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SWAPS nº 6

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Note de lecture

"Usage dur des drogues douces ?"

par France Lert

Le cannabis drogue douce de la sociabilité juvénile, des beaux quartiers aux territoires de l'exclusion,marchandise-clé de l'économie souterraine des banlieues, ce sont ces clichés que met en question cette recherche (1). Celle-ci s'attache à mettre en évidence la relation entre les usages du cannabis et les relations sociales dans les cités de banlieue avec l'hypothèse patiemment construite au fil des analyses que l'affiliation au cannabis, c'est-à-dire l'usage dur, est le pendant de la désaffiliation sociale, concept construit par Robert Castel (2). Leur travail est remarquable en ce qu'il utilise la méthode ethnographique au service d'une problématique sociologique, essentielle à la compréhension de ce qui se trame dans ces quartiers présentés comme les marges de notre société.

Quelques mots de méthode sont nécessaires pour inviter le lecteur, possiblement dérouté par l'absence des prévalences ou des descriptions chiffrées qui paraissent souvent fonder la fiabilité et l'objectivité de la connaissance, à suivre les auteurs dans la description des façons de rouler les joints, de s'agglutiner dans les halls d'immeubles, de se cacher, même adulte, de ses parents quand on fume, de construire une clientèle ou de réguler sa consommation.

Travail de terrain

Cette recherche dans une dizaine de cités, non nommées, de la banlieue parisienne n'a été possible que par une "immersion lente et longue avec l'établissement de relations solides entre informateurs et enquêteurs". Pendant plus de deux ans, ces jeunes chercheurs ont mené "un travail de terrain intensif, une présence constante et la gestion des relations et des statuts sociaux propres à ces territoires". Ils ont "adopté le comportement de fumeur de cannabis en partageant les pratiques des personnes avec qui ils étaient. Ils ont suivi les réseaux de circulation du cannabis en se fournissant souvent dans les mêmes endroits que les fumeurs des cités". Ce faisant leur observation s'est limitée aux espaces publics, collectifs, en entrant à peine dans l'espace privé qui pour les " jeunes hommes " de dix-huit à trente-cinq ans, est encore souvent le logement des parents, plus rarement celui partagé avec femme et enfants. Les jeunes femmes sont d'ailleurs quasiment absentes de ces observations sauf lors de la description intéressante d'une soirée entre amies, mères de famille qui se retrouvent, une fois les enfants couchés ou devant leur console de jeux, pour rouler de "superbes joints de 3 à 5 feuilles, modelés avec soin, qu'on a plaisir à voir et à fumer".

La consommation du cannabis n'est pas qu'une habitude indifférenciée, elle est soumise à des normes sur la façon de fumer ensemble ou en solitaire, de s'introduire dans un groupe pour participer à la circulation des joints, d'y inviter des inconnus, de se cacher des parents ou des aînés ou encore des enfants ou des petits frères pour ménager le respect dû à la famille, de garder le contrôle de soi etc...

Les diverses formes de trafic articulent logique de gain et logique de proximité : la logique de gain correspond à un vrai commerce, avec des dealers patentés, des prix peu négociables et des produits souvent de meilleure qualité que celui du petit commerce interne à une cité, la logique de proximité, et tenu par des revendeurs dont les quelques clients sont les copains avec qui l'on fume, mais qui seront prompts à aller voir ailleurs si la qualité, difficile à maintenir pour un petit revendeur, se dégrade. Le revendeur de proximité est donc plus enclin au marchandage. Dans des contextes où les revenus sont rares, la revente du cannabis s'inscrit dans une large gamme de bizness qui permet aux familles démunies de participer à la consommation de biens courants par des échanges monétaires ou du troc.

Des motivations disparates

Les auteurs identifient trois types de consommation qui souvent se combinent dans la trajectoire des individus : la consommation ponctuelle, récréative ; la consommation journalière modérée, régulée c'est-à-dire circonscrite à certains moments de la journée, avec un produit souvent de meilleure qualité, pas trop couteux, qui permet de contrôler l'image de soi et la consommation continue. L'adoption du deuxième mode de consommation correspond souvent à des rôles sociaux reconnus : travail, vie de couple, fondation d'une famille, logement personnel car dans les familles et les cités de banlieue comme partout dans la société, le travail, même s'il est difficilement accessible et de plus en plus précaire, reste une valeur centrale. Les conduites d'excès, l'usage compulsif, les usages durs caractérisent le troisième type de consommation, lequel se fait souvent avec des produits pauvres. Cet usage comble le vide des journées de jeunes hommes désuvrés et l'ennui dans des groupes où tout a été dit et où les relations obligatoires sont depuis longtemps saturées. Usages, dont les jeunes savent bien eux-mêmes qu'il est excessif et qui les met en danger, danger de perdre le contrôle de soi, danger de perdre la prudence pour ceux qui s'adonnent à des activités délinquantes, danger d'être incapable de réaliser les actes nécessaires au maintien de l'insertion sociale.

C'est par cette analyse que les auteurs relient l'usage de cannabis aux problématiques sociales globales, bien loin d'une sorte de culture indigène. L'absence de liens sociaux avec l'extérieur, de capital relationnel, dont l'emploi est, pour les populations ouvrières, le principal fondement, conduit à une perte du statut social : "La désaffiliation [...] doit être comprise en termes de manque d'ouverture sur des univers relationnels autres, d'absence de passerelles vers des statuts sociaux définissant des places réelles dans une société globale et non dans le monde restreint des cités". La force des liens familiaux évite le dénuement et les anciennes amitiés, l'isolement ; avec les valeurs du respect et du contrôle de soi, elles constituent des gardes-fous contre les conduites d'excès mais le régime des relations sociales "se nourrit d'un carburant pauvre et sans cesse recyclé, celui des sociabilités saturées", ce qui contribue à la vulnérabilité relationnelle.

Cette approche sociologique des usages du cannabis nous renvoie ainsi à la problématique de l'exclusion sociale qui est l'objet même de la réduction des risques puisque celle-ci vise avant tout à préserver ou renouer le lien social.


(1) Usage dur des drogues douces par Sylvain Aquatias, Hamed Kbedim, Numa MurardKarima Guenfoud, Rapport 1997 du GRASS-IRESCO.
Le lecteur pourra se reporter aussi à Approche ethnographique de la consommation de cannabis en France, IREP, juin 1997, OFDT n° 3, juillet 1997.

(2) Les métamorphoses de la question sociale, Fayard, 1995.