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SWAPS nº 67

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Actualités scientifiques

Dépendance au cannabis et baisse des fonctions cognitives

France Lert / Inserm UMRS 1018 (Villejuif)

"Persistent cannabis users show neuropsychological decline for childhood to midlife"
Meier MH, Caspi A, Ambler A et al.
PNAS, 2012, published ahead of print August 27

Publié dans la prestigieuse revue de l’académie des sciences américaines, l’article d’une équipe internationale de chercheurs de grande réputation montrant une baisse des fonctions cognitives associée à la dépendance au cannabis a rencontré un large écho.

La cohorte de Dunedin (Nouvelle-Zélande) est une cohorte dont les participants, 1037 garçons et filles nés en 1972 et 1973 dans la ville de Dunedin, ont été inclus à l’âge de 3 ans et suivis dans 11 vagues d’enquête depuis lors, c’est-à-dire jusqu’à l’âge de 38 ans. L’étude s’intéresse à la santé mentale et aux troubles psychiatriques. Elle a un objectif étiologique abordé avec des dimensions multiples, y compris génétiques. De nombreux résultats ont déjà été publiés.

Le recrutement et le suivi prospectif apportent une grande valeur aux observations car on dispose ainsi des mesures qui manquent habituellement, d’une part, des informations sur le fonctionnement et les troubles dans l’enfance avant le début de la consommation et d’autre part, des informations sur l’ensemble d’une population sans aucune sélection qui pourrait biaiser les informations.

De plus, sans doute la Nouvelle-Zélande est-elle une contrée particulièrement stable puisque le suivi est excellent : peu de mobilité et une forte adhésion et confiance dans la cohorte, permettant d’utiliser les données de 97% des inclus, dont 83% sans aucun manque à l’une quelconque des vagues de recueil de données.

L’étude s’attache à combler des lacunes de la connaissance des effets à long terme de la dépendance au cannabis sur la fonction cognitive, lacunes liées aux biais méthodologiques inhérents au type d’étude : études cas témoin comparant des consommateurs et des non consommateurs mais pour lesquelles manquent des données sur des facteurs potentiellement confondants comme les troubles préexistant à la consommation ou encore des biais dans la déclaration rétrospective des consommations.

L’intérêt d’une cohorte d’enfants est donc de disposer pour tous de données cognitives reposant sur des mesures standardisées (le QI et le le Wechsler Adult Intelligence Scale) recueillies respectivement à 13 et 38 ans et à 18 et 38 ans, d’une évaluation de la dépendance au cannabis à chaque vague d’étude, le tout complété par une évaluation des troubles cognitifs ayant un retentissement fonctionnel par un tiers nommé par le participant.

La mesure des altérations cognitives repose ainsi sur trois mesures : la variation du QI entre 13 et 38 ans pour le QI total et pour les sous-scores, la variation du Wechsler entre 18 et 38 ans et ses différentes échelles, les altérations fonctionnelles perçues par les tiers. Enfin, le Cantab (Cambridge Neuropshychological Test Automated Battery) et le Rey Auditory Learning Test ont été passés. Ces tests couvrent une grande partie des différents domaines de la fonction cognitive.

L’exposition au cannabis n’est pas ici la seule consommation mais la dépendance évaluée par l’application des critères du DSM. Dans cette analyse, l’intensité de la dépendance est appréhendée à travers une variable en 5 classes: pas de consommation de cannabis et pas de diagnostic de dépendance (242, soit 28 %), consommation mais aucun diagnostic de dépendance (479, 55%), diagnostic de dépendance porté une fois (80, 9%) sur les 5 vagues d’enquêtes, 2 fois (35, 4%), 3 fois ou plus (38, 4%). Une variable de consommation régulière (4 jours par semaine ou plus pendant un an) a été créée selon les mêmes principes : jamais, oui mais jamais régulièrement, régulièrement à une vague, deux vagues, trois vagues...


Les chercheurs ont exploré l’association entre dépendance au cannabis et troubles cognitifs en examinant 7 questions qui s’attachent à étayer l’existence d’un lien causal.

1. La persistance de l’usage de cannabis est elle associée à un déclin du QI ?

Méthode : On mesure la variation du QI chez un même individu, ce qui tient compte de son état cognitif initial et annule les effets qui pourraient être liés à des troubles préexistants.
Conclusion : On observe bien une association entre le QI et la dépendance ou l’usage du cannabis. La diminution du QI suit la persistance de la dépendance ou de la consommation, elle concerne 6 des 9 sous-échelles du QI.

2. L’altération cognitive concerne-t-elle des domaines neuropsychologiques spécifiques ?
Méthode : On évalue l’existence d’altérations qui porteraient sur des domaines particuliers plutôt que sur l’ensemble de la fonction cognitive.
Conclusion : Il existe des associations significatives entre la variable de la dépendance et la plupart des domaines investigués, suggérant une altération homogène des fonctions cognitives et non pas limitée à certaines tâches.

3. L’altération observée est-elle liée à des explications autres que l’usage de cannabis ?
Méthode : On cherche à exclure le rôle possible d’une intoxication aiguë au cannabis, de la dépendance à l’alcool, aux drogues dures, à la dépendance à l’alcool et à la schizophrénie.
Conclusion : Lorsque l’on exclut successivement des analyses les individus présentant chacun des troubles pouvant provoquer un effet confondant, les associations persistent entre la variable de la dépendance et l’altération des fonctions, ce qui confirme l’hypothèse d’un effet propre du cannabis.

4. L’altération persiste-t-elle à durée de scolarité égale ?
Méthode : en tenant compte du niveau d’éducation, on vérifie que l’altération de la fonction cognitive n’est pas liée seulement au déficit éducatif des consommateurs dépendants du cannabis.
Conclusion : Lorsque l’étude est limitée aux sujets qui n’ont pas dépassé le stade du lycée, le déclin du QI est aussi voire plus marqué, montrant que le déclin observé globalement n’est pas le seul résultat d’une scolarité plus courte et moins réussie.

5. Est-ce que l’altération a un retentissement dans la vie quotidienne ?
Méthode : La variation d’un score a une forte valeur informative et nourrit les hypothèses scientifiques ; cependant, l’altération d’une fonction peut rester sans incidence sur les performances de la vie de chaque jour, d’où la mesure des troubles d’attention et de mémoire par des tiers.
Conclusion : Les troubles identifiés par des proches sont associés à la variable de la dépendance.

6. Est-ce que l’adolescence est une période de particulière vulnérabilité quant à cet effet du cannabis sur la cognition?
Méthode : En prenant en compte l’âge de la dépendance, l’hypothèse testée est celle de l’adolescence comme période critique pour l’effet du cannabis sur un cerveau en développement.
Conclusion : Ici, ce qui est appelé "adolescent onset" est le fait d’avoir un diagnostic de dépendance avant l’âge de 18 ans, dans ce cas on observe un déclin beaucoup plus marqué chez les jeunes de ce groupe. La dépendance étant rare avant 18 ans, l’association avec la variable d’usage régulier a été aussi étudiée et apporte les mêmes résultats.

7. Est-ce que l’effet est réversible ?
Méthode : l’usage de cannabis est un trait de socialisation à l’adolescence qui souvent disparaît, y compris après des périodes de très forte consommation ; en reste-t-il des marques irréversibles ?
Conclusion : La fonction cognitive n’est pas complètement restaurée quand la consommation a cessé, le maintien d’une altération est marqué uniquement chez les individus qui ont eu un diagnostic de dépendance avant 18 ans qu’ils aient ou non continué à consommer. Par contre, ceux qui ont commencé après 18 ans n’ont plus d’altération du QI à 38 ans.

Que penser de ces résultats ? Ils sont solides par la qualité des données et des analyses réalisées. On peut, bien sûr, y trouver des limites que les auteurs eux-mêmes soulignent. Ils indiquent un effet de l’usage de cannabis sur le cerveau, mais, s’agissant d’une étude épidémiologique, ils n’en expliquent pas les mécanismes neurophysiologiques ou comportementaux sous-jacents. C’est aux neurosciences et à la psychologie cognitive de prendre le relais.

Ils apportent des arguments solides en faveur d’un effet du cannabis sur une fonction cruciale dans la vie humaine, la fonction cognitive, les apprentissages, les performances sociales qui vont contribuer à la réussite des individus. On peut espérer que la poursuite des analyses nous en apprendra plus sur cette réussite individuelle et sociale et sur les troubles psychologiques qui accompagnent éventuellement cet effet délétère.

Ces résultats viennent aussi noircir le tableau d’un comportement adolescent autour duquel se déchaîne le débat depuis de longues années. La presse grand public en donne, à juste titre, un large écho. Cependant, il faut souligner que la consommation dont il est question ici est une consommation massive, un diagnostic de dépendance ou une consommation plus de 4 jours par semaine sur la base de 365 jours. Or, ces niveaux de consommation ne sont pas les plus fréquents : en France, selon la dernière livraison d’Escapad, 6,5% des jeunes de 17 ans ont fumé du cannabis 10 fois ou plus dans le mois, et cette proportion est en baisse par rapport à 2008. Dans la cohorte de Dunedin, on trouve ainsi que parmi les 72% de cette génération qui ont consommé au cours de leur vie, 55% (soit 3 sur 4) n’ont jamais eu de diagnostic de dépendance. Or l’étude porte principalement sur l’impact de la dépendance et non de l’usage tel qu’il est dominant en population, c’est-à-dire peu fréquent et irrégulier.

Ainsi il en va du cannabis comme de l’alcool, il n’y a sans doute pas d’effet seuil pour les effets neurotoxiques du cannabis mais on n’observe pas d’effets significatifs pour les consommations non abusives. Ce résultat a rarement été souligné dans les recensions faites de cet article. Il ne doit pas être oublié cependant dans l’utilisation faite de ces résultats pour concevoir des politiques de prévention efficaces.