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SWAPS nº 60

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Le contexte

L'Abbaye des anges déchus de la planète Saint-Michel

par Jimmy Kempfer

En 1969, le système de soins classique s'avère totalement inadapté à la nouvelle population d'usagers. Heureusement, quelques pionniers ouvrent un centre de soins d'un genre inédit, une "Free Clinic" en plein Paris. Certains d'entre eux se souviennent.

A la fin des années 1960, un certain nombre de flamboyants hippies hédonistes sont devenus de sombres freaks, perdants (plus ou moins) magnifiques au pâle sourire parfois quelque peu édenté qui "zonent" à Montmartre et autour du Quartier Latin. Ce sont "Les Anges déchus de la planète Saint-Michel"1, que certains voient comme de noires et troublantes figures romantiques. La plupart consomment des drogues diverses selon les goûts et les opportunités. Ils sont un petit noyau de quelques centaines de personnes, assez visibles et posant divers problèmes, mais pas du tout représentatifs, qui vont incarner "le problème de la drogue" aux yeux des Français.

Les hôpitaux, qui ne savent comment s’en occuper, n’en veulent pas - et les "drogués" le leur rendent bien. Quelques rares services, nimbés d’une méfiante et intransigeante "bienveillance", se limitent au sevrage avec rechute quasi systématique. D’ailleurs, les patients s’enfuient souvent avant la fin de la cure.

Des posologies multipliées par cent
A Paris, le quartier Saint-Germain - Buci - Saint-Michel est l’un des principaux lieux où se retrouvent "les drogués". Non loin de là, dans le service spécialisé du dispensaire d’hygiène mentale de la rue d’Assas, le Dr Claude Orsel2 s’occupe d’alcooliques. Il ne connaît pas plus que ses confrères ces drogues dont on parle tant. Mais avec quelques courageux praticiens, infirmières et travailleurs sociaux, souvent en butte à la risée, voire à l’hostilité de leurs pairs, ils vont poser les jalons de ce qui deviendra un jour l’"addictologie". Grâce à quelques soutiens, il ouvre un espace d’accueil et de soins dans un local paroissial en s’inspirant de l’expérience de la mythique Free Clinic de Haight-Asbury, à San Francisco.

En 1969, la Free Clinic de l’Abbaye de Saint-Germain ouvre ses portes. Les soignants commencent par s’intéresser aux problèmes somatiques, parfois d’une redoutable complexité, de cette clientèle. Confrontés à des situations et pathologies nouvelles, ils font face autant qu’ils peuvent, sauvent sans aucun doute des vies et offrent soutien et écoute (bien qu’ils aient parfois du mal à en croire leurs oreilles). Ces jeunes, souvent mineurs, sortent complètement des cadres traditionnels, sont revendicatifs, parfois vindicatifs, souvent déconcertants mais aussi parfois extrêmement attachants.

L’équipe, très engagée, doit vite faire face à une affluence record : jusqu’à 200 patients par jour avec une demande des plus variées : plaies et infections diverses, abcès, dermatoses, parasitoses, affections pulmonaires, gynécologiques, maladies vénériennes, hépatites, malaises, délires paranoïaques et autres troubles neuro-psychiatriques - sans oublier les grossesses.

Tous prennent peu à peu conscience de participer à une aventure extraordinaire. Le cadre des modalités d’intervention classiques est totalement bousculé, voire "explosé". Patients et intervenants apprennent à s’apprivoiser, à se faire confiance. Tout le monde se tutoie. Une remise en question perpétuelle est indispensable. Les soignants découvrent des pratiques vertigineuses, des tolérances phénoménales qu’ils n’auraient jamais osé soupçonner. Ceux-là consomment du LSD non-stop durant des semaines. Un autre boit 20 litres de vin par jour ou simplement 40 tasses de café en quelques heures, ou encore décompense après un unique joint... Certains en connaissent bien plus que les médecins au sujet de certains médicaments, notamment les amphétamines, dont ils multiplient parfois la posologie par cent, ou font des cocktails explosifs avec des mélanges de barbituriques, Mandrax® et autres qu’ils mélangent avec de l’alcool.

Un laboratoire unique
Le dispensaire de l’Abbaye est un laboratoire unique où les premiers pionniers du "soin spécialisé" se forment, inventant une nouvelle médecine en prise directe avec la réalité que vivent les patients. Des intervenants sont en permanence dans la rue, dans les communautés et ce qu’on appellera plus tard les "scènes ouvertes". Au vu de l’affluence, la structure a toute sa raison d’être et peu à peu s’enrichit d’apports divers. Ils sont plus de cent souvent lors des soirées hebdomadaires, patients, amis, soignants, étudiants, stagiaires, sympathisants..., tous au même niveau, par terre sur des tapis et coussins, dans une ambiance baba cool. Des tenants de l’antipsychiatrie et de la psychanalyse tentent d’ébaucher de nébuleuses théories mais, déconnectés de la réalité et incapable de s’extraire de leur carcan militant ou académique, ils abandonnent vite.

Le Dr Algazi, un des médecins de l’équipe, découvre avec effarement l’importance de la transmission du virus de l’hépatite B par les seringues. Pendant qu’il explique à certains les précautions à prendre pour pratiquer une injection dans des conditions sanitaires raisonnables, le Pr Deniker et d’autres conseillent l’interdiction de la vente libre des seringues. Pourtant, divers articles de la presse médicale de l’époque soulignent les risques de propagations infectieuses et notamment du VHB, appelé "maladie de la seringue" parmi les usagers de drogues.

"Jamais de routine"
A l’époque, le Dr Algazi tenait un journal dans lequel il notait les anecdotes et faits significatifs de ses mémorables consultations à l’Abbaye. Après quelques années d’un tel rythme, il s’est orienté vers des patients moins turbulents. Il a récemment ressorti et commenté ces journaux devant la caméra du sociologue Jean Fournier, et semble y avoir pris un réel plaisir.

"Ce fut une aventure ethnologique et sémiologique extraordinaire, raconte-t-il. Il y eut bien sûr des déconvenues. Quelques drames, des enterrements, des patients violents, agressifs, le trésorier de l’institution qui se barre avec la caisse, des prises de tête avec le planning familial qui voulait à tout prix mettre les patientes sous contraceptif alors qu’elles souhaitaient des enfants... Il n’y avait jamais de routine. On a aussi fait des bêtises et sans doute été toxiques parfois. J’avais 30 ans et j’apprenais à vivre, à me méfier de moi-même et de la science médicale, trop arrogante. J’ai appris à laisser des certitudes et à accepter d’autres principes moraux. A l’Abbaye, j’ai appris à faire de la médecine somatique et découvert l’importance du contact physique. J’ai appris le "bon toucher".

Mes journées étaient incroyables quand j’y pense : réveil à 7 heures pour les consultations à mon cabinet de banlieue jusqu’à 19-20h, puis soirée à la Free Clinic jusqu’à très tard. Passé minuit, l’équipe allait manger et faire un peu le bilan de la journée, parler des cas, résoudre les problèmes, se réguler et se ressourcer jusqu’à 3-4 heures du matin. Je rentrais harassé mais heureux, dormir deux ou trois heures !"

Mises en garde visionnaires
Il est intéressant de constater que l’équipe de l’Abbaye avait déjà, en 1970-1971, pressenti le développement du phénomène de la drogue, ses dérives et son instrumentalisation par diverses parties prenantes et les problèmes qui en découleraient. Ainsi mettent-ils en garde contre le risque de psychiatrisation des usagers de drogues, qui débouchera sur un corporatisme au service de différents intérêts professionnels et industriels. Ils anticipent les effets pervers d’une médiatisation alarmiste sous couvert d’information et surtout de prévention qui susciteront intérêt, curiosité et encourageront d’autant plus les consommations3.

En 1971, le Dr Claude Olievenstein ouvrira l’hôpital Marmottan, qui bénéficiera de l’expérience acquise à la Free Clinic de l’Abbaye de Saint-Germain.



1 Les Anges déchus de la Planète Saint-Michel est un film/reportage de Jean Schmidt (1978), plusieurs fois primé mais interdit aux moins de 18 ans jusqu’en 1995. Il s’agit d’une oeuvre militante sur le quotidien d’une bande de "freaks" et laissés pour compte de l’épopée soixante-huitarde. La vie des junkies désillusionnés mais attachants qui "zonent" autour de la place St Michel à Paris. Dans cette critique sociale se voulant (parfois un peu maladroitement) sans complaisance pour les drogues, Jean Schmidt témoigne pourtant d’un réel souci de compréhension pour les drogués et une authentique tendresse.
2 Merci au Dr Claude Orsel pour son témoignage et pour m’avoir fourni certains documents inédits.
3 Pour en savoir plus :
Séminaire toxicomanies 1971, organisé au centre psychiatrique Sainte-Anne.
Edité par l’association Le Pont, 3, rue de l’Abbaye 75006 Paris.
Points de vue sur la drogue, extraits de textes recueillis par Marie-Joëlle Chadefaux, secrétariat d’Etat auprès du ministre de la qualité de la vie (Jeunesse et sports), édition 1974 (textes recueillis entre 1969 et 1974).