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SWAPS nº 61

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Associations

L'AFR ouvre le débat

par Jimmy Kempfer

Les 14 et 15 octobre, à Montreuil (Seine-Saint-Denis), le grand rendez-vous des acteurs de la réduction des risques a prouvé que celle-ci a atteint sa maturité, s'inscrivant avec une évidente légitimité dans le paysage médico-social. Et, bien sûr, les débats sur la loi de 1970 y furent riches.

A défaut d’être le "syndicat de la RdR", l’Association française de réduction des risques (AFR) constitue un vaste mouvement fédérateur qui a su mobiliser, par-delà les clivages corporatistes et idéologiques, sur la base de thèmes pragmatiques et d’une actualité parfois brûlante.

Si l’intérêt autour de la thématique d’une indispensable révision de la loi de la loi de 1970 fut unanimement partagé, l’actualité autour de la mise en place de lieux de consommation à moindres risques, plusieurs fois à la une de l’actualité et très commentée dans les médias, était sans doute le sujet le plus évoqué par le public des 3es rencontres nationales de la RdR. Parallèlement, cet événement a fait ressortir combien il était indispensable de communiquer de manière dépassionnée et pragmatique afin de faire évoluer une opinion toujours fortement influencée par les clichés manichéens et les messages anxiogènes.

Au-delà du nombre de participants dépassant largement les prévisions (plus de 600), l’atmosphère fut réellement stimulante et, de mémoire de réducteur de risques, on n’avait jamais vu une aussi bonne ambiance. La qualité et la diversité des intervenants, notamment des élus, furent, en général, unanimement appréciées. Mais, surtout, nous avons vu apparaître une nouvelle génération de jeunes acteurs sociaux et d’intervenants professionnels en phase avec la réalité du terrain, issus de diverses cultures mais aussi de disciplines pointues, qui, peu à peu, imprime sa marque. Ils sont jeunes, enthousiastes, croient en ce qu’ils font, et surtout, sont souvent munis d’un bagage culturel et professionnel conséquent qui leur permettra d’être pris au sérieux par les interlocuteurs institutionnels. La relève semble assurée.

Dépénaliser l’usage
Du côté des intervenants, il y eut aussi des moments forts. Ainsi, même si Daniel Vaillant, ministre de l’intérieur sous Jospin, plaida de façon très convenue, et semble-t-il sans grande conviction pour une révision de la loi de 1970, voir un ex-ministre de la police adopter une telle posture est un événement en soi.

Dominique Voynet, maire de Montreuil, qui officia pour la plénière d’ouverture, souligna que la question d’une nécessaire révision de la loi n’est pas de droite ou de gauche, en rappelant les avancées notoires sous des gouvernements de droite. Bien que chaque gouvernement ait instrumentalisé la problématique des drogues, le débat ne doit pas être dépolitisé, au sens noble du terme, mais à tout prix être dépassionné. Dominique Voynet a insisté sur le poids de l’implication des personnes concernées pour faire bouger les pouvoirs publics et modifier la législation, et a clairement pris position en faveur d’une dépénalisation de l’usage des drogues, taclant au passage les messages de prévention totalement inadaptés de la Mildt et l’approche indifférenciée des drogues sans tenir compte des multiples usages. Elle a également souligné sa déception face à l’attitude "résignée" des pouvoirs publics vis-à-vis du deal de quartier et de ses nuisances, les spectaculaires et ponctuelles opérations "coup de poing" s’avérant improductives. Si son intégrité et sa générosité sont reconnues et appréciés, elle a toutefois fait tousser nombre de participants en affirmant qu’il était évident que la disponibilité des drogues n’a rien à voir avec l’usage.

Pragmatisme belge
La ministre belge de la santé ayant été empêchée, Serge Carabin, le directeur belge de la santé, la remplaça. Son discours fut réellement étonnant pour une telle fonction. Il n’a pas une seule fois prononcé le mot "toxicomane", ce stigmatisant mot fourre-tout qui pèse et imprègne si lourdement de tout son poids mortifère la dialectique française dès qu’il est question de drogues. Il a rappelé que la politique des drogues en direction des consommateurs doit être une politique de santé dans laquelle la RdR doit travailler en totale complémentarité avec le soin et la prévention, soulignant qu’il était fondamental de différencier les produits, les modes d’usage et de distinguer les usages expérimentaux, ponctuels, récréatifs, les dépendances... et non pas selon les critères licite/illicite. Et si pragmatisme et non jugement sont essentiels, il convient également de mettre l’usager face à ses responsabilités vis-à-vis de lui-même et d’autrui. Lui aussi a souligné combien il était indispensable de travailler à obtenir une meilleure adhésion de l’opinion publique vis-à-vis du rôle de la RdR, trop souvent perçue comme incitatrice.

L’intervenant suivant, Jean-Marie Le Guen, député socialiste et adjoint au maire de Paris chargé de la santé publique sut captiver l’auditoire par sa fougue. Assez paradoxalement, il évoqua peu la loi de 1970, estimant le cadre juridique suffisant pour mener à bien son projet de "salles de consommation supervisées". Les termes de "toxicomane" et d’"addiction" émaillèrent son discours. Bien qu’il plaidât pour que la lutte contre les addictions soit un combat sanitaire et non pas un combat moral, nombre de participants l’eussent volontiers informé qu’ils ne se reconnaissaient aucunement dans son discours. La dépendance, la toxicomanie et plus encore l’injection ne concernent qu’une petite minorité des consommateurs de psychotropes. Mais, pris par ses obligations, le paladin dû partir dès la fin de son intervention.

L’aberration de l’article L 3421
Jean-Pierre Couteron, président de l’Anitea, ne résista pas au plaisir de rappeler que dès 1994 l’Anit avait appelé à une révision de la loi de 1970. Il a subtilement expliqué comment la loi de 2004 sur la santé publique avait renforcé les prérogatives de la loi de 1970 avec un nouveau prétexte : la lutte contre la maladie et les dépendances. Et aux yeux de certains, le simple fait de discuter le bien fondé de ces généreuses intentions peut faire passer pour un corrupteur de la jeunesse. Cette loi a-t-elle jamais protégé quelqu’un des risques de l’usage ? Est-il possible d’éduquer sans culpabiliser ceux qui ont recours à des plaisirs "illicites", le sentiment de culpabilité n’étant jamais thérapeutique ? Jean-Pierre Couteron souligna que de récentes législations sur le tabac et l’alcool ont tenté de limiter l’accès en l’encadrant sans stigmatiser l’usager mais en jouant sur les prix, circonstances, espaces de consommation... Et ne se gêna pas pour rappeler que le danger lié au trafic est bien plus élevé que celui lié à la consommation, au vu des dégâts sociaux et des morts et blessés.

Au risque de déplaire aux "ultralibéraux", il affirma que ne pas encadrer les consommations serait "démagogique", celles-ci l’ayant toujours été - par la religion, la tradition ou divers rites sociaux.

Et de rappeler le fonctionnement de notre société d’hyperconsommation et l’incidence de la loi de 1970 sur la désirabilité du produit, cette loi consistant souvent, finalement, à tendre la main à quelqu’un qui ne peut la saisir.

Mais, surtout, Jean-Pierre Couteron dénonça l’aberration de l’article L 3421 de la loi de santé publique qui punit "l’incitation et la provocation à l’usage même si elle n’est pas suivie d’effets", occultant la responsabilité d’une société qui valorise l’hyper usage, sans parler du terme d’"addict" auquel la pub donne une connotation glamour et fun. Cet article est une intolérable épée de Damoclès qui peut sanctionner toute initiative, toute information objective, comme l’ont montré quelques procès et affaires récentes.

En légitimant les discours caricaturaux confondant prévention avec rappel à la loi et sanctions, la loi de 1970 a contribué à déconsidérer pour longtemps tout discours officiel au sujet des drogues aux yeux des principaux concernés : les usagers.

Déni de réalité
Olivier Bernard, président de Médecins du Monde, expliqua que la loi de 1970 devrait être abolie car elle est à l’origine d’un "déni de la réalité" de l’usage et de la stigmatisation des consommateurs, preuve de sa déconnexion d’une analyse générale et pragmatique du contrôle des drogues démontrant combien l’interdiction stimule l’offre et la demande...

De nombreux autres encore prirent la parole pour réclamer eux aussi une révision complète de la loi de 1970 et l’abolition de l’interdiction de l’usage de drogues en privé.

Mais combien sont-ils ainsi à être concernés par le fameux déni de réalité ? Dans ce cas, nous les informons que dans la plupart des cités, lieux festifs et autres, les drogues sont en vente libre depuis belle lurette.