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SWAPS nº 62

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Culture

“High Society”, l'expo événement sur les drogues

par Jimmy Kempfer

Féru de la "culture des drogues", votre serviteur ne pouvait manquer l'exposition High Society, organisée récemment à Londres. Visite guidée.

Les substances psychoactives nous accompagnent depuis l’aube des civilisations et ont joué, pour certaines, un rôle fondamental dans les domaines religieux, coutumier, médical, politique... Elles furent l’enjeu (ou le carburant) de bien des conflits. Toutes sortes de "spécialistes" s’évertuent à les expliciter, mais rares sont ceux qui procèdent selon l’angle de l’anthropologie historique.

La prestigieuse Wellcome Gallery de Londres vient de consacrer une magnifique et très pédagogique exposition (gratuite) aux drogues et à leur histoire. Un immense et magnifique "open space" doté d’une librairie dédiée au thème des drogues et d’une cafétéria accueille les visiteurs avant l’entrée proprement dite dans l’espace dédié. Le tout souvent teinté d’une note d’un humour typiquement british.

"This is terrific !"
D’emblée, une certaine démesure empreinte de solennité donne le ton. Une énorme pipe à opium de près de 10 mètres accueille les visiteurs. Ce genre d’objet figurait quelquefois comme enseigne devant les plus luxueuses fumeries des grandes villes chinoises. Certaines de ces pipes, opérationnelles, invitaient les amateurs à tirer une colossale bouffée, histoire d’apprécier la qualité des drogues proposées.

Les visiteurs, ébahis, murmurent devant les objets qu’ils découvrent dans les vitrines. Des dizaines de jolies boîtes, style victorien ou Belle-Epoque, de morphine, opium, héroïne, cocaïne, flacons d’opiacés divers, vins de coca..

"This is terrific !", s’exclame une grand-mère indignée devant les pages centenaires de tabloïds où des enfants joufflus vantent la teneur en narcotiques de "cordiaux" aux noms évocateurs (Gripe Cordial, Cough Killer, Infant’s Préservative...) souvent étoffés avec des solanacées1, des vins de coca, et même des bonbons opiacés ou à la cocaïne pour calmer les douleurs dentaires des tout-petits.

Tout ça est bien sûr à resituer dans le contexte de l’époque, quand ces médications "terrifiantes" étaient les seules efficaces pour soulager les affres de la tuberculose ou de la syphilis.

"Tu crois que c’est encore bon ?"
Je suis en train de me dire que les flacons de cocaïne, la très jolie boîte de "cocaine & heroin pills", savamment décorée ainsi que les nécessaires à morphine en or finement ouvragé ont dû faire rêver quelques visiteurs lorsqu’un retentissant et franchouillard "Viens voir ça !" lancé à l’adresse d’un compatriote soulève quelques haussements de sourcils. Il s’agit d’une très jolie boîte française datée de 1900, "Cigarettes indiennes au cannabis" de chez Grimault et Cie, Paris. "Tu crois que c’est encore bon ?", demande le copain alors que je me pose la même question à propos d’un flacon (encore scellé) de Forced March : un sirop à la cocaïne hautement tonique, recommandé aux militaires et aux alpinistes, et en vente libre jusqu’en 1920.

Le Dr Charcot sous l’effet du haschisch
Sur les murs se succèdent les originaux de gravures et tableaux célèbres, comme La Morphinomane d’Eugène Grasset, et des manuscrits parmi les plus fameux : Confessions d’un mangeur d’opium, de Thomas de Quincey, le légendaire Kubla Khan de Coleridge - pour les aficionados, la quintessence d’un rêve opiacé - et les tout premiers traités sur l’opium des 17e et 18e siècles, dont cette apologie de l’opium de Sydenham, l’inventeur du Laudanum2, remerciant Dieu "qui a accordé à la race humaine, en réconfort de ses souffrances, nulle autre médecine de la valeur de l’opium".

D’éloquentes eaux fortes témoignent de l’ampleur du trafic entre Albion et la Chine - entrepôts d’opium monumentaux, flottes d’opium clippers3 ainsi que les inévitables fumeries - mais aussi de la mobilisation des mouvements "anti-opium" sur fond d’expansion coloniale.

Plus loin, dans l’espace consacré aux littérateurs, le fantasmagorique univers dessiné par le Dr Charcot, père de la neurologie et mentor de Freud, lors d’une expérimentation personnelle du cannabis, a sans doute intrigué nombre de psychanalystes... et de chercheurs de paradis artificiels. De même que cet autoportrait de Baudelaire sous haschisch, gigantesque et sidéral devant une tour Eiffel minuscule.

Un membre du Parlement sous mescaline
Plus loin, un espace archéologique où trônent tablettes millénaires sumériennes ou babyloniennes et effigies diverses. Les statuettes précolombiennes aux joues gonflées de feuilles de coca éclairent le visiteur sur le rôle social, parfois majeur, de certains psychotropes dans les civilisations andines, étayé par des documents séculaires relatant les usages souvent incompris lors des grandes explorations exotiques.

Ailleurs encore, des créations à vocation pédagogique sur les effets, conséquences ou représentations de certaines drogues montrent avec une élégance toute british l’ampleur du phénomène de nos jours et sa déclinaison au regard des sensibilités politiques, culturelles ou des enjeux corporatistes.

Ca et là, entre une magnifique collection de LSD blotters4 dédicacés, les dessins mescaliniens d’Henri Michaux, des objets rituels liés à l’ayahuasca, aux cérémonies du peyotl, kawa et diverses plantes hallucinogènes, des vidéos restituent explications et reportages parfois hilarants. Ainsi ce très distingué membre du Parlement filmé sous mescaline5, qui confie ensuite que ce fut une des expériences les plus intéressantes qu’il ait jamais faites. Juste à côté, des light shows restituent les psychédéliques années 1960.

Panacée, vice… ou loisir
N’oublions pas l’importante partie de l’exposition consacrée aux campagnes anti-opium, pour la prohibition et la prévention de l’alcool, contre le trafic... Telle cette mise en scène montrant les armes serties d’or des barons mexicains de la drogue et cette saisie de 3,5 millions de dollars représentant une masse de billets débordant d’un monceau de cartons, démontrant imparablement à tout visiteur comment la gestion et/ou l’instrumentalisation de l’usage d’un produit peut, selon les contextes, en faire un crime, un vice, une maladie, un loisir, un médicament, un fléau ou une panacée.

Comme le lecteur peut sans doute le constater, votre serviteur a passé allègrement une journée mémorable dans cette exposition, s’adonnant sans modération aucune à toute cette culture. Se retrouvant gravement affecté du redoutable syndrome d’addiction à la "narcodocumentation", il put toutefois décrocher tout en douceur grâce au magnifique ouvrage High Society, prolongement littéraire de l’expo signé Mike Jay6, coorganisateur de l’événement et véritable exégète de la question.


"Visite d’une fumerie d’opium dans l’East End",
illustration parue dans la revue The Graphic, novembre 1907.



1 Datura, belladone, mandragore... employés pour leurs propriétés antitussives mais dont les effets narcotiques, soporifiques mais aussi hallucinogènes sont connus
 2 Fameux sirop opiacé employé pour traiter de multiples maux du XVIIe jusqu’au début du XXe siècle
 3 Navires rapides spécialisés dans le transport de l’opium entre l’Inde et la Chine
 4 Feuilles de buvard imprimés de motifs divers, prédécoupées et imprégnées de LSD. Un petit carré équivalent à une dose. Ils sont dédicacés par des personnalités liées à la culture psychédélique tel Timoty Leary
 5 http://www.youtube.com/watch?v=Hd4rgyZzseY
 6 High society - Mind Altering Drugs in History and Culture, de Mike Jay, Ed. Thames & Hudson. Véritable exégète de l’histoire culturelle des drogues, Mike Jay est l’auteur de plusieurs livres anthologiques sur le thème, comme Emperors of Dreams ou Artificial paradises