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SWAPS nº 64

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Dossier Injection

Détournement des sulfates de morphine :
Données récentes issues du dispositif TREND de l’OFDT

par Tiphaine Canarelli, OFDT

Les sulfates de morphine sont des opiacés disposant d’une AMM pour le traitement des douleurs intenses et/ou rebelles aux autres produits analgésiques. Ils sont disponibles sous forme de spécialités à action brève (Actiskenan) et à action prolongée (Moscontin LP et Skenan LP). Bien que ne disposant pas d’AMM pour cette indication, les présentations d’action prolongée sont parfois utilisées comme traitement substitutif des pharmacodépendances majeures aux opiacés . Les effets des sulfates de morphine, proches de ceux de l’héroïne (flash et bien-être), leur confèrent une image favorable en tant que traitement substitutif auprès des patients mais expliquent aussi pourquoi ils sont parfois détournés de leur usage thérapeutique. C’est le cas du Skenan, dont la forme galénique (gélule), soluble dans l’eau, le rend relativement facile à injecter. Si l’effet ressenti après injection est proche de celui de l’héroïne, il est un peu plus court (environ 3 heures), conduisant certains usagers à rapprocher les prises de Skenan et majorant ainsi les risques sanitaires liés à l’injection (maladies infectieuses, abcès, endocardite, septicémie...) et les risques de surdoses. Selon l’enquête Enacaarud de 2008, près de 9 usagers sur 10 vus en structures de première ligne ayant consommé du Skenan au cours du mois précédent l’ont ainsi injecté.

Quels usagers détournent le Skenan ?
Selon les données qualitatives du dispositif TREND, il existe schématiquement depuis plusieurs années deux principaux groupes d’individus détournant ce produit :
• Des personnes de plus de trente ans, anciennement consommatrices d’héroïne, en difficulté avec leur substitution en cours et pour qui le Skenan offre la possibilité de se sentir socialement mieux insérés. En milieu urbain (via les structures de soins ou plutôt les CAARUD) ont également été repérés d’autres individus, sensiblement du même âge que les précédents et originaires d’Europe de l’Est. Ces sujets, très précarisés, injectent ce produit en remplacement de l’héroïne ou de la BHD détournée.
• Une population plus jeune (18-25 ans), marquée elle aussi par la précarité mais appartenant à la population dite des «jeunes errants» vivant dans des squats et fréquemment accompagnés de chiens. Le Skenan, injecté et consommé parfois à doses élevées (de 500 à 1200 mg/j) constitue pour eux la base de leurs consommations quotidiennes.
Certains jeunes injecteurs de Subutex ont également rapporté se retourner vers le Skenan du fait de ses effets ressentis comme très positifs et par peur des problèmes veineux et infectieux engendrés par l’injection de Subutex.
Les données TREND rapportent également, et ce essentiellement via le site de Paris, un recours au Skenan chez des usagers de crack en vue de «gérer la descente».

Une disponibilité en baisse ?
Toujours selon les données TREND, la disponibilité du Skenan est restée très faible au cours des dix dernières années, à l’exception des sites de Paris et de Rennes . Il existe cependant un trafic à Toulouse et à Marseille, mais qui reste très limité et surtout très fluctuant au cours de l’année. Malgré les demandes des usagers, les médecins restent très réticents à prescrire les sulfates de morphine et en particulier le Skenan. Ceux qui s’en voient prescrire du fait d’indications douloureuses n’en détourneraient toutefois qu’une petite partie vers le marché noir. A Paris, alors que le marché était décrit comme «florissant» jusqu’en 2006 selon le dispositif TREND, la disponibilité du Skenan a été plus fluctuante en 2007 et l’année 2008 a même connu des périodes de pénurie. Ce recul découle à la fois du démantèlement de réseaux de revente de Subutex aussi impliqués dans le trafic de sulfates de morphine en 2007 mais aussi des contrôles de prescriptions de plus en plus renforcés par la CPAM du Nord-est de Paris. Ainsi, alors qu’il était vendu à l’unité entre 3 et 5 euros à Paris courant 2007 (3 euros en 2006), le comprimé de Skenan s’est par la suite négocié entre 10 et 15 euros pendant les périodes de pénurie en 2008 selon les sites (avec un maximum rapporté de 20 euros) et des prix pouvant doubler le week-end. Des tendances plus récentes font d’autre part état d’une baisse de disponibilité du Skenan sur les sites de Paris et de Rennes mais d’un accroissement sur le site de Metz.



1 Et ce conformément à la note de la Direction générale de la Santé (juin 1996) et à la stricte condition que le médecin prescripteur ait au préalable obtenu l’accord du médecin-conseil de la caisse primaire d’assurance maladie (CPAM).
Les sulfates de morphine -de la même manière que la méthadone- sont classés comme stupéfiants en France.

2 Le Moscontin, présenté en comprimés, serait moins apprécié en injection, l’écrasement de cette forme semblant moins aisé que celui des microbilles du Skenan en gélule.

3 Le Skenan bénéficie d’une image très positive chez les usagers le détournant qui le voient comme un produit rare mais aussi de qualité garantie et constante contrairement à l’héroïne.

4 Si ce produit est présent en milieu urbain, il n’est toutefois pas retrouvé au sein du milieu festif