Santé
Réduction des Risques
Usages de Drogues


Recherche dans SWAPS avec google
   

SWAPS nº 63

vers sommaire

Enquête

GBL en milieu festif : une expansion préoccupante

par Sylvain Balester Moure / Médecin addictologue, Unité de traitement ambulatoire des maladies addictives, CHU Beaujon (Clichy)

Une enquête in situ menée à Paris est l'occasion de faire le point sur la prévalence, les modalités d'usage et l'impact sur les politiques de prévention de la consommation de gamma-butyrolactone, une pratique pouvant entraîner des conséquences graves à court et plus long termes.

Le gamma-butyrolactone (GBL) est un solvant industriel (il sert notamment à nettoyer les jantes de voiture ou à effacer les graffitis) de plus en plus fréquemment utilisé comme drogue. Il se présente souvent sous une forme liquide, inodore et incolore, et donc facilement dissimulable, parfois en poudre ou en gélules. Ingéré, il est rapidement absorbé par l’organisme et transformé en gamma-hydroxybutyrate (GHB), qui est la substance psychoactive en elle-même. Il est, depuis quelques années, devenu populaire en milieu festif.

Cette popularité est liée à ses effets euphorisants et désinhibants et parce qu’il intensifie les perceptions et les performances sexuelles, lui ayant valu par ailleurs le nom d’ "Ecstasy liquide". Il a pu être utilisé comme produit de soumission chimique dans des cas de viols, mais son usage est en général récréatif et délibéré. On trouve également des a priori forts concernant ses "vertus" potentielles, et nombre de consommateurs rapportent qu’il permet d’accroître la masse musculaire, d’où sa popularité dans les milieux du culturisme au cours des années 1990.

Le GHB étant illégal en France comme dans nombre d’autres pays européens, le GBL est devenu de plus en plus populaire, d’autant qu’on peut facilement s’en procurer à un prix modeste, notamment sur internet. Pourtant, nous disposons à ce jour de trop peu de données concernant la consommation et les modes d’usage, notamment en milieu festif, en France.

Une prévalence élevée
Nous avons conduit une étude en milieu festif parmi 410 clubbers à Paris. Les participants ont été recrutés pour répondre à un auto-questionnaire à leur arrivée dans 7 clubs parisiens. Parmi eux, 369 ont accepté de répondre (246 hommes et 163 femmes), en majorité âgés de moins de 25 ans (56,6%).

La prévalence de l’usage de GBL est élevée, 22,4% des participants (83 personnes, soit 1 personne sur 5) déclarant avoir déjà consommé du GBL au moins une fois dans leur vie.

Parmi les usagers, la grande majorité sont des hommes (82,9%), plutôt jeunes (54,9% des consommateurs ont moins de 25 ans), et majoritairement homosexuels (57,3% des consommateurs, quelle que soit la fréquence d’usage, et 73,3% des usagers fréquents ou réguliers se déclarent gay). Comme rapporté dans le rapport de l’OFDT en 2004, les homosexuels masculins sont donc les consommateurs les plus nombreux de GHB/GBL, avec une proportion très significative parmi ceux âgés de moins de 25 ans (55% des usagers de GBL dans notre enquête sont des hommes, homosexuels, de moins de 25 ans).

Le GBL est en général consommé en club (dans 99% des cas), alors que seulement 9,3% des usagers en ont déjà consommé chez eux ou chez des amis. Pourtant, lorsque l’on s’intéresse aux usagers réguliers, 45,8% d’entre eux consomment du GBL à leur domicile. Concernant ces usages en dehors des lieux dédiés à la fête, plus de 4 consommateurs sur 10 ont moins de 20 ans.

En termes de fréquence d’usage, 13,4% des usagers de GBL en ont consommé "une seule fois", 39% "occasionnellement" et 47,6% "fréquemment".

GHB/GBL et alcool, un mélange à très haut risque
Dans notre étude, les consommateurs de GBL déclarent avoir déjà mélangé le GBL avec d’autres substances psychoactives : cocaïne (89%), MDMA (72,8%), kétamine (48,8%) et, mélange le plus risqué, alcool dans 41,5% des cas. Les consommateurs de GBL les plus jeunes sont ceux qui l’associent le plus fréquemment avec de l’alcool : 89,6% des moins de 20 ans l’ont déjà fait, alors que les usagers plus âgés semblent éviter les mélanges dangereux.

La consommation concomitante de GHB/GBL et d’alcool est un mélange à très haut risque en raison des accidents fréquents liés à l’augmentation des risques de surdosage. Le mélange de GBL avec de l’alcool en décuple les effets et entraîne de manière presque systématique un état de sédation qui peut se compliquer d’un coma (aussi appelé "G-hole") avec un risque mortel non négligeable en raison d’accidents cardiaques, de vomissements inhalés pendant la phase de perte de connaissance et de dépression respiratoire très importante.

Parmi les consommateurs, 79% d’entre eux ont déjà expérimenté des effets indésirables ("bad trip", vomissements, malaises, problèmes au travail, coma). Les surdosages surviennent dans 94,8% des cas en milieu festif. Les consommateurs les plus jeunes sont les plus à risque de surdosage, avec 61,9% des usagers de moins de 25 ans déclarant avoir déjà présenté des effets secondaires (alors qu’ils ne sont plus que 6,3% dans le groupe des usagers de plus de 35 ans). Il est très probable que ceci soit lié à la méconnaissance du produit et de ses effets, ou de possibles mélanges avec d’autres substances (et notamment l’alcool).

De manière surprenante, la survenue de conséquences néfastes liées à l’usage ne semble pas modifier l’image du produit chez ces consommateurs : en effet, 80% des usagers ayant eu des effets indésirables n’ont malgré tout pas changé d’opinion sur la substance. L’usage régulier du GBL influence peu la survenue des accidents, puisque 51,6% des usagers fréquents déclarent des dommages liés à la consommation. Les usagers de GBL pensent en grande majorité (65,4%) qu’il n’existe pas de dépendance au GBL alors que les personnes n’en ayant jamais utilisé sont d’accord sur le fait qu’il peut exister une dépendance à cette substance (73%).

Dans la population des 369 personnes interrogées, ils sont seulement 51,5% à avoir vu des messages de prévention, et 85,3% d’entre eux déclarent que ces messages n’influencent pas leurs comportements. Les usagers de GBL semblent en général peu sensibles à cette prévention : 51,4% des usagers ne souhaitent pas être informés sur la substance ou sur les risques liés à sa consommation, et 24,3% des consommateurs jugent qu’ils ne sont pas concernés.

Les autorités de santé s’inquiètent à la fois des conséquences immédiates de l’intoxication aiguë (chute, malaise, coma, décès) et des complications comportementales (comportements à risque comme les rapports sexuels non protégés, avec de nombreux cas de contamination par le VIH, violences, agressions sexuelles).

De même, nous, professionnels des addictions, sommes de plus en plus préoccupés devant le nombre croissant de consommateurs et de personnes sollicitant une aide en rapport avec une consommation prolongée et excessive, avec des dommages :
- physiques : problèmes de foie, surdosages, déshydratation et fièvre, interactions dangereuses avec de nombreux traitements (notamment antirétroviraux), troubles respiratoires, vomissements ;
- psychologiques : épisodes dépressifs, états anxieux, troubles du sommeil, troubles du comportement ;
- neurologiques : troubles de la mémoire et de la concentration, amnésie ;
- sociaux : absences répétées au travail, à l’école ou à l’université, désocialisation.

Dans notre unité, parmi les usagers rencontrés, la dépendance est souvent importante, avec des syndromes de sevrage physique sévères qui se compliquent fréquemment de delirium tremens (état d’agitation important et délire hallucinatoire) dans les heures suivant l’arrêt de la substance et dont la prise en charge est relativement complexe.

Diffuser des messages de prévention
En raison d’une consommation qui paraît en pleine expansion, il est de plus en plus nécessaire de diffuser des messages de prévention accessibles et audibles par les usagers afin de les informer de manière adaptée sur les risques liés à la consommation de GBL en ciblant les lieux et les populations concernées afin de réduire les risques et les accidents. Ces messages doivent être centrés sur les prises de risques liées à la sexualité non protégée et aux mélanges dangereux, notamment avec l’alcool.



Benchaar M, "Le GBL : détournement d’un solvant industriel à visée psychodysleptique. Une enquête in situ", Thèse pour le doctorat en Médecine, Université Paris 7 Diderot.
Bello P-Y, Toufik A, Gandilhon M, Giraudon I, "Phénomènes émergents liés aux drogues en 2003 - Cinquième rapport national du dispositif TREND", OFDT, 2004.
Wood DM, Nicolaou M, Dargan PI, "Epidemiology of recreational drug toxicity in a nightclub environment", Subst Use Misuse, 2009, 44, 11, 1495-502.
Wood DM, Warren-Gash C, Ashraf T et al., "Medical and legal confusion surrounding gamma-hydroxybutyrate (GHB) and its precursors gamma-butyrolactone (GBL) and 1,4-butanediol (1,4BD)", QJM, 2008, 101, 1, 23-9.