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SWAPS nº 60

vers sommaire

Le contexte

Le paysage médiatique des drogues à la fin des années 60

par Vincent Benso

La lecture des médias de l'époque est un excellent révélateur de la situation qui a conduit au vote de la Loi de 1970. Revue de presse, de la "French Connection" à l'overdose de Bandol.

Dans les démocraties occidentales, les décisions politiques sont fortement influencées par l’"opinion publique". Si beaucoup de sociologues décrient cette notion en tant que concept creux, simple artefact statistique, il faut bien reconnaître que certains sujets font l’objet de tels consensus moraux au sein de la société que les hommes et femmes politiques se voient obligés d’y réagir, ou du moins de faire mine de réagir, pour éviter de se discréditer auprès de leurs électeurs.

Si l’on veut réellement comprendre une décision politique comme la Loi de 1970, on ne peut se contenter d’analyser le contexte factuel dans lequel elle a été votée. Le contexte "opinionnel" est tout aussi important. Or, s’il est difficile de revenir quarante ans en arrière pour effectuer des sondages, il existe une autre solution : passer par les médias. En effet, si souvent accusés de produire l’opinion publique, les médias en sont aussi d’excellents révélateurs.

"Incroyable : des lycéens fument de la marijuana"
Pour qui n’a pas connu cette époque, la première chose qui frappe lorsque l’on regarde des journaux parus dans les années précédant le passage de la Loi de 1970, c’est l’importance accordée à des faits divers aujourd’hui d’une telle banalité qu’ils n’auraient pas droit de cité dans le plus petit quotidien local. Pour en donner la mesure, on peut citer un encart publié à la Une du Parisien Libéré du 13 mai 1969 faisant suite à l’arrestation de quelques jeunes fumeurs : "Incroyable : des lycéens d’Apt fumaient de la marijuana" !

Il faut dire qu’à l’époque ce type d’affaires est une nouveauté. Avant 1965, la France semble n’être que très peu touchée par la consommation de drogues, et la plupart des articles relatifs au sujet concernent en fait des arrestations liées au trafic d’héroïne et à la "French Connection". La France est en effet une plaque tournante du marché de l’héroïne mais, malgré les énormes quantités qui y transitent à destination des Etats-Unis, un marché intérieur ne s’y est pas développé.

Dans d’autres pays en revanche, la consommation de drogues (cannabis, LSD, héroïne...) est déjà en pleine expansion et, des romans beatniks au look hippy en passant par la musique psychédélique, nul ne peut l’ignorer tant la culture qu’elle accompagne rayonne jusqu’ici. On peut d’ailleurs trouver des articles traitant de drogues autrement que sous l’angle des arrestations liées à la French Connection lorsque les journaux évoquent la situation d’autres pays à travers des comptes rendus de conférences internationales ou des récits de faits divers sordides outre-Atlantique.

En 1966, les choses commencent à changer : Le Monde publie en avril un dossier en trois épisodes portant sur les hallucinogènes, intitulé "les poisons de l’esprit". Cette enquête annoncée à la Une informe les Français sur "le drame qui se déroule depuis trois ans aux Etats-Unis et que nous commençons à connaître en France"1. En septembre de la même année, Le Crapouillot publie un numéro spécial LSD, "Une bombe atomique dans la tête"2, dans lequel sont croisés les points de vue les plus variés, de Timothy Leary à Maurice Papon en passant par François Mauriac. Y est aussi publié "Une visite en enfer", long texte de Jean Cau, prix Goncourt 1961, qui relate la désastreuse expérience qu’il a vécu après avoir assisté à une "LSD partie" lors de laquelle le "maître" l’a drogué à son insu. En octobre, des extraits de ce texte seront repris dans Paris Match sous le titre "J’accuse"3. L’introduction de cet article informe le lecteur qu’après "avoir fait des ravages aux Etats-Unis et en Angleterre, le LSD nous menace".

La "menace n° 1"
Quelques mois plus tard, en février 1967, un petit revendeur de LSD est arrêté. La quantité est minime mais la saisie est historique puisque c’est la toute première sur le territoire français. Tous les journaux en parlent, y compris Le Monde, pourtant d’ordinaire peu enclin à traiter ce type de faits divers. Le 10 octobre, trois jeunes sont arrêtés, en possession cette fois de 4000 doses du même produit, ce qui fera aussi les gros titres. Parallèlement, les affaires de consommation de cannabis se multiplient : des lycéens, des étudiants, des jeunes travailleurs sont interpellés... Cette fois c’est sûr, la France est lancée sur la pente ô combien savonneuse de la diffusion de l’usage des drogues psychédéliques.

Les journaux choisissent alors leur camp : certains refusent de se faire l’écho de ces faits divers, d’autres au contraire en font leurs choux gras. Ceux là ti(t)rent à boulets rouges sur la possible dégénérescence du patrimoine génétique qu’induirait la consommation de cannabis, sur les "drames de la folie" liés au LSD, sur les beatniks "crasseux et dépenaillés", sur les voyages à Katmandou, ce "mouroir de hippies", etc.

L’année suivante, en mai, les étudiants occupent leurs universités et le péril jeune squatte les colonnes de tous les journaux. En juillet, tout en concédant qu’il s’agit d’une population difficile à estimer, les sources reprises par l’ensemble des journaux font état de quelques milliers ou dizaines de milliers de "drogués"4. En août de cette même année, dans Le Parisien Libéré, toute affaire se rapportant à la drogue se voit affublée d’un bandeau "La drogue : menace n° 1 qui pèse sur le monde" et l’on ne se gêne plus pour interpeller les politiques afin que les peines liées au trafic soient à la hauteur du danger que représentent les drogues pour la société.


Une "panique morale"
Tout cela prépare le terrain pour l’événement qui viendra réellement mettre le feu aux poudres : l’overdose de Bandol en août 1969 (voir encadré). En effet, jusqu’alors la recrudescence de la consommation de drogues concernait uniquement le cannabis et le LSD. Deux produits dont on connaissait mal les dangers et qu’un principe de précaution poussait certes à stigmatiser, mais deux produits qui n’entraînent finalement que des dépendances minimes et pas d’overdoses. Avec l’héroïne il en va tout autrement et, pour reprendre l’expression de Stanley Cohen, c’est désormais à une véritable "panique morale"5 que l’on va assister.

L’incendie médiatique est allumé, et il touchera la majorité des titres de l’époque. Impossible d’y échapper, c’est "la grande peur", comme titrera avec un recul étonnant Le Nouvel Observateur dans un numéro spécial drogues paru dix jours après l’épisode de Bandol. Le dossier qui s’y voit publié commence ainsi : "Trente mille adeptes, une dizaine d’affaires en quelques jours, des morts tous très jeunes : la France découvre ses drogués. L’été 1969 restera pour beaucoup celui du réveil brutal." A cet instant, il est clair que l’opinion publique affolée réclame des mesures importantes. C’est de ce contexte qu’est née la loi de 70, votée un an et demi à peine après l’overdose de Bandol... Le traitement médiatique de ce fait divers est un véritable cas d’école dont l’analyse se révèle passionnante.

La règle de non dépassement par la concurrence
Tout d’abord, il faut remarquer que cette overdose n’est pas la première de l’été 1969. Pourquoi les autres ont elles été passées sous silence et pas celle-là ? En guise de réponse, on peut évoquer les premiers résultats d’une étude australienne en cours, dévoilés par P. Dillon lors d’une conférence en juin6 : des chercheurs ont eu l’idée de dresser le profil type de la personne décédant suite à une ingestion d’ecstasy de deux façons différentes. D’abord en compilant des données d’ordre médical, ensuite à partir de données médiatiques. Dans le premier cas, il semble qu’ils aboutissent à un homme de 26 ans consommateur depuis plus de cinq ans, et dans le second à une jeune femme de 19 ans consommatrice depuis environ un an... Le résultat se passe d’explication, les overdoses touchant des jeunes filles seraient tout simplement plus propres à susciter l’émotion, plus "média-géniques".

Pour le cas de Martine, peut être faut-il aussi prendre en compte le fait que sa mère, les policiers ainsi que le maire de Bandol aient été disposés à témoigner, offrant ainsi du contenu de "premier choix" pour des journalistes désireux de croiser les points de vue.

L’autre fait notable est l’effet d’auto-renforcement, de propagation qui entraîne les médias : le 27 août, un certain nombre de journaux n’ont pas relayé l’information. C’est le cas du Figaro, de La Croix ou encore de Combat. Pourtant, ces trois journaux en parleront dès le lendemain, parfois même à leur une. C’est ce que Cyril Lemieux appelle la règle de non dépassement par la concurrence7. Quant aux autres journaux qui n’avaient pas non plus couvert l’événement, la plupart finissent par publier de longs et passionnés articles au cours des trois semaines suivant le décès de Martine. Plutôt que sur le fait divers, ces derniers sont centrés sur le phénomène de société qu’il a révélé : le problème-drogue débarque dans le débat public.

L’overdose de Bandol

Le 26 août 1969, Martine, une jeune fille de 17 ans, est retrouvée morte dans les toilettes d’un casino de Bandol (Côte d’Azur), des traces de piqures sur les bras. Elle a été aperçue entrant dans le casino accompagnée de Roger, un jeune "beatnik" bien connu dans la petite ville, qui sera interpellé aussitôt et avouera avoir fait l’injection d’héroïne à Martine. On apprendra que Roger est lui-même consommateur et qu’il fournissait la petite bande de jeunes dont ils faisaient partie. L’émotion est à son comble mais, que l’on se rassure, dès le lendemain le maire annonce le lancement d’une grande opération baptisée "jeunes castors" qui devrait permettre de tirer les jeunes du coin de l’oisiveté dont ils sont les proies et qui, comme chacun sait, est mère de tous les vices…



1 Le Monde, 21/04/66
2 Le crapouillot, sept-oct 1966
3 Paris Match, 15/10/66
4 En 1968, le commissaire Carrère, chef de la "brigade des stups", estime leur nombre à 4500, le ministre de la santé à 6000-7000 et l’ORTF à 35000 (Le Parisien libéré, 1/07/1968)
5 Cohen S, Folk devils and moral panics, Mac Gibbon and Kee, 1972
6 6th International conference on nightlife, substance use and related health issues, Zurich, 7-9/06/10
7 Lemieux C, Mauvaise presse, une sociologie compréhensive du travail journalistique et de ses critiques, Métaillé, 2000