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SWAPS nº 63

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Entretien avec Elie Aaraj

Beyrouth : "La RdR dans la région, il faut que ce soit maintenant ou ce sera trop tard !"

Propos recueillis par Nestor Hervé

Elie Aaraj est directeur de l'association SIDC et de Menhara (Middle East and North Africa Harm Reduction Association), coorganisateur de la conférence.

Quel peut être l’impact de cette conférence ?

Cette conférence doit marquer le début d’une nouvelle ère dans la région MENA. La RdR dans la région, ça doit être maintenant, ou se sera trop tard !

En quoi consiste Menhara ?

L’Association pour la RdR au Moyen-Orient et l’Afrique du Nord a été fondée à l’initiative de l’OMS et de l’IHRA en décembre 2008. Elle est répartie en trois pôles régionaux, basés au Maroc pour l’Afrique du Nord, en Iran pour le Moyen-Orient et au Liban pour le Proche-Orient. Nous avons obtenu une subvention du Fonds mondial pour le sida de 3,2 millions de dollars (2,3 millions d’euros) qui intéressera 11 ou 12 pays sur cinq ans, comprenant formation, assistance technique, plaidoyer.
La société civile est très faible dans certains pays de la région, avec des ONG noyautées par l’Etat. Le Liban et le Maroc sont presque seuls à être plus avancés. En Libye, il y a un black-out total sur la drogue. Cependant, nous commençons à avoir une reconnaissance dans la région. Certains Etats comme Bahrein ou Oman nous ont contactés récemment. Ils commencent à intégrer la notion de RdR. Il est nécessaire de respecter leurs spécificités. C’est aux personnes de ces pays de trouver leur voie.

Quel peut être l’impact du vent de changement politique parti de Tunisie ?

Si – j’insiste sur le si – les révolutions en cours dans certains pays de la région vont vers une démocratisation, cela engendrera une meilleure situation dans le domaine des droits de l’homme, et le droit à la santé. Sur place, les gens sont prêts à avancer sur la question de la RdR, et nous, nous sommes prêts à les aider !

Quelle est le travail de votre association, SIDC, au liban ?

SIDC (Soins infirmiers et développement communautaire) existe maintenant depuis 14 ans, et nous avons commencé la distribution de seringues depuis 7 ans. Au début, nous étions des aliens ! Aujourd’hui, même le Hezbollah reconnaît qu’il existe un problème, et commence à monter un projet au sud-Liban. Toutes les communautés religieuses sont impliquées. Des leaders religieux des différentes obédiences ont participé à un clip télévisé sur la question pour sensibiliser les gens.
Nous avons développé le concept d’éducation par les pairs en direction des travailleurs du sexe, des homosexuels et des usagers de drogues. Plus de 62% de ceux qui injectent partagent leur matériel, il existe donc un gros risque d’infection par le VIH. L’héroïne n’est pas chère du tout mais elle est très coupée et très accessible.
Traditionnellement, les usagers de drogues sont marginalisés, mais restent au sein de la famille élargie. Depuis quelques années cependant, on trouve certains jeunes à la rue.

Quelle est la situation des homosexuels au Liban ?

Il existe une certaine tolérance : pendant les manifestations des deux grands camps opposés (8 mars contre 14 mars), il y avait des drapeaux arc-en-ciel dans les deux camps ! En revanche, les préservatifs restent interdits en prison...

Il y a eu au moment de la conférence une grande émeute dans la prison de Roumieh, à Beyrouth, qui rassemble 65% des prisonniers du pays, soit environ 4000, dont le tiers attendent de comparaître en justice. Quelles en sont les causes ?

On part de très loin. Qu’est-on en train d’offrir à nos jeunes ? L’émeute à la prison de Roumieh a eu lieu parce que trop de promesses n’ont pas été tenues. Il devait y avoir un centre de formation qui n’a jamais vu le jour... Il y a beaucoup trop de jeunes en prison à cause de la drogue. Les émeutiers demandent de meilleures conditions de vie, un changement de la loi et une amnistie.

De jeunes usagers libanais témoignent

En marge de la conférence, trois filles et un garçon ont accepté de raconter à l’envoyé spécial de Swaps leur vie d’usager. S’ils font tous partie de Youthrise et, pour deux d’entre eux, de l’association libanaise Skoun, ils préfèrent qu’on ne dévoile pas leur identité.

Sur les consommations
"Le hash libanais est très courant. Il n’y a pas d’herbe. Plein de gens prennent de la coke, mais c’est très cher. C’est une façon d’afficher son fric, une marque de prestige. La coke est très courante dans les clubs. La première fois c’est gratuit. Après... En boîte, c’est très facile d’en trouver. Il y a aussi beaucoup d’"ecstasy", mais on ne sait pas si c’en est vraiment. Beaucoup de monde se passe les produits.
Dans le milieu underground, il y a aussi du GHB et de la kétamine. On trouve à peu près tout. Depuis deux ou trois ans, il y a aussi pas mal de LSD. En plus, au début, les flics ne savaient pas ce que c’était. Il est plutôt consommé en after. La freebase existe aussi. Mais à Beyrouth, c’est surtout coke et ecsta. Il y a un club downtown où tu ne trouves personne qui ne soit pas sous produit.
La drogue la moins chère, c’est l’héro, mais elle est stigmatisée, ça donne une image de junkie. Sinon, encore moins cher, pour les plus pauvres, le benzhexol (médicament antiparkinson aux effets hallucinogènes), on peut avoir 100 pilules pour 2,5 dollars... On en trouve notamment à Tripoli ou dans la banlieue de Beyrouth."

Les difficultés de la vie d’usager
'En 2009, il y a eu plus de 2000 arrestations pour usage simple. Au minimum, c’est 48 heures d’incarcération, mais ça va souvent jusqu’à 72 heures. Il existe une liste des personnes suspectées d’être des usagers.
Nous n’avons pas de connaissances suffisantes sur les drogues, pas d’éduc, pas d’infos. Ça reste un gros tabou, les autres générations n’ont aucune idée de la RdR, ils pensent que c’est comme légaliser. Certains demandent à la police de te "discipliner". Sinon, ce qu’on te propose c’est la "christothérapie", la thérapie par la foi...
Le système est très rigide, il y a énormément de corruption, et beaucoup de monde préfère ne rien changer."

Deux témoignages sur la prison
Farman : "
Une de mes connaissances à Tripoli a été arrêtée avec une cigarette de hash et les policiers lui ont demandé de donner cinq noms. Ils m’ont arrêté et m’ont frappé et torturé pour que j’avoue. Ils profitent du pouvoir qu’ils ont. Il n’y a pas d’avocat pendant l’interrogatoire, sauf pour les mineurs. Quand j’ai pu voir un avocat, il m’a dit : "On ne voit pas les coups, je ne peux rien faire pour vous". En prison, vous êtes mélangés avec des criminels. J’étais en prison à Tripoli, c’était surpeuplé. Un soir, quelqu’un de malade s’est évanoui. On a appelé les gardiens, qui ont dit "Prévenez-nous quand il sera mort, et on viendra l’enlever". Mon frère a dormi debout en prison tellement il y avait de monde. A force d’alterner passages en prison et réhab, un ami de mon frère est devenu fou. Il est en asile maintenant."

Leïla : "A 14 ans, une fille que je connaissais a dit que je lui avais donné de quoi fumer. Les flics m’ont convoquée et m’ont interdit de fréquenter son quartier (...) Plus tard, j’ai été arrêtée et violée par quelqu’un appartenant au Drug Enforcement Bureau, ça arrive souvent. J’ai reçu des intimidations au téléphone, et quand je me suis plainte, on m’a dit que si la personne acceptait de m’épouser, il serait innocenté. (...) Tout le monde connaît les dealers. J’étais avec mon copain chez un gros dealer lorsqu’il a reçu un coup de fil de quelqu’un haut placé dans la sécurité qui lui a conseillé d’être un peu plus prudent parce que son numéro de téléphone trainait partout sur les paquets de cigarettes..."