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SWAPS nº 64

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Un bilan du tabagisme en France en 2010

par Aurélie Lermenier / Observatoire français des drogues et des toxicomanies (OFDT)

Malgré les augmentations itératives du prix du tabac qui pèsent de plus en plus lourdement sur le revenu des plus défavorisés, la consommation de tabac ne baisse plus depuis 2003. Les petites augmentations progressives de prix augmentent un peu les rentrées fiscales, augmentent le risque de développement des trafics, mais n’ont aucun impact sur les consommations. Tout le monde le sait, mais les pouvoirs publics restent sourds aux arguments des associations et mécontentent autant le lobby anti-tabac que les fumeurs invétérés. Aurélie Lermenier, de l’OFDT, fait le bilan de la politique publique menée depuis 2003.

Depuis 2004, l’Observatoire français des drogues et des toxicomanies (OFDT) centralise un ensemble d’indicateurs clés relatifs au tabac au sein d’un tableau de bord. Alors que les résultats du Baromètre Santé 2010 de l’INPES et d’une étude de l’OFDT sur les achats transfrontaliers sont parus récemment, cet article se propose de faire la synthèse de ces éléments afin de dresser un bilan du tabagisme en France en 2010.

Les ventes de tabac stagnent
Conformément aux engagements du premier Plan Cancer, de fortes hausses de prix ont lieu en 2003-2004, atteignant au total 39% pour les cigarettes et 48% pour le tabac à rouler. Les ventes globales de tabac (cigarettes, tabac à rouler, cigares...) enregistrées dans le réseau buraliste français chutent alors de 90000 à 65000 tonnes. Depuis, le niveau global des ventes reste quasiment stable, répartis à 85% en cigarettes, 11,5% en tabac à rouler et 3,5% pour les autres tabacs (cigares et cigarillos, tabac à mâcher, etc.). Néanmoins, un report de la consommation d’une partie des fumeurs vers le tabac à rouler, meilleur marché que les cigarettes (0,17 euros le gramme de tabac à rouler vs 0,28 euros la cigarette1 en moyenne) est observé depuis quelques années.

Si les augmentations de prix en 2003-2004 ont entraîné une nette rupture dans les ventes, elles ont aussi durablement ancré les achats transfrontaliers dans les habitudes des fumeurs : entre 2005 et 2007, les achats de cigarettes à l’étranger sont estimés à plus de 10000 tonnes par an, selon une étude de l’OFDT2.

Les prix français ayant peu évolué, tout comme l’écart avec ceux des pays frontaliers, ce volume peut être présumé comparable en 2009-2010. Près de 18% des cigarettes consommées en France proviendraient donc de l’étranger, créant un manque à gagner annuel de deux milliards d’euros de taxes pour l’Etat.

La consommation des fumeurs français serait ainsi plus proche de 65000 tonnes de cigarettes que des 55000 vendues dans le réseau officiel. Néanmoins, cela reste bien inférieur aux 80000 tonnes vendues au début de la décennie : la hausse des taxes reste donc un levier efficace pour faire baisser la consommation.

Le nombre de fumeurs augmente à nouveau...
Entre 2000 et 2005, la prévalence tabagique était passée de 33% à 30% chez les 12-75 ans mais la consommation moyenne des fumeurs quotidiens avait un peu augmenté (14,8 cigarettes/jour vs 13,9 en 2000). Ces évolutions opposées s’expliquent par un effet mécanique : sensibilisés par les campagnes de prévention et les hausses de prix, ce sont surtout les petits fumeurs qui ont réduit ou arrêté leur consommation, faisant augmenter la moyenne globale.

Le Baromètre Santé 2010 aboutit à des conclusions inverses : chez les 15-75 ans, alors que la consommation moyenne a reculé (13,7 vs 15,3 en 2005), la prévalence est passée de 31,8 à 33,7%. Il s’agit de la première hausse significative observée depuis la loi Evin, à un niveau supérieur à celui de 2000. Les quelques mesures et les faibles hausses de prix (+6% en 2007 et en 2009) n’ont eu qu’un impact très modéré sur la consommation.

... mais les tentatives d’arrêt semblent plus nombreuses
En 2010, plus de deux millions de fumeurs ont recouru à un traitement de sevrage tabagique3, soit 8% de plus qu’en 2009. Les substituts nicotiniques sous forme orale constituent le type de traitement le plus utilisé (47%), devant les timbres transdermiques (37%) et le Champix (13%). Ce médicament, tout comme le Zyban, perd du terrain sur le marché français : les possibles effets secondaires, objets d’une vigilance accrue par l’Afssaps (Agence française de sécurité sanitaire des produits de santé), influencent probablement leur prescription. 

Les consultations de tabacologie accueillent en moyenne 14,6 nouveaux patients par mois, et ce de manière stable depuis 2007. Si un professionnel de santé est à l’origine de cette consultation dans 56,5% des cas, le fumeur en est moteur dans 39% des cas.

Plus de 48 000 appels ont été traités au premier niveau4 de la ligne téléphonique Tabac Info Service en 2010 (+45% par rapport à 2009), le volume le plus important enregistré depuis l’ouverture de la ligne en 19985. Les tabacologues du service ont pour leur part traité 20238 appels, soit 47% de plus qu’en 2009, avec un renforcement du suivi (55% des appelants ont eu au moins deux entretiens vs 40% en 2009). Cette affluence est due à la simplification du numéro (de dix à quatre chiffres) et à l’intensité des campagnes de prévention, dont le budget est passé de 5,4 à 6,1 millions d’euros. Par ailleurs, plus de 707000 visites ont été dénombrées sur le site www.tabac-info-service.fr (+ 8,5% par rapport à 2009) et 6620 fumeurs se sont inscrits au coaching personnalisé d’aide à l’arrêt.

Le bilan de le lutte contre le tabagisme en France apparaît très mitigé. Le nombre de fumeurs a augmenté en 2010 par rapport à 2005, bien que la proportion de gros fumeurs (plus de 10 cigarettes/jour) soit en baisse et les initiatives d’arrêt en hausse. Même si le renforcement de l’interdiction de fumer dans les lieux publics a probablement permis de réduire l’exposition au tabagisme passif et ses conséquences sur la santé6, le tabagisme actif perdure, lui, à un niveau relativement élevé. Des mesures ont pourtant été promulguées et mises en application depuis 2005, mais les associations anti-tabac estiment que sans une stratégie globale et à long-terme, basée sur de nouvelles augmentations massives des prix, la consommation de tabac ne reculera pas.

Les dernières grandes mesures
anti-tabac :

2003 -
interdiction de vente aux moins de 16 ans
2003-2004 - hausses fortes et répétées des prix du tabac
2007 - remboursement des traitements à hauteur de 50 euros par an et par personne
2007-2008 - interdiction de fumer renforcée dans les lieux publics1
2009 - interdiction de vente aux mineurs

Le premier Plan Cancer (2003-2007) déclarait la «guerre au tabac», avec un arsenal de mesures allant dans ce sens. Le second, pour la période 2009-2013, est moins orienté vers la réduction du tabagisme, même s’il vise à poursuivre les
efforts engagés. Parallèlement, la loi HPST2 (Hôpital, Patients, Santé, Territoires) édicte des mesures pour réduire notamment l’exposition des jeunes. Mais sur les prix ou la fiscalité, aucune action concrète n’est inscrite dans un texte de loi.

1 Décret N°2006-1386 du 15 nov. 2006 relatif aux conditions d’application de l’interdiction de fumer dans les lieux affectés à un usage collectif. NOR SANX 0609703D, JO du 16 nov. 2006.
2 Loi N°2009-879 du 21 juillet 2009 portant réforme de l’hôpital et relative aux patients, à la santé et aux territoires. NOR SASX 0822640L, JO du 22 juillet 2009.


1 Le poids d’une cigarette est ici égal à un gramme, ce qui peut être un peu surestimé.

2 Ben Lakhdar C., Lermenier A., Vaillant N., « Estimation des achats transfrontaliers de cigarettes 2004-2007 », Tendances no75, OFDT, 2011.

3Les ventes brutes de ces produits sont traduites en mois de traitement, soit 60 comprimés de Zyban® ou de Champix®, 30 timbres transdermiques ou 300 formes orales (estimation OFT). Compte tenu des échecs précoces, la durée moyenne de traitement est ici estimée à un mois, ce qui équivaut à un patient traité. Les parts dans les ventes sont aussi calculées en nombre de patients traités.

4 Le premier niveau de la ligne Tabac Info Service adresse de la documentation, répond à des questions simples sur le tabac, et organise la prise de rendez vous avec les tabacologues, assurant le deuxième niveau et accompagnant les fumeurs dans leur arrêt.

5 Données d’activité 2010 de Tabac Info Service (disponible sur le site de l’INPES).

6 Dans le Bulletin Épidémiologique Hebdomadaire de l’InVS n°19-20 (Numéro thématique Journée Mondiale sans Tabac) du 25 mai 2010 :
GUÉRIN S., BORGET I., « Impact de l’interdiction de fumer dans les lieux publics sur le risque d’infarctus »
et
THOMAS D. et al, « Impact de l’interdiction de fumer dans les lieux publics sur les hospitalisations pour syndrome coronaire aigu en France : étude EVINCOR-PMSI, résultats préliminaires».
Se reporter aussi au sondage « Les Français et l’interdiction de fumer dans les lieux de convivialité deux ans après sa mise en place » réalisé par l’institut LH2 pour Dimanche Ouest-France (23 janvier 2010).