de consommation spécifiques. Entre les programmes d'échange de seringues, les boutiques et les "Sleep'In" subsiste un énorme vide, un chaînon manquant essentiel: la salle d'injection. De nombreux pays européens dont l'Allemagne, l'Italie, la Hollande ont fait face à ce besoin en créant des lieux appropriés et équipés. En dehors de l'association ASUD qui avait ouvert un tel lieu à Montpellier en 1994, aucune autre expérience dans ce genre n'a été tentée en France. Le centre Beaubourg, las de trouver des seringues dans ses murs, a fini par faire installer par le CRIPS des récupérateurs de seringues dans les toilettes du sous-sol.

Saurons nous répondre à un vrai besoin où trouvera-t-on bientôt des récupérateurs de seringues dans les sanisettes?


(1) "képa de brown" : paquet d'héroïne marron

(2) Les paquets vendus dans la rue contiennent rarement plus de 2% d'héroïne. Un usager dépendant ne sentira pratiquement rien s'il prend l'héroïne seule à moins de l'associer avec de l'alcool et des benzodiazépines qui exerceront un effet de potentialisation croisée. C'est la raison pour laquelle le Rohypnol® est de plus en plus le "complément naturel" de l'héroïne de rue, augmentant le risque d'overdose si cette dernière est meilleure que d'habitude.

(3) Certains lieux du centre de Paris sont des scènes ouvertes où se dealent toutes sortes de médicaments qui sont détournés par les usager de drogues.
Rohypnol: 5F le comprimé ;
Subutex 8mg: 10 à 15 F le comprimé (50 à 70F la boîte de 7) ;
Artane: 5F le comprimé ;
Moscontin ou Skénan 100mg: 50 à 100 F le comprimé.
Ce marché noir est alimenté par les surplus de certains usagers, ainsi qu'avec des ordonnances retouchées, photocopiées ou faites avec un traitement de texte.