Santé
Réduction des Risques
Usages de Drogues


Recherche dans SWAPS avec google
   

SWAPS nº 63

vers sommaire

22e conférence de l’IHRA

Beyrouth : Un appel urgent en faveur de la réduction des risques

par Nestor Hervé / Pistes (Paris)

Réunie du 3 au 7 avril à Beyrouth, la Conférence internationale sur la réduction des risques 2011 a lancé un appel pour une prise de conscience des risques d'épidémie VIH chez les usagers de drogues injecteurs.

"VIH et usage de drogue par injection : un appel global à l’action" : la déclaration officielle de la Conférence internationale sur la réduction des risques 2011 (www.ihra.net/declaration) s’inspire de celle de Vienne, en 2010. Ses promoteurs entendaient réunir un maximum de signatures pour présenter ce texte aux leaders internationaux lors de la réunion de haut niveau de l’Assemblée générale de l’ONU sur le VIH/sida, qui s’est tenue à New York en juin – réunion dont la déclaration finale, âprement discutée, fait pour la première fois explicitement mention de "populations à haut risque", dont "les personnes qui s’injectent des drogues", comme cibles prioritaires de la prévention.

Publié dans l’édition online du Lancet daté 4 avril1, le texte présenté à Beyrouth demande que soit reconnu le fait que les usagers de drogues sont souvent exclus des actions de prévention, de traitement, de soins et de soutien en ce qui concerne le VIH, et qu’un engagement fort soit pris pour remédier à ces carences à travers le financement, la mise en place et l’extension à grande échelle d’interventions de réductions des risques basées sur les connaissances scientifiques. Enfin, l’appel demande que les barrières légales et politiques à la mise en place de ces actions soient levées, particulièrement en passant d’un traitement punitif à des approches basées sur les connaissances scientifiques et les droits de l’homme.

Le coût de l’inaction est en effet excessivement lourd, comme l’a rappelé David Wilson, de la Banque mondiale, lors de la conférence : l’épidémie VIH s’étend chez les usagers de drogues, mais aussi à travers eux, les infections par le VHC atteignent des niveaux extrêmes dans certains pays (plus de 40 millions de cas en Chine) et la tuberculose est aussi souvent présente, particulièrement en prison. A cela il convient d’ajouter les coûts sociaux, tout aussi dramatiques : prix des traitements, des incarcérations, du marché des drogues illégales et de la criminalité qui y est associée...

Or, de nombreuses mesures de réduction des risques ont fait la preuve non seulement de leur efficacité contre l’épidémie VIH, mais aussi de leur rapport coût-efficacité et de leur capacité à améliorer la qualité de vie des usagers.

Situation dans la région MENA
Ghina Mumtaz, chercheuse libanaise travaillant au Qatar, a apporté des éclaircissements sur l’état de l’épidémie VIH chez les usagers de drogues de la région MENA (Moyen-Orient et Afrique du Nord), "où les données sont limitées, et il y a beaucoup de drogue pas chère"... En se basant sur une revue systématique des données disponibles sur Medline ou dans les rapports nationaux et internationaux, elle parvient à une estimation de 1 million d’usagers de drogues par injection dans la région, qui va du Maroc à l’Afghanistan, ce qui représente 0,2% de la population.

Le partage de matériel est estimé à 50%, on compte en moyenne 1 à 3 injections par jour, l’âge de la première injection est compris entre 20 et 28 ans. Le pourcentage d’usagers infectés par le VHC est très variable, allant de 5% à 94%. Autre point inquiétant, les pratiques sexuelles à risque sont répandues.

L’usage de drogue par voie intraveineuse est un important facteur de transmission du VIH en Afghanistan, en Iran, au Pakistan, en Libye, à Bahreïn et en Tunisie.

L’épidémie VIH est concentrée en Iran et au Pakistan, elle est émergente en Afghanistan et en Egypte, elle est de type "croissance rapide" ("outbreak") en Algérie, au Maroc, en Libye, à Bahreïn et peut-être en Tunisie, et elle semble basse au Liban, en Jordanie, Syrie, Arabie saoudite et au Koweït (mais avec souvent un manque criant de données).

En conclusion, Ghina Mumtaz alerte sur le fait que les comportements à hauts risques relevés font craindre un développement plus important de l’épidémie.

Ambiance
Tabac, alcool, héroïne : la RdR à la mode libanaise

Dans le hall de l’aéroport de Beyrouth, un voyageur en manque de nicotine après le vol demande s’il existe un lieu pour les fumeurs ; on lui conseille de s’en griller une discrètement derrière un poteau en attendant ses bagages. Au vu des mégots épars, ce n’est pas le premier. D’ailleurs le tabac n’a pas l’air trop mal vu par ici : si le supermarché en bas de mon hôtel ne propose aucune boisson alcoolisée (on y trouve seulement de la bière sans alcool), les cigarettes sont en vente à toutes les caisses...

A propos d’alcool, des jeunes libanais rencontrés à la conférence m’ont parlé d’Ahla Alam (traduit approximativement par "les gens les plus sympas du monde"), un drive-in pour l’alcool. " Tout le monde vient se servir là sans sortir de sa voiture et part en boîte après. En plus c’est pas cher et il y a de tout. Par exemple, un shot de vodka est à 1 dollar."

On voit aussi que la notion de RdR progresse en se promenant dans les rues de Beyrouth : devant une belle maison de la rue Gouraud, par exemple, un gardien d’un certain âge montrant fièrement à un jeune ouvrier le fume-cigarettes avec filtre qu’il vient de s’offrir. Ou, sur certains murs de la ville, un slogan tracé à la bombe : " If you’re drunk, let me call you a cab". Certes, il reste du chemin à faire : quelqu’un a complété un de ces appels avec "F***you, I won’t call you. Vodka’s connecting people"...

Surtout, le premier Drop in Center de la région a été ouvert début 2010 dans la banlieue de Beyrouth grâce à des fonds internationaux. L’Escale est un centre d’accueil des usagers de drogues libanais, aiguillés vers le centre par des pairs travaillant dans la rue (le nombre d’usagers injecteurs d’héroïne est estimé entre 2000 et 4000). Le centre est équipé de douches et d’une cafétéria, et met à disposition des usagers internet, playstation, livres. Une équipe pluridisciplinaire propose un suivi psychologique et sanitaire, du counselling, une aide légale ainsi que la distribution de seringues et de préservatifs.

Malheureusement, le matériel proposé est encore rudimentaire et pas toujours adapté.

Plus de 300 usagers ont été accueillis depuis l’ouverture du centre. Le problème est qu’à l’heure actuelle, seuls des centres de détox et de réhabilitation existent, et qu’ils sont payants. Pour pallier ce manque de possibilités d’orientation, le centre propose aux usagers bénéficiant d’une aide une cure de sevrage à domicile, dix fois moins chère. Surtout, l’association SIDC, qui est à l’origine du projet, espère pouvoir proposer d’ici un an des traitements de substitution, dès que le gouvernement acceptera de généraliser le programme expérimental de délivrance de méthadone qui a été lancé à l’occasion de la conférence.

N.H.



1"HIV and injecting drug use: a global call for action", Lancet, 2011, 377, 1212