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SWAPS nº 67

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Dossier drogues de synthèse

La préoccupante "mode" de l’injection de cathinones

par Philippe Batel / Psychiatre, alcoologue, Unité de traitement ambulatoire des maladies addictives, hôpital Beaujon (Clichy)

Épiphénomène ou "slam fever" ? L’injection de dérivés de la méphédrone est en expansion dans le milieu  festif gay. Bien que sans aucun doute localisé et limité, le phénomène engendre de préoccupantes situationscliniques et sociales. Swaps ouvre le dossier.

Depuis une dizaine d’années, des dérivés de la cathinone, l’un des principes psychoactifs du khat (une plante cultivée au Yémen et en Afrique de l’Est), sont apparus sur le marché des drogues récréatives. Disponible à la vente sur une vingtaine de sites internet, la méphédrone est sans doute, parmi ces dérivés, celui qui a connu jusqu’ici le plus de succès. Classée comme stupéfiant au printemps 2010 à la suite de plusieurs cas de décès, cette drogue a eu le temps, par l’engouement qu’elle a suscité, de créer un véritable phénomène dans le milieu festif gay. Un effet de mode entretenu et relayé par une opportune et adaptative capacité des trafiquants à développer un grand nombre de molécules biochimiquement voisines et aux effets approchants.

Ces produits, désignés encore par les usagers comme "meph" (terme définitivement générique), ont été initialement pris par inhalation nasale ou par ingestion; cependant, la voie injectable semble s’être développée depuis quelques mois, si l’on en croit les demandes croissantes d’aide dans notre unité.

Les produits
Désignées comme "Research Chemicals", "legal highs", "designer drugs", "party pills", "engrais pour cactus" ou "bath salts", les cathinones ont trouvé, au milieu des années 2000, un véritable marché sur la scène festive. Reproduisant à la fois les effets stimulants de la cocaïne et psychodysleptiques de l’ectasy, la méphédrone1 (lire aussi l'article "Retour sur l’interdiction de la méphédrone" dans ce numéro), proche de la famille des phénéthylamines (contenant la MDMA et l’amphétamine), a connu un véritable engouement repéré par l’OFDT grâce à ses réseaux Sintes et Trend2.

En France, suite à un certain nombre d’incidents et de décès3, la méphédrone a été classée comme stupéfiant le 11 juin 2010. Au niveau européen, l’OEDT a recommandé son interdiction dans plusieurs pays de l’Union en septembre 2010, entraînant une diminution de l’offre sur les sites internet de vente mais aussi le déploiement d’un grand nombre de nouvelles molécules (une trentaine) au succès commercial plus ou moins grand. Ces dérivés reprennent généralement la structure principale de la cathinone (voir graphique) sur laquelle se greffent différents radicaux; les produits qui semblent les plus utilisés chez les dépendants consultant dans notre unité sont : NRG3 +++, NRG2, NRG1, 4-MEC (ou 4MMC) +++ et MDPV.



Les effets communs à tous ces produits sont une élation, une euphorie, une désinhibition favorisant la verbalisation. Une empathie quasi amoureuse (effet particulièrement marqué du MDPV à faible dose) et une augmentation variable du désir sexuel sont les effets particulièrement recherchés. Un bruxisme, des céphalées, une augmentation de la température centrale, des sueurs sont des effets secondaires très fréquemment décrits. L’effet "facilitant " apparaît en quelques secondes en cas d’injection, en une dizaine de minutes en cas d’inhalation et en quarante minutes en cas d’ingestion ; il peut durer plusieurs heures4.

Des hallucinations, le plus souvent cénesthésiques (concernant la sensibilité profonde) et agréables, se combinent à l’effet empathogène et désinhibiteur plus ou moins intense pour agrémenter la sexualité. Néanmoins, la perte de concentration, des élaborations mentales persécutives (MDPV ++), une anxiété et une agitation exposent à des troubles graves du comportement, de type hétéro-agressivité ou défenestration. Une insomnie, une anorexie et une perte des repères vitaux peuvent conduire les consommateurs à passer 72 heures à ne pas dormir, manger ou boire. La descente est caractérisée dans les premières heures par une fatigue, des céphalées et des sensations de décharges électriques intracérébrales ("brainzaping "). Un épisode d’allure dépressive, avec humeur atone et aboulie, est décrit dans les jours qui suivent la prise, avec une pointe de fréquence et d’intensité à 48 heures, réalisant le "syndrome du mardi " suivant un week-end de consommation.

Les contextes de prise
La méphédrone avait trouvé un premier essor sur les dancefloors européens comme un stimulant, au même titre que la cocaïne ; elle permettait, par son effet empathogène, de "booster" l’ambiance mais aussi d’augmenter la résistance pour danser.

L’usage de ses dérivés semble, lui, beaucoup plus orienté vers la sexualité. Parmi les 20 usagers de 4-MEC et les 28 d’NRG3 traités à l’UTAMA de l’hôpital Beaujon, tous étaient des hommes ayant des relations sexuelles avec d’autres hommes (HSH) ; 18 d’entre les premiers et 24 des seconds s’étaient initiés à ces produits dans des rencontres pour des pratiques sexuelles de fist-fucking ou de formes plus ou moins élaborées de sado-masochisme. Sur les sites de rencontres sexuelles appropriés, l’apparition du "chems " (pour chemicals) triage permet aux internautes de se repérer et se choisir entre consommateurs de substances. Non spécifique des cathinones, ce critère de sélection englobait initialement un certain nombre de substances adjuvantes à la sexualité (cocaïne, GHB, cannabis, ectasy, solvants).

La "Slam5 tendance"
La cocaïne et la métamphétamine (Crystal) par injection intraveineuse ont assurément initié la mode du "slam" dans le contexte sexuel. L’injection de Crystal provoque une sensation intense et quasi immédiate de plaisir, exposant à un risque de dépendance dès la première injection. Celle-ci est parfois filmée par l’initiateur pour être visionnée ultérieurement par l’usager afin de provoquer une très courte reviviscence de la sensation. Des sites internet colligent des vidéos d’injection, contribuant à une véritable fascination de la pratique. La puissance et la durée de l’effet (une à plusieurs heures) ont fait de ce produit le "gold standard" de cette pratique associée au sexe. Peu disponible en France et très cher (200 euros le gr environ), le Crystal est resté marginal, tandis que la  méphédrone (classée comme stupéfiant) a été supplantée par d’autres cathinones , comme le MEC-4 ou le MDPV.

Les injections sont préparées et effectuées par des usagers qui ont une connaissance souvent sommaire de la réduction des risques (asepsie peu rigoureuse, échanges de seringues en fin de session) et utilisent parfois plusieurs fois un Stéribox6. Les bonnes intentions –"s’injecter propre" ou utiliser un préservatif ou des gants– sont souvent mises à mal au cours d’une "session" d’usage par le nombre important d’injections et la confusion induite par les substances et leur mélange. Les "slameurs" se recrutent sur les sites par un surtriage "slam" sur le "chem" triage.



Un cas clinique

Paul (le prénom a été modifié), 32 ans, gay parisien juriste pour une enseigne de luxe, n’as pas d’antécédents d’addiction. Il ne fume pas et n’a longtemps utilisé "que" des poppers et de la cocaïne sniffée (maximum 1 gramme par week-end) de manière intermittente pour agrémenter sa sexualité. Il a eu, avant son interdiction, deux expériences de méphédrone ingérée. Il est porteur d’une infection VIH contrôlée. La sérologie VHC est négative.

Il consulte dans le service adressé par son médecin traitant en raison de la survenue, en 3 mois, d’une dépendance à deux cathinones qu’il injecte, le 4MEC en alternance avec de la méthylone. Ces deux produits sont achetés sur le même site, vendus sous forme de petits cristaux7 à 8 euros le gramme, livrés en 48 heures.

Paul est resté très longtemps phobique des injections et des injecteurs ; il s’était éloigné de partenaires sexuels habituels qui s’étaient initiés à cette pratique. Puis un jour, dans "un plan", il s’est laissé convaincre d’essayer. Il a ressenti un peu de nausées après la première injection et une euphorie "décevante". Dès la deuxième, il a eu "le sentiment de rentrer dans une autre dimension". La consommation s’est rapidement autonomisée (il est devenu acheteur) ; puis il a mutualisé les achats avec des partenaires sexuels habituels. Sa sexualité s’est considérablement intensifiée dans les premiers temps, puis s’est désorganisée et appauvrie.

Au cours du deuxième mois, le patient a commencé à se "slamer" le lundi matin avant de partir au travail, puis pour sortir à un spectacle. Paul a présenté deux abcès du bras et un épisode de douleur thoracique gauche irradiant dans le bras 10 minutes après une injection. Un électrocardiogramme et une échographie pratiqués en urgence n’ont pas révélé de souffrance myocardique. Lors de la première consultation, Paul était épuisé, il avait perdu 10 kg en trois mois, dans une quête permanente de sexe et de cathinones à injecter.

Les préoccupations médicales
En absence d’enquête épidémiologique, il est bien difficile à l’heure actuelle d’apprécier l’ampleur du phénomène d’injection de cathinones chez les HSH. La rapidité de croissance du nombre de patients en difficulté avec cette pratique est toutefois inquiétante. L’addictogénicité de certains produits comme le 4-MEC semble très élevée ; un patient a décrit une session de 72 injections consécutives en 48 heures. Les risques de contamination aux IST, VHC et VIH sont très importants et rarement appréhendés par les utilisateurs.

Des troubles psychiatriques sévères ont été observés comme des attaques de panique, des bouffées délirantes à thématiques persécutives, une insomnie rebelle ou des états submaniaques. Ces dernières peuvent conduire à des passages à l’acte hétéro-agressifs ou auto-agressifs comme une défenestration et une tentative de défenestration (les deux sous MDPV) dans notre patientèle. Enfin, la désocialisation apparaît très vite, avec une restriction du champ d’intérêt et du champ social, des absences injustifiées et une perte majeure d’efficacité professionnelle.

Sur le plan thérapeutique, la préparation au changement est longue, car l’ambivalence entre quitter ces produits et les continuer semble souvent se nourrir de l’incapacité à envisager une sexualité sans injections, moins encore sans produit. Les sevrages, le plus souvent ambulatoires, s’accompagnent d’un suivi médical très régulier et peuvent se renforcer par quelques séances de thérapies cognitives et comportementales. La vitesse de dégradation des situations cliniques exige le plus souvent des prises en charge très rapides et spécialisées.

La chasse aux dérivés

Dans un arrêté du 27 juillet 2012, publié dans le Journal officiel du 2 août, la ministre des affaires sociales et de la santé, considérant que "la cathinone possède une structure chimique analogue à celle de l’amphétamine, inscrite sur la liste des substances classées comme stupéfiantes, et se trouve être le chef de file de la famille des cathinones qui possèdent différents substituants de la formule chimique de la molécule de base", décide d’inscrire sur la liste des stupéfiants "toute molécule dérivée de la cathinone, ses sels et ses stéréoisomères". Suit une liste de plus de quarante dérivés identifiés...




1 4 methcathinone, 4 MMC, appelée aussi "Miaou Miaou" ou "‘M-Cat" M-Cat, meph, drone, miaow, meow meow, subcoca-1,
bubbles...

2 Note de synthèse OFDT, Emmanuel Lahaie, Agnes Cadet-Tairou , janvier 2011,
www.ofdt.fr/BDD/sintes/ir_100331_mephedrone.pdf

3 Maskell PD, De Paoli G, Seneviratne C, Pounder DJ, “Mephedrone (4-methylmethcathinone)-related deaths”, J Anal Toxicol, 2011, 3, 188-91

4 Hadlock GC, Webb KM, McFadden LM et al., “4-Methylmethcathinone (mephedrone): neuropharmacological effects of a designer stimulant of abuse”, J Pharmacol Exp Ther, 2011

5 "Slam" désigne le mot "claquer " en anglais. Ce terme est employé par les usagers pour évoquer la violence de l’effet lors de l’injection.

6 Van Hout MC, Bingham T, ““A costly turn on”: patterns of use and perceived consequences of mephedrone based head shop products amongst Irish injectors”, Int J Drug Policy, 2012, 23, 3, 188-97

7 Ce qui permet aux fabricants de vendre le produit sous le nom de "Chrystal-MEC", induisant souvent en erreur le consommateur sur la nature métamphétaminique de la molécule.