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SWAPS nº 65

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Actualités scientifiques

Des emplois à bas seuil pour les usagers de drogues

par France Lert / Inserm UMRS 1018 (Villejuif)

Interest in low threshold employment among people who inject illicit drugs. Implications for street disorders
Debeck K, Wood E, Qi J, Fu E, McArthur D, Montaner J, Kerr T
Int J Drug Policy, 2011, 22, 376-384

L’équipe bien connue de Vancouver (Canada), dont les célèbres Julio Montaner et Thomas Kerr sont les leaders, discute la notion d’emploi à bas seuil pour apporter une réponse aux besoins des usagers de drogue contraints en quelque sorte à des activités génératrices de désordre dans la rue. Les activités génératrices de revenu des injecteurs de drogue sont souvent sources de troubles dans l’espace public, notamment le travail sexuel, la mendicité, la revente ou le trafic de drogue. La réponse sociale s’exprime le plus souvent par des actions de maintien de l’ordre résultant dans le déplacement de ces activités de place en place et dans l’isolement croissant des groupes et personnes concernés des lieux de prise en charge possibles, et donc sans gain collectif tangible.

Dans le centre de Vancouver, épicentre de la scène de la drogue, il existe très peu d’opportunités d’emploi à bas seuil : un café communautaire, une activité de médiateur pair, des activités de recyclage de matériel, au total quelques dizaines de postes pour quelques milliers d’usagers. L’étude menée en 2008-2009 s’est donc intéressée à la fréquence et au temps passé pour ces différentes activités génératrices de problèmes dans l’espace public au sein de la cohorte VIDUS, source de très nombreux résultats pour comprendre la situation et les risques chez les usagers de drogue. Il s’agit d’une population de 45 ans en médiane, avec 35% de femmes et 35 % de population aborigène.

Parmi les 874 participants, un sur deux est engagé dans une de ces activités de rue, 25% dealent, 19% font de la revente, 7% mendient, 9% font du travail sexuel, 1% nettoient les pare-brise pour des durées hebdomadaire respectivement de 20, 14, 14, 9 et 5 heures. Ces activités sont moins fréquentes pour ceux qui ont par ailleurs un emploi, elles sont associées aux montants d’argent quotidiens consacrés à l’achat de drogue, à l’injection quotidienne de cocaïne, à la consommation quotidienne de crack, à l’injection en public, au partage de seringues, aux épisodes de consommation massive, aux contacts avec la police, au fait d’avoir été victime de violence. On ne trouve pas d’association avec l’âge, le sexe, une incarcération récente, ni le fait d’être sous méthadone.

A la question : "Si un travail occasionnel n’interférant pas avec votre bien-être vous était offert, le prendriez vous? Si oui, quelle activité arrêteriez-vous?", 47% mettraient fin à leur activité de rue, 63% des personnes engagées dans le travail sexuel l’arrêteraient, 44% arrêteraient le deal, 37% la mendicité et 29% la revente. Les caractéristiques de la consommation n’entrent pas en ligne de compte. Par contre, les personnes récemment incarcérées et les personnes sous méthadone se déclarent plus prêtes à cesser leurs activités.

Et les auteurs de conclure que l’usage de drogue –en particulier la cocaïne, l’injection et l’usage quotidien– pousse à ces activités faisant désordre, que les opportunités manquent pour offrir des alternatives, et que le fait que ceux qui sont sous méthadone ne sont pas moins engagés dans ces activités mais les arrêteraient pour un emploi occasionnel ordinaire prouve l’efficacité de la substitution.

Si fameuse soit cette équipe, si importante sa contribution à la réduction des risques, on ne peut que s’étonner d’une certaine légèreté dans la façon d’aborder un sujet aussi intéressant : pas d’information sur les autres ressources dans cette population relativement âgée, sur les contextes familiaux et les supports attendus, une question très biaisée sur l’offre d’un emploi "régulier". Les associations observées entre les activités de rue et la consommation sont sans doute complexes, constituant des styles de vie en termes de rythme, de relations, d’activité, d’incapacité qui ne se résument pas à une relation univoque comme le laisse penser la présentation des données.

Caractériser et quantifier les différents types d’activités parmi les usagers et selon leurs pratiques et évaluer avec chacun ses besoins, ses capacités et ses motivations permettrait d’enrichir les services qui pèchent bien souvent par un déficit de programme d’insertion économique, comme le montre d’ailleurs ici, contrairement au commentaire, le fait que les personnes en traitement sont aussi engagées que les autres dans les activités de rue. Les faibles durées d’activité, la fraction relativement modeste de personnes prêtes à s’engager dans des emplois ordinaires soulignent la difficulté de la tâche. En outre, les styles de vie menés pendant de longues périodes d’usage de drogue ont altéré les qualifications et les aptitudes à la vie active.

Le contexte général de détérioration des conditions d’emploi n’est pas favorable pour générer des "emplois à bas seuil" en quantité suffisante dans les sociétés en pleine crise ; mais poser la question en proposant ce nouveau concept de "bas seuil d’emploi" constitue néanmoins un premier pas.