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SWAPS nº 64

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Regard sur l’invisible : une enquête sur l’injection en espace festif

par Vincent Benso / Technoplus

Presque totalement invisible dans les soirées techno, l’injection y existe pourtant bel et bien. Afin de documenter cette pratique, l’association Technoplus a mené une enquête par questionnaires auprès des demandeurs de matériel d’injection. Quatre ans et plus de 150 questionnaires plus tard, en voici les premiersrésultats.

«Nous on veut pas de ça ici», «Si on en chope un on le cogne», «C’est mauvais et ca peut donner des idées aux jeunes»... Voilà le type de discours qu’on entend dans le milieu techno alternatif au sujet de l’injection en espace festif (IEF). Comme c’est souvent le cas des mécanismes collectifs d’auto-contrôle, la stigmatisation de l’injection est à double tranchant : d’une main elle protège l’espace festif de la diffusion de cette pratique, de l’autre elle majore les risques pris par les injecteurs en les poussant à une clandestinité souvent incompatible avec les principes d’une injection à moindres risques. Il est ainsi arrivé à l’association Technoplus (comme sans doute à aux autres associations de réduction des risques officiant en espace festif) de devoir batailler avec des organisateurs refusant que du matériel d’injection soit distribué lors de leur événement.

L’injection interroge aussi les associations de RdR « festive» en interne. Le débat se cristallise généralement autour des modalités de distribution du matériel : comment choisir entre un accès libre qui risque de favoriser les passages à l’acte et un accès sur demande qui pourrait exclure des injecteurs voulant garder secrète leur pratique... C’est pour trancher cette polémique qu’en 2007 nous avons décidé d’interroger les demandeurs de matériel d’injection à ce sujet1. Dans le cadre de notre projet naissant de veille des pratiques à risques, nous décidâmes d’inclure quelques questions afin de documenter cette pratique si méconnue. Indépendamment des résultats qu’il nous a permis d’obtenir, ce questionnaire s’est aussi révélé un formidable outil d’entrée en contact avec une pratique qui mettait mal à l’aise beaucoup de volontaires2. Comme le note un sondé à la fin du questionnaire : «Cette enquête ouvre le dialogue... Enfin!»

Une sur-représentation des hommes
Le premier fait à remarquer est que les principaux lieux de distribution de matériel d’injection sont les teknivals. Cela peut être imputé à leur longue durée, ainsi qu’à leur  rand nombre de participants, mais aussi au systématisme de la présence d’associations de RdR (les IEF semblent avoir pris l’habitude de compter sur les associations pour leur fournir du matériel d’injection pendant les teknivals). A noter tout de même la dizaine de questionnaires remplis en rave, un chiffre élevé relativement au faible nombre de participants et d’interventions dans cette composante de l’espace festif techno dont le cadre est réputé moins propice à l’injection que celui de l’espace alternatif3.

La répartition des sexes (33 femmes contre 133 hommes) traduit une sur-représentation des hommes qui ne peut être seulement imputée à la sur-représentation des hommes dans l’espace festif techno (60% environ d’après nos estimations).

Quant aux âges, ils sont compris entre 17 et 54 ans, avec une moyenne de 25 ans et quelques mois pour les hommes, 22 ans et demi pour les femmes. Cette différence d’âge demande à être expliquée : les femmes arrêtent-elles plus vite l’injection que les hommes ou bien arrêtent-elles seulement de fréquenter l’espace festif techno ? A moins tout simplement que les plus âgées prévoient leur propre matériel et ne viennent donc pas en chercher au stand ? Impossible de trancher avec nos seuls résultats.

Il est en revanche à noter qu’elles essaient l’injection à peine plus tôt que les hommes (cf. «initiation») et qu’elles découvrent l’espace festif quasiment au même âge (15 ans et demi en moyenne, ce qui semble jeune relativement aux autres participants).

Les sondés fréquentent assidument l’espace festif techno (134 habitués et anciens habitués contre 18 participants occasionnels). Ce chiffre doit être relativisé par le fait qu’on a évidemment plus de chances de rencontrer en free party un habitué de ce type d’événements. Toutefois, il indique que les injecteurs ne sont pas forcément des «touristes » du mouvement.

L’utilisation sur site
Le matériel distribué est principalement destiné à être utilisé sur site, pendant l’événement, puisque c’est le cas pour 149 répondants contre seulement 9 qui s’en serviront lors d’un usage ultérieur (after, gestion de la descente...). Le lieu et les conditions d’injection ne sont souvent pas définis au moment de la passation du questionnaire. Nous avons choisi de privilégier les réponses problématiques, c’est-à-dire que pour une personne prévoyant de s’injecter seule ou avec des amis, dehors ou dans une tente, seules les modalités «seul» et «dehors» auront été retenues. Les chiffres de ces deux modalités sont donc légèrement surestimés.

Un éclairage s’impose sur la notion de «dehors». Il est extrêmement rare que des personnes s’injectent aux yeux des autres, généralement ils s’éloignent ou se cachent entre des voitures, ce qui complique leur détection en cas de problème. Pratiquées sans lumière, dans des conditions d’hygiène parfois déplorables, ces injections apparaissent comme particulièrement «à risques» et interrogent les associations sur la nécessité de développer des espaces dédiés à l’injection.



Les produits injectés sur site
Globalement et sans surprise l’héroïne (83) et la cocaïne (80) arrivent largement en tête, devant les amphétamines (20), la kétamine (13), le MDMA (7) et enfin les produits de substitution (12).

Un peu plus de la moitié des répondants prévoient de s’injecter un produit unique (héroïne 39, cocaïne 30, kétamine 3, amphétamines 3, sulfate de morphine 3, buprénorphine 3, benzodiazépines 1). La polyconsommation est donc fréquente mais non majoritaire.

Un quart des répondants ont prévu de s’injecter deux produits. Pour la majorité il s’agit de speed-ball (héroïne et cocaïne) parfois de cocaïne et d’amphétamines ou encore de «Calvin-Klein» : cocaïne et kétamine. D’autres associations existent aussi, y compris certaines dont les effets antagonistes (buprénorphine-héroïne, MDMAcocaïne) laissent penser que les produits seront injectés séparément.

Une personne sur dix a prévu de s’injecter trois produits. Le mélange le plus courant est alors speed-ball et amphétamines (8 personnes). On note plusieurs autres variantes du speed ball (speed-ball + MDMA, kétamine, sulfate de morphine...). Deux répondants prévoient de s’injecter héroïne, kétamine et amphétamines, l’un précisant qu’il injecte les trois produits simultanément. Un répondant annonce cocaïne, kétamine et MDMA et un autre cocaïne, MDMA, buprénorphine.

Une personne prévoit de s’injecter quatre produits : héroïne, cocaïne, kétamine, speed, une autre cinq produits (héroïne, cocaïne kétamine MDMA, amphétamines).

Enfin, 5 personnes répondent ne pas encore savoir ce qu’elles vont s’injecter, et 5 autres répondent «tout», «tout ce qui traîne», ou encore «tout ce que je trouverai».

L’initiation
L’âge de la première injection s’étale de 13 à 29 ans pour les hommes et jusqu’à un peu plus tard (de 13 à 34 ans) pour les femmes. En moyenne les femmes semblent tout de même découvrir l’injection plus jeunes : environ 19 ans et demi contre un peu plus de 20 ans pour les hommes.



Les contextes de la première injection sont variés : Quant aux modes d’apprentissage, les répondants évoquent d’abord un initiateur (pour 59 d’entre eux), puis l’apprentissage seul (pour 11 personnes). Précisons que cette modalité n’était pas prévue dans les réponses proposées (ils ont coché la mention «autre» et écrit « seul» ou «tout seul» à côté.), ce qui laisse supposer que ce résultat doit être revu à la hausse. D’autres modalités non prévues telles que le squat, la rue, la galère sont aussi parfois annotées à cet endroit.

Pratiques d’injection hors site
Pour la fréquence d’injection, nous avons distingué trois modalités : quotidienne, répétée (plus d’une fois par mois) et occasionnelle (moins d’une fois par mois). Les injecteurs «occasionnels» sont un peu moins fréquemment consommateurs d’opiacés (50%) que les «répétés» (60%), qui eux-mêmes le sont moins que les «quotidiens» (90%). La proportion de consommateurs de cocaïne est inversement proportionnelle à celle des consommateurs d’opiacés.



Le taux de substitués parmi les sondés est très important (78 face à 34 non substitués). La buprénorphine et la méthadone semblent répartis également (39 contre 38). Notons que le taux de personnes suivies médicalement (médecin généraliste ou centre de soins spécialisés) est directement indexé sur celui des substitués : seules 5 personnes sont suivies médicalement sans être substituées!

Réutilisation et échange de matériel
La réutilisation du matériel est extrêmement fréquente, notamment en ce qui concerne les seringues, réutilisées par 70% des répondants (32% parfois, 28% souvent et 10% toujours) et les cuillères (80% de réutilisation : 41% parfois, 26% souvent et 13% toujours). Moins fréquente, la réutilisation des cotons semble s’apparenter à une pratique de «dépannage» (50% de réutilisation : 26% parfois, 13% souvent et 11% toujours).

Quant aux pratiques d’échanges de matériel, nous avons été surpris de leur fréquence élevée, y compris pour les seringues :



Evaluation de la distribution des kits en espace festif
Nous avons voulu savoir ce qu’auraient fait les sondés si des seringues stériles n’avaient pas été proposées lors de l’événement. Tout d’abord, se seraient-ils injectés ? 83 nous répondent que oui, 48 que non.

Attention toutefois à ne pas simplifier la réponse de ces 48 personnes. En effet, dire qu’ils ne se seraient pas injectés sans matériel stérile disponible est très différent de dire qu’ils s’injecteront parce que du matériel stérile est disponible.

Et puis n’oublions pas la majorité qui aurait tout de même pratiqué l’injection. Seuls 19 d’entre ces 83 répondeurs nous disent disposer de matériel stérile. La plupart d’entre eux ont leur propre matériel qu’ils comptent réutiliser, et 3 répondent qu’ils auraient emprunté... L’un précise «à mon meilleur pote qui est séronégatif », un autre parle d’une «vieille pompe passée de bras en bras».

Le questionnaire faisant aussi office de boite à idées, les sondés nous ont proposé un certain nombre d’améliorations de notre dispositif. En premier lieu ils regrettent la disparition des kits sniff (8 personnes), du testing (7 personnes) et des stéribox (7 personnes). Les sérifilts, que nous avons parfois oubliés, ont été demandés par quatre personnes. Autant que les demandeurs d’un espace d’injection. Viennent ensuite pêle-mêle des demandes de seringues plus grosses (2cc, 5cc), de couleur, ou encore d’acide citrique ou ascorbique, de tampons alcoolisés plus gros et mieux imprégnés, de kits base, de garrots et de pommade cicatrisante. En matière d’information, les produits de coupe, les autres drogues, le sevrage et le bien-être/médiation ont été désignés comme thèmes sur lesquels travailler.

La dernière partie du questionnaire, «remarques», aura surtout été l’occasion pour les sondés de nous adresser de chaleureux messages de remerciement et d’encouragement. On y trouve aussi quelques perles dont les deux suivantes sur lesquelles nous conclurons cet article :
- «Engager plus de mannequins serait une bonne chose»
- «A quand une augmentation pour les bénévoles ?»

Des résultats à interpréter prudemment

Le questionnaire a été proposé directement en espace festif aux injecteurs venus chercher du matériel d'injection (seringues, kits+, etc.) au stand (sur certaines interventions interassociatives, d'autres structures ont collaboré à la passation du questionnaire : merci à Keep Smiling, au Tipi, à Preventeuf et à Korzeame).

Afin de ne pas exclure de profils de répondants, nous avons opté pour une méthode de passation adaptable à la personne. Selon le choix du répondant le questionnaire a donc pu être rempli par l'intervenant ou auto-administré (avec présence d'un intervenant à proximité pour répondre aux éventuelles questions). De la même façon, nous prévoyons un coin du stand pour pouvoir remplir les questionnaires mais proposons à la personne un espace privé, plus discret, si elle le souhaite.

Afin de déterminer la représentativité des répondants par rapport à l'ensemble des demandeurs de matériel, les refus de répondre au questionnaire ont aussi été comptabilisés. Leur nombre est de 20 contre 156 questionnaires remplis. Ce taux de réponse élevé confirme l'intérêt des résultats de cette enquête, mais gardons en tête que les demandeurs de matériel ne sont pas les IEF dans leur ensemble et qu'il est difficile d'imaginer à quoi ressemble la partie immergée de l'iceberg ou même d'en estimer la taille. Il faut donc rester prudent quant à la généralisation des résultats présentés ici.



1 Les résultats sont sans équivoque : 75% d’entre les sondés plébiscitent la distribution sur demande, le plus souvent pour «ne pas inciter les plus jeunes».

2 Ce point a été détaillé lors de la conférence Club Health 2010 par E. Coutret (coordinatrice des actions de Technoplus) dans une communication intitulée «Limites d’un projet de santé communautaire : comment monter des actions de RDR autour d’une pratique qui dépasse les compétences des pairs?».

3 Girard G., Boscher G., «Les pratiques d’injection en milieu festif, État des lieux en 2008». OFDT, 2009.